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La publicité française ne veut plus planer

Enquête

19/01/2001 - Souvent qualifié de fumeux ou de superficiel, le planning stratégique à la française paraît décidé à s'inspirer des méthodes britanniques. La culture latine est-elle compatible avec le pragmatisme anglo-saxon?

Dans les agences de publicité, le planning stratégique a longtemps été synonyme de gadget agité pour impressionner le client, de cercle de gourous au jargon incompréhensible ou de spécialistes des tendances... en retard d'une saison. Les publicitaires ont tous des scénarios catastrophe à raconter, comme ce planneur qui recommandait l'axe stratégique de la marche à pied pour une société de transport public! Mais ce temps est révolu, assure la main sur le coeur un collectif de planneurs, qui vient de fonder l'Account Planning Group France (APG), adaptation d'une association britannique. Animé par Luc Basier, directeur associé de Leagas Delaney Paris Centre, l'APG entend rompre avec les mauvaises habitudes françaises pour se rallier au pragmatisme à l'anglo-saxonne. Outre-Manche, en effet, le planneur stratégique n'est pas un intellectuel qui cogite dans la quiétude de son bureau, mais un partenaire directement opérationnel dans le suivi des budgets, au même titre que les créatifs et les commerciaux.«Ils fonctionnent en trio: le commercial s'occupe de la relation avec le client, le créatif de l'expression originale de l'idée et le planneur fait l'interface pour s'assurer que les pistes données aux créatifs sont les plus pertinentes possibles», résume Luc Basier. La fonction nécessite donc une connaissance approfondie à la fois des budgets et des consommateurs:«Il faut être passionné de publicité, mais aussi avoir pris des chemins de traverse pour garder du recul», ajoute ce diplômé de sociologie.«La France est un pays où la réflexion comme la création sont de très haut niveau, mais il manque un lien entre les deux,renchérit Chris Chard, un Anglais directeur du planning de Leo Burnett.Ce lien, c'est le planning.»Chez Leo Burnett, créatifs, commerciaux et planneurs réfléchissent ensemble sur les briefs jusqu'à avoir trouvé une idée forte pour la marque.

Revenir à la simplicité

«Si on peut résumer l'idée en une phrase, c'est gagné», assure Christophe Coffre, le codirecteur de la création de Leo Burnett. Les campagnes 3617Annu (les noms remplacés par des numéros), Free (l'homme qui marchande une offre gratuite) ou Fiat (le concessionnaire qui emboutit une voiture pour démontrer sa sécurité) ont été conçues de cette façon.«Ensuite, il n'y a pas de souci pour passer à l'exécution,poursuit le publicitaire.Les créatifs français sont tous capables de trouver une expression de qualité. Quand on a un problème sur un budget, c'est toujours une question de planning.»Autre illustration de l'évolution du métier, Young&Rubicam vient de créer un planning stratégique directement rattaché au directeur de création, Gabriel Gaultier. L'agence a recruté Évelyne Bourdonnais et Anne-Charlotte Cahné, deux anciennes de BDDP\TBWA, où elles ont pratiqué un planning plutôt orienté vers le marketing. Elles ont rejoint Guillaume Gamain, un concepteur-rédacteur de l'agence qui avait«envie de ne [se] consacrer qu'aux idées».Le trio a déjà commencé à plancher sur les prochaines campagnes Milka et Nomad. Objectif:«Revenir à la simplicité, à la justesse, être une bulle d'oxygène.»«J'ai trop connu d'imposteurs qui parlaient des tribus ou du cocooning alors que ça n'existait déjà plus,soupire Gabriel Gaultier.Les planneurs doivent être les "plus" publicitaires de l'agence, car ils sont là pour aider les autres à aller plus loin.»D'après Élie Ohayon, le directeur général de Young&Rubicam, le planning participe de la division du travail en agence:«Avec l'accélération de la vitesse de travail, les commerciaux et les créatifs ont moins le temps de travailler ensemble sur les campagnes. Le planneur, lui, ne subit pas de pression financière comme les commerciaux et n'a pas l'angoisse de la page blanche comme les créatifs. Il a la chance de pouvoir consacrer 100% de son temps à trouver des angles pertinents.» Le «modèle» anglo-saxon est également celui dont se réclame l'agence DDB Paris. Quand Christophe Lichtenstein en est devenu directeur général, il y a dix-huit mois, l'une de ses priorités a été de régénérer le planning stratégique.«Il fallait le remettre au coeur de l'agence,analyse le publicitaire.Il s'était transformé en simple béquille du service commercial, plaçant l'agence dans une simple logique de réaction aux demandes des clients. Bref, nous ne fabriquions plus assez de stratégie pour les marques.»Les cinq planneurs «ancienne formule» ont quitté DDB et ont été remplacés par des«concepteurs stratégiques». Placés sous la direction de Jean-Noël Perrin, DGA de DDB Paris, ils ont été installés à l'étage des créatifs, avec«une obsession:la capacité à transformer une idée stratégique en produit créatif.»


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Le modèle britannique

Aux côtés de Luc Basier, six autres membres fondateurs participent à la création de l'Account Planning Group: Valérie Henaff (BDDP&Fils), Jérôme Guilbert et Olivier Disle (Euro RSCG BETC), Xavier Charpentier (Publicis Conseil), Paul-Henri Moinet (Le Nouvel Eldorado) et Vincent Terrasse (Australie). L'objectif est d'organiser des échanges d'expériences et des formations sur le modèle de l'APG britannique. Celui-ci a mis en place un outil très efficace, le «role reversal course», dans lequel créatifs et planneurs échangent leurs rôles pour mieux se comprendre.

Comme un traducteur dans la tour de Babel

La fonction de planneur stratégique, («account planner» en anglais), a été créée en 1968 par le publicitaire Stanley Pollitt, (le P de l'agence BMP), pour représenter la voix du consommateur dans l'écriture du brief créatif. Pour Gwen Raillard, planneur à l'agence Lowe Lintas Londres et frère de Frédéric, directeur de création chez CLM/BBDO,«le planneur est comme un traducteur dans la tour de Babel. Il traduit les informations recueillies par les études en données marketing, les impératifs du client en problématique publicitaire et retraduit par la suite le langage créatif en langage client».La place du planning en Grande-Bretagne est validée par l'existence de prix spécifiques à la profession, l'APG Creative Planning Award et les IPA Effectiveness Awards. P.C.

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