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Accueil > Actualités > Marques > Qui fait vraiment vendre des livres ?

Qui fait vraiment vendre des livres ?

Enquête

10/09/2009 - Les critiques littéraires ont cessé d’influencer réellement les lecteurs. Quels sont les nouveaux prescripteurs du milieu littéraire ?

Sur le plateau, les livres sont sagement empilés, comme pour une rentrée des classes. Normal : dans l'émission La Grande Librairie, en direct sur France 5 ce jeudi 3 septembre, c'est la rentrée littéraire. Aux côtés des bizuts comme Jean-Michel Guenassia, qui publie son premier roman, Le Club des incorrigibles optimistes, et Sacha Sperling, dix-neuf ans, auteur de Mes illusions donnent sur la cour, deux premiers de la classe : les stars de la rentrée Amélie Nothomb et Frédéric Beigbeder.

«Merci d'avoir trouvé le temps de venir chez nous, Frédéric Beigbeder, parce que vous êtes absolument partout !», remercie l'animateur, le journaliste François Busnel. «Mais vous êtes incontournable, cher François !», lui répond benoîtement l'auteur d'Un roman français. Si, en communicant consommé qu'il est, Frédéric Beigbeder est en plein marathon médiatique, le benjamin Sacha Sperling ne revient pas de sa chance : c'est sa première télévision.

En effet, il peut s'estimer heureux : son roman émergera peut-être dans l'océan des 650 et quelques ouvrages publiés lors de cette rentrée littéraire. «En vingt ans, on est passé de 300 à plus de 600 livres. Comme le livre se lit de moins en moins, les éditeurs surproduisent afin d'être sûrs de ramasser la mise sur quelques ouvrages», constate Jérôme Garcin, directeur adjoint de la rédaction et chef du service culture du Nouvel Observateur, et animateur de l'émission Le Masque et la Plume, sur France Inter, depuis vingt ans.

Dans ces conditions, comment faire parler d'un auteur ? Première constatation : les relais d'antan, les critiques littéraires, ont vu leur étoile pâlir. Comme le remarque Charles Kermarrec, patron de la librairie Dialogues, à Brest : «J'ai le sentiment que la critique a perdu de son lustre. Les clients y font très rarement référence…»

Milieu incestueux, copinages, renvois d'ascenseur… la critique française est énormément… critiquée. «Autrefois, les triples voire quadruple casquettes, critique-éditeur-juré-auteur étaient monnaie courante. C'est moins le cas aujourd'hui», estime Jérôme Garcin. Certains, comme Baptiste Liger, critique à Technikart, Lire et sur France Culture, font d'ailleurs le choix de vivre uniquement de leur métier de journaliste, en s'interdisant de publier un livre.

Baptiste Liger raconte cette anecdote : «Lorsqu'un éditeur - que je ne nommerai pas - vous propose un contrat en “blind”, avec un à-valoir correct, rien que sur votre nom, et vous dit “Si le bouquin ne marche pas, on va bien s'arranger”, y a-t-il besoin d'ajouter quelque chose.»

Fini le rôle prescripteur de la presse

Las ! Les lecteurs ont fini par avoir vent de ces pratiques collusives et font donc moins confiance aux critiques. Comme le remarque Bernard Quiriny, chef du service livres du mensuel Chronic'art, «les propos tenus depuis des années par des auteurs comme Eric Naulleau, Pierre Jourde ou Jean-Philippe Domecq ont contribué à mettre certains excès en lumière et à en rendre conscients les lecteurs».

Pour un auteur, une parution dans les pages littéraires d'un grand hebdomadaire ou d'un grand quotidien (Le Monde des livres ou Le Figaro littéraire) reste prestigieux. Mais si «les éditeurs sont heureux de voir leurs auteurs dans ces titres de presse, en termes de ventes, ce n'est pas ce qui marche le mieux», constate Elisabeth Tretiack-Franck, attachée de presse indépendante qui officie pour Robert Laffont et Hachette Littératures.

La presse fait de plus en plus figure de défricheuse pour la radio ou la télévision. «Il est fréquent qu'un coup de cœur du Point se retrouve en télévision», remarque Christophe Ono-dit-Biot, rédacteur en chef du service culture du magazine. «Il n'y a plus de tribune réellement prescriptrices dans la presse. Cette dernière a surtout un pouvoir indirect, explique Jérôme Garcin. Lorsque nous avons couvert Netherland de Joseph O'Neill dans nos pages, en rappelant que c'était le livre de chevet d'Obama, toutes les télés ont suivi…»

Le terrain de la critique s'est-il déplacé dans la petite lucarne ? «Il y a de moins en moins d'espaces critiques dans la presse, et carrément aucun à la télévision», constate Nathalie Crom, responsable du service livres de Télérama. Selon Eric Naulleau, qui s'est fait une réputation de férocité, «à la télévision, on peut s'exprimer librement quand il s'agit de sujets politiques ou économiques, mais pas lorsqu'on aborde des sujets culturels».


