
28/02/2003 - Jusqu'au 12 mai, le Centre Pompidou, à Paris, expose une rétrospective du travail du designer Philippe Starck. Une sorte de non-exposition qui surexpose ce maître du paradoxe.
Bonjour bonjour, venez, venez, approchez, m'sieurs dames, n'ayez pas peur, y'a rien à voir. Venez écouter le gros se vanter. Il dit qu'il a tout fait, c'est pas vrai, c'est moi, m'sieurs dames, faut m'croire. »C'est ainsi que le visiteur, depuis le 26 février, est accueilli à l'entrée de l'exposition que le Centre Pompidou, à Paris, organise pour présenter le quart de siècle de design de Philippe Starck (1). Déroutant sur le fond - même si le spectateur ignore que le personnage qui l'interpelle ainsi n'est autre que le plus fidèle collaborateur de Starck ! -, il l'est aussi sur la forme : cette tête parlante, grimée en joker, est encadrée dans un tableau et son message diffusé en boucle puisqu'il s'agit d'une image vidéo. Mais la plus grande surprise attend le visiteur à l'intérieur de l'exposition elle-même. Là, autour d'une pièce ronde d'une surface de 800 m2, ont été placées dans la pénombre onze stèles surmontées d'un buste de Starck coiffé d'une couronne de lauriers. Qui plus est, ces têtes parlent, et toutes en même temps ! Ceux qui ne ressortent pas tout de suite les mains sur les oreilles à cause de la cacophonie, ou simplement parce qu'ils auront pris cette théâtralisation au premier degré, sont maintenant prêts à se plonger dans l'histoire de Philippe Starck, cinq heures de commentaires au total, sur une sélection de cent quatre-vingt de ses oeuvres.
« Il était inutile de montrer les objets,explique Philippe Starck.Mon musée, c'est votre salle de bain, votre salon. J'ai préféré construire une machine. Tout est codé. Par exemple, l'entrée est rose, comme la chair, les fesses, parce qu'on va parler d'humain. Le joker, c'est pour me casser, c'est là que commence le processus de destruction. Après, la personne arrive, et il y a un petit malaise : c'est vide. Et, ce qui attire le regard, c'est le ridicule. Un gros infatué qui s'est mis lui-même sur des stèles ! Une sorte de statue du commandeur ! En fait, on sait que ce genre de statues, c'est pour que le peuple les fasse tomber. Et dès que je suis tombé, je ne suis plus une star, une icône, on peut parler entre amis, entre humains. Je peux expliquer de façon extrêmement critique et intime mes choix. »
Machine à réveiller
Les onze stèles qui parlent, en fait grâce à un système vidéo inspiré du train fantôme découvert par Starck à Disneyworld il y a trente ans, commentent des images qui présentent, au-dessus, les produits griffés Starck : brosses à dents, tapettes à mouches, yachts de luxe, motos, hôtels, chaises, etc. Le but de cette « machine » n'est pas seulement que, devant ces talkings heads,« les enfants s'amusent », comme dit Starck.« C'est aussi une machine à réveiller. Le seul but, c'est que les gens se disent en m'écoutant : "Mais pourquoi pas moi ? Après tout, il est comme nous. " Le but sera atteint si les gens, en rentrant chez eux, se disent : " Mais où je vis ? Comme chez mes parents ? Comme on veut que je vive ? " »
Ces passages sont extraits des commentaires de Philippe Starck que l'on peut entendre au cours de l'exposition. Leur intégralité est disponible dans le livre « Starck - Explications ».
Bouilloire Hot Bertaa, Alessi, 1990.
« La Hot Bertaa, c'est un de mes premiers objets édités par Alessi. Alessi, c'est la star, et, pour moi, c'est donc le grand moment, j'ai le coeur qui bat. [...] Il fallait que je sois extraordinaire, il fallait que je démontre mon talent. Je dois donc me leurrer moi-même et inventer une théorie de l'aérodynamisme immobile : c'est-à-dire que les objets, dont on sait qu'ils n'ont pas besoin de bouger, comme une bouilloire posée sur la table, je vais leur donner un mouvement, une dynamique pour que, même s'ils ne bougent pas, ils puissent " dynamiser " autour d'eux. C'est possible que ça marche un petit peu, mais en fait c'est surtout une explication a posteriori, pour justifier le fait que je veuille me faire remarquer, que je veuille faire un objet magistral, un objet sculptural. En fait, cet objet sculptural, c'est sûrement un des plus mauvais que j'aie jamais fait. C'est un objet qui ne fonctionne pas bien. C'est un objet très daté, très " modé ", il fait partie de mes grandes hontes. »Édifice Nani Nani, 1989.
« On est en 1989, je ne suis toujours pas architecte, je ne le serai jamais, et pourtant, un promoteur japonais m'appelle et me dit :" Est-ce que vous voulez faire un immeuble au Japon ? "Wouah ! Évidemment, quel honneur, quelle chance, quelle aventure ! Donc, j'y vais, on me montre un terrain et on me dit :" Voilà, ce sera pour faire des bureaux, un show-room, on ne sait pas quoi, enfin, en gros, faites ce que vous voulez. "[...] Donc, j'ai pris le risque de faire simplement ce que je voulais et, comme d'habitude, de suivre mes intuitions. Là, l'intuition, c'était quoi ? C'était : comment trouver un terrain d'entente ? On est si loin. On est si loin de partout avec nos amis japonais. Et je me suis rappelé que le Japonais, comme moi, aimait les monstres. Je me souviens, en particulier, de Godzilla, ce monstre qui sort de la mer, comme ça, et qui va détruire les villes. [...]On va donc parler de monstre, on va créer un monstre, on va s'entendre sur les monstres. Je crée donc cet immeuble qui s'appelle Nani Nani. Nani Nani, ça ne veut rien dire, c'est le cri que pousse un Japonais quand il rencontre un fantôme - vous savez, ils en rencontrent tout le temps. Alors, il fait" Nani Nani ! ". »Couteau et usine Laguiole, forges Laguiole, 1987.
« Laguiole, c'est dans le joli pays de l'Aveyron que je n'aurais jamais connu, bien que je sois plutôt de ce coin-là en fait, si je n'avais rencontré M. Costes. M. Costes, vous savez, Jean-Louis Costes, avec son accent, celui pour lequel j'avais déjà fait le Café Costes. Donc, un jour, M. Costes, qui est né là-bas, à Laguiole, me dit :" Vous savez, c'est dommage. On a des beaux couteaux, à Laguiole, mais ils ne sont pas faits à Laguiole, ils sont faits à Thiers. C'est dommage car c'est un petit peu abuser les gens et je ne vois pas pourquoi on se fait voler comme ça quelque chose qui nous appartient. Alors, est-ce que vous pourriez redessiner le couteau et est-ce que vous pourriez construire l'usine ? "[...] Alors, j'ai fait ce qui s'appelle de la " revisite ". Autrement dit, on prend un objet existant, on le regarde bien - on essaie de le regarder avec acuité - et on le nettoie. [...]. Ça a été un succès extraordinaire. »Réagissez à cet article
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