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Consommation

Yuka, l’appli qui fait trembler les marques

30/10/2018 - par Delphine Le Goff et Delphine Soulas-Gesson

En proposant de connaître les ingrédients controversés dans les produits alimentaires et cosmétiques, l’application Yuka, suivie depuis par Que Choisir et Système U, change les habitudes de consommation des Français. Derrière l’effet de mode, ce mouvement sociétal autour de la transparence alimentaire n’est pas sans conséquence pour les marques.

Samedi après-midi, dans une moyenne surface de la région parisienne. Joséphine, la vingtaine, fait ses courses, smartphone à la main. Elle a pris l’habitude de scanner certains produits en vente avec l’appli alimentaire Yuka, qui permet de connaître la composition –  et les substances controversées – des aliments et cosmétiques. Une femme, d’une quarantaine d’années, la hèle : en l’absence de réseau dans le magasin, elle demande la permission d’utiliser le portable de la jeune fille. Adepte de Yuka également, elle souhaite scanner une brioche industrielle…

Certains vont jusqu’à parler de « Yukamania ». « Dès que l’on revient des courses, mes enfants scannent tous les produits ! », « J’ai scanné tous les aliments que j’avais dans mes placards et j’en ai jeté les trois quarts »… L’appli à la carotte, dont le nom rappelle l’état mexicain du Yucatan – d’où est originaire la compagne de l’un des trois associés de Yuka – a connu une croissance exponentielle depuis son lancement en janvier 2017. « Nous prévoyions 20000 utilisateurs en un an, se souvient Julie Chapon, chargée du marketing, du service client et de la création de contenu chez Yuka. Vingt mois après, nous avons comptabilisé 6 millions d’utilisateurs à la fin septembre, et comptons atteindre les 6,7 à 6,8 millions fin 2018. Le tout sans dépenser un euro en publicité. » En août, Yuka a totalisé 2,8 millions de visiteurs uniques, selon Médiamétrie.

Un succès foudroyant

En avril dernier déjà, Team Créatif, agence de branding et de design, présentait, aux côtés d’Opinion Way, une étude sur le « Mieux-manger ». Il y a six mois, relève Laurence Béthines, directrice du département tendances et innovations de l’agence de design Team Créatif, « plus de 11 % des interrogés déclaraient se fier aux applications, une proportion qui montait à 14 % chez les 18-24 ans ». Une vraie déferlante. « Le coup de génie de Yuka, estime Jean-Patrick Spitz, vice-président de BETC Shopper, c’est d’avoir réussi à gamifier ce qui existait déjà en 2012 : Open Food Facts – qui est d’ailleurs l’une des sources de Yuka. »« Les applications transforment quelque chose de compliqué (la liste des ingrédients, les informations nutritionnelles…) en une synthèse visuelle facilement compréhensible », résume quant à lui Olivier Andrault, chargé de mission alimentaire à l’UFC-Que Choisir.

Le succès foudroyant de Yuka a fait des petits : UFC-Que Choisir a lancé son appli QuelCosmetic en mars 2018, tandis que Système U sortait Y’a Quoi Dedans en septembre 2018.

Dès février 2016, l’UFC-Que Choisir mettait en ligne une base de données sur les produits cosmétiques, avant le lancement de l’application QuelCosmetic en mars dernier. Quelque 120 000 produits y sont référencés, du soin anti-âge haut de gamme au produit solaire pour bébé, en passant par les dentifrices, les déodorants ou les produits de maquillage. Depuis le lancement de l’appli, 6 millions de produits ont été scannés, avec, pour chacun d’eux, une note (A, B, C ou D), pour chaque profil de consommateurs (tout-petits, femmes enceintes, enfants et adolescents, adultes), avec le nom et des explications sur les ingrédients qui posent problème, notamment les allergènes et les perturbateurs endocriniens. « Un nombre de produits considérables utilisent des produits indésirables. Dans le cas des rouges à lèvres par exemple, c’est même 82 %. Pour l’interprétation des données, nous nous basons uniquement sur des données scientifiques officielles, à savoir les avis rendus par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (CSSC) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) principalement », explique Olivier Andrault, de l’UFC-Que Choisir.

L’image des entreprises mise à mal

Pour Système U, qui se prévaut de 200 000 téléchargements depuis septembre, le lancement de l’application constitue « l’aboutissement d’un plan de progrès de l’entreprise, soit dix ans de travail sur les produits, au terme desquels nous avons identifié 82 substances controversées », selon sa directrice de la communication Sandrine Burgat. À date, Y’a Quoi Dedans répertorie 300 000 produits en France aussi bien chez les marques nationales, les MDD (marques de distributeur) de Système U ou les MDD des concurrents (Leclerc, Auchan, etc.). Risqué, pour un distributeur ? « Tout le monde a bien conscience qu’il faut travailler à l’amélioration des produits, dans une démarche de clarté et de transparence, insiste Sandrine Burgat. Personne ne doit plus rien avoir à cacher, distributeurs ou industriels. Ce n’est que le début… »