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Encadré

659. Nombre de romans publiés cette rentrée, entre mi-août et fin octobre, contre 676 l'an passé.

430. Nombre de romans français, contre 466 en 2008.

87. Nombre de premiers romans, contre 91.

4,055 milliards d'euros. Marché du livre en 2008, en baisse de 1,1% en valeur et de 1,8% en volume.

6%. Part d'Internet dans le chiffre d'affaires du livre en France.

Sources : Livres hebdo, GFK.

Le libraire Gérard Collard

Avec sa houppette et ses lunettes rondes, Gérard Collard a un physique de bande dessinée et des manières de rock-star: lorsqu'un livre ne lui plaît pas, il le jette directement à la poubelle. Le libraire le plus médiatique du PAF officie sur LCI et Le Magazine de la santé sur France 5, et continue à tenir La Griffe noire, sa librairie de Saint-Maur-des-Fossés, en région parisienne.

Gérard Collard le revendique, il n'a «rien à voir avec les gens qui parlent de livres, rien à voir avec le milieu de la critique qui a tout à voir avec la Nomenklatura soviétique». «Pour le milieu littéraire, je suis un rustre, lance-t-il. J'assume d'avoir 150 mots de vocabulaire et de penser ce que je dis».

Ce libraire éruptif se voit d'ailleurs plutôt comme «un vendeur», avec pour mission de «faire lire les gens qui ne lisent pas». Depuis quinze ans, il expose ses engouements et ses détestations à la télévision, après des débuts dans Caractères, l'émission littéraire du défunt Bernard Rapp, «quelqu'un d'honnête, qui ne se servait pas des livres pour faire parler de lui».

Aujourd'hui, sa librairie réalise 4 millions d'euros de chiffre d'affaires, avec des clients dans le monde entier. Mais à La Griffe noire, on ne mettra pas en vitrine les Nothomb et les Beigbeder de la rentrée: «Chez nous, ils sont de toute façon loin de réaliser les meilleures ventes! Nous luttons plutôt pour faire découvrir des écrivains peu connus.»

Le journaliste François Busnel

À ses débuts, il rencontrait plutôt des chefs d'État que des écrivains. François Busnel, directeur de la rédaction du magazine Lire, rédacteur en chef du service livres de L'Express, chroniqueur sur France Info et animateur de La Grande Librairie sur France 5, a été pendant dix ans reporter sur RFI, au service politique étrangère, et arpentait l'Afrique et le Moyen-Orient.

À l'orée de la trentaine, partagé entre ses deux passions, le voyage et le journalisme, il se lance dans le journalisme littéraire sur BFM. «Certains écrivains disent plus de choses dans leurs livres que les hommes politiques, estime-t-il. Cela m'intéresse davantage de rencontrer Umberto Eco ou John Irving que Nicolas Sarkozy.»

François Busnel le revendique: il reste journaliste, surtout pas critique. «Je ne me prends pas pour Sainte-Beuve, je n'ai pas la prétention d'être l'arbitre des élégances, explique-t-il. Ce qui m'intéresse, c'est le portrait, la chose vue. Il me semble plus intéressant de rencontrer un écrivain et de l'interroger sur les questions que ses livres posent, plutôt que de pérorer sur son œuvre depuis une tour d'ivoire.»

Présenté comme le successeur de Bernard Pivot, François Busnel avoue avoir été «biberonné par Apostrophes». Le nom de son émission, La Grande Librairie, annonce la couleur: «Mon envie, c'est que les gens s'accordent le luxe suprême d'entrer dans une librairie et d'y flâner. Selon moi, la littérature est la chose la plus importante qui soit: nombre de gens ont vu leur vie basculer après une lecture…»

«La promo, c’est un travail à plein temps»

Comment percevez-vous la critique littéraire ?

Éliette Abecassis. Selon moi, en France, les critiques ne jouent pas leur rôle. Il reste un côté partisan, avec beaucoup de renvois d'ascenseur et de jeux de pouvoir. Évidemment, il y a des journalistes qui font très bien leur métier. Mais la critique reste un tout petit milieu. En lisant entre les lignes, on voit parfois pourquoi tel livre a eu telle critique… Dans la presse de province, les journalistes me semblent plus libres dans leur appréciation des livres.

 

Quels sont les «incontournables» pour un auteur en tournée de promotion?

E.A. Le grand chelem, c'est : Le Monde des livres, Le Figaro littéraire, et les news magazines comme Le Nouvel Obs, L'Express, Le Point. Également très importante, en tout cas pour moi, la presse féminine : Elle compte énormément, tout comme Marie Claire et Femme actuelle.

 

Et la télévision?

E.A. J'ai fait un passage dans Tout le monde en parle, feu l'émission d'Ardisson sur France 2, au moment de la sortie de mon roman Un heureux événement, ce qui m'a fait faire un bond en notoriété. C'est un vrai travail de rendre les livres polémiques, et Thierry Ardisson le faisait plutôt bien. Les émissions littéraires, il y en a de moins en moins, et elles sont diffusées de plus en plus tard. Rares sont celles où l'on peut s'exprimer dans le calme, avec des présentateurs animés d'une vraie passion. Quelqu'un comme Franz-Olivier Giesbert fait preuve de cette passion lorsqu'il parle de livres. Car, au final, seul un discours passionné porte vraiment.

 

Que pensez-vous des personnalités plus critiques comme Éric Naulleau?

E.A. Je salue sa liberté de ton et de pensée, et son intransigeance. Je trouve que l'on a tendance à publier beaucoup trop de livres, parmi lesquels beaucoup de n'importe quoi. Il a le mérite de le rappeler.

 

Du fait de la multiplication des chaînes de télévision, la promotion fait-elle figure de marathon pour les auteurs?

E.A. C'est un travail à plein temps, surtout si l'on part en province et en Belgique. En tout, pour mon dernier roman, Sépharade, j'ai fait une dizaine de télés, et une cinquantaine d'interviews pour la presse.

L’indépendant Thierry Guichard

Les passions les plus durables, dit-on, sont celles apparues pendant la jeunesse. Jeune étudiant en journalisme au Centre universitaire d'enseignement du journalisme (Cuej), à Strasbourg, Thierry Guichard animait déjà une émission littéraire, intitulée Le Matricule des anges, sur une radio associative avec son acolyte Philippe Savary. En 1992, il lance une revue papier du même titre, réalisée avec les ordinateurs de l'école et vendue dans la rue. Quelques articles dans la presse plus tard, le titre est repéré par les libraires et distribué par les NMPP.

Aujourd'hui, le mensuel est diffusé à 8000 exemplaires, avec 2600 abonnés, toujours sans publicité. «Les lecteurs paient uniquement notre travail», explique Thierry Guichard. Ce dernier reçoit entre 450 et 500 livres par mois, en chronique 50 à 70 dans Le Matricule des anges et dirige une vingtaine de collaborateurs, tous bénévoles, qui viennent «d'un peu partout géographiquement et socialement, des chômeurs aux enseignants»: le très médiatique Éric Naulleau a d'ailleurs été, un temps, chroniqueur dans Le Matricule des anges…

Pour l'heure, Thierry Guichard et Philippe Savary se tiennent à l'écart du milieu germanopratin – ils sont à Montpellier. «Les salons à la madame Verdurin, on les sent toujours présents à Paris», explique Thierry Guichard. Qui salue néanmoins «le regard aiguisé de Philippe-Jean Catinchi, du Monde des livres, et la curiosité de Martine Laval, de Télérama». Tout en ne négligeant sous aucun prétexte «la poésie et les petits éditeurs».

Le franc-tireur Éric Naulleau

Le pamphlet qui l'a fait connaître empruntait le nom d'une fantaisie aigre-douce de Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany : Petit déjeuner chez tyrannie, paru en 2003, attaquait frontalement l'une des institutions littéraires, Le Monde des livres, et l'une de ses papesses, la critique Josyane Savigneau. «Il me semblait insupportable que certains écrivains, comme Philippe Sollers, soient chez eux dans Le Monde des livres», explique Éric Naulleau.

Salué pour son indépendance d'esprit et ses qualités de lecteur par les uns, honni par les autres comme un sniper d'écrivains, le chroniqueur vedette de Laurent Ruquier dans On n'est pas couché (France 2) «réclame [son] droit à la subjectivité». «Je suis devenu un homme scandaleux en exerçant librement mon métier de critique, lâche-t-il. Mes avis sont honnêtes, et je lis toujours les ouvrages en entier.»

Éric Naulleau, par ailleurs éditeur (il a créé sa maison, L'Esprit des péninsules) et traducteur, l'assume : le milieu germanopratin ne le porte pas forcément dans son cœur. On ne le verra d'ailleurs ni au Flore ni chez Lipp: «C'est comme tous les milieux mafieux: celui qui l'ouvre est banni…».

Pour autant, il garde confiance dans une certaine critique, «les critiques tout-terrain, boulimiques de littérature, comme Philippe Lançon de Libération, à mon sens le meilleur critique actuel, Jérôme Garcin du Nouvel Observateur, un vrai découvreur de jeunes talents, ou encore François Busnel, qui dans son émission a mis au point un dispositif permettant de se concentrer sur les textes et seulement les textes».

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Vos commentaires

philo24
Débat intéressant. Qui me concerne d'une certaine façon, puisque je suis moi-même un ( petit) auteur, d'une petite maison d'édition. En fait, il semblerait en lisant les critiques qu'il n'y a que quelques dizaines d'auteurs sur le territoire français;
Une fois enlevés ceux-ci, tous ceux dont on ne parle jamais vivent quand même, même si ce n'est pas de leur plume.
Pour tous ces auteurs méconnus, la réponse est claire : " Qui fait vendre ? Mais c'est moi !". Eh oui... Si les auteurs ne se battent pas, rien ne se vend. Une tétralogie de notre maison a été sélectionnée pour le Livre du mois, peut-être bientôt pour France-loisirs, et pour une publication en poche. Mais sa diffusion ne doit rien à la presse. Mon premier livre se vend toujours 3 ans après sa sortie, le second suit son petit bonhomme de chemin. J'ai le temps.


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François Busnel, Christophe Ono-dit-Biot, Amélie Nothomb, Frédéric Beigbeder, Jérôme Garcin

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