L’engouement pour ces applis n’est pourtant pas sans conséquence sur les secteurs de l’alimentaire et de la cosmétique, que ce soit en termes d’image ou même de ventes. « Dans les cosmétiques, ce sont surtout les marques de pharmacie et du mass-market qui sont frappées », estime en off un porte-parole d’une marque haut de gamme, selon qui l’impact pour les marques grand public serait même « très significatif ». Un autre industriel de la beauté rapporte cet exemple : « Nous recevons des remontées de coiffeurs démunis : il est très compliqué de recommander un produit professionnel à un client qui va le scanner directement dans le salon… D’autant que les notes attribuées par les applis ne font pas vraiment dans la nuance, et que l’on se retrouve parfois avec un bonnet d’âne sans comprendre pourquoi ! »

Difficile néanmoins de recueillir des chiffres précis sur l’impact de ces applis sur les ventes ; rares sont les industriels à bien vouloir s’exprimer sur le sujet. Contactés par Stratégies, ni Danone ni Nestlé n’ont voulu répondre. L’Association nationale des industries alimentaires [Ania] voit des « entreprises un peu perdues » face à l’ampleur du phénomène. Nombre d’entre elles recevraient des tombereaux de courriers de consommateurs mécontents. Parfois même virulents, comme le ton des messages reçus par cette PME qui produit des madeleines depuis des dizaines d’années et qui se fait aujourd’hui traiter d’« empoisonneuse ». « C’est assez violent », raconte un porte-parole de l’Ania.

« La cosmétique, ce n’est pas le far west ! »

Dans les cosmétiques comme dans l’alimentaire, les industriels sont bien contraints de reconnaître l’engouement pour ce type d’outils. « Ces applications correspondent à un besoin du consommateur qui veut mieux comprendre ce qu’il y a dans ses produits et être rassuré sur leur sécurité. Et l’industrie prend conscience que la réglementation actuelle, qui impose de mettre sur le produit la liste des ingrédients, ne répond pas à ce besoin », concède Anne Dux, directrice des affaires scientifiques et réglementaires de la Fédération des entreprises de la beauté [Febea].

Pour autant, les critiques ne manquent pas sur la méthodologie de ces applis. « Les gens se méfient de ce que disent les autorités comme les industriels mais ils croient aveuglément une application comme Yuka dont ils ne connaissent pas les sources », s’emporte-t-on à l’Ania. « Yuka n’a pas le monopole, mais réussit pour l’heure à remporter la préférence consommateur, analyse quant à elle Laurence Béthines, de Team Créatif. Les consommateurs recherchent des informations indépendantes des marques, et voient derrière Yuka un groupe de créateurs neutres qui luttent pour plus de transparence. »

Chouchoute des consommateurs, l’appli déchaîne les passions chez les industriels. En ligne de mire, les additifs qui pèsent pour 30 % de la note chez Yuka et dont la fiabilité des sources justifiant une mise en garde est largement critiquée. Même chose pour la base de données sur les cosmétiques sur laquelle s’appuie Yuka : Open Beauty Facts, « un Wikipedia de la donnée scientifique, les modérateurs en moins », lâche un industriel.

Autre argument massue, si un produit est autorisé, c’est qu’il n’est pas dangereux. « L’industrie cosmétique n’a pas connu de scandale depuis très longtemps : 1972 avec les talcs Morhange, rappelle un industriel de la beauté. La cosmétique, ce n’est pas le Far West ! Nous évoluons dans un environnement très réglementé, tant en termes d’auto-régulation que de législation. »

Num-alim, la riposte des industriels

Pour autant, si les derniers avis rendus par les autorités scientifiques sur les parabènes, le silicone et le phenoxyéthanol qualifient de sûrs ces ingrédients pourtant controversés, les avis divergent au sein même des instances scientifiques. « Il y a un hiatus entre les recommandations des scientifiques, qui alertent sur le danger de telle ou telle molécule, et la réglementation. C’est une lourde machine, soumise au lobbying des industriels », répond Olivier Andrault, de l’UFC-Que Choisir. Un travail en coulisses qui n’est sans doute pas pour rien dans le caractère facultatif et non obligatoire, comme initialement prévu par la loi Agriculture et Alimentation, du Nutri-Score, l’étiquetage nutritionnel simplifié sur lequel se fonde l’application Open Food Facts.

Au-delà des critiques, les industriels préparent leur riposte. L’Ania, qui a d’ores et déjà saisi sur le sujet la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), dévoilera le 23 novembre les contours de sa plateforme numérique Num-Alim, au sein de laquelle les fabricants pourront renseigner un grand nombre de données sur les ingrédients de leurs produits, leur provenance… le tout contrôlé par les pouvoirs publics et en open source pour permettre leur utilisation par des tiers, comme des start-up. « Aujourd’hui, nous avons d’un côté des professionnels qui ont les données, de l’autre, les applications. On ne peut pas continuer comme ça ; autant que les données publiées soient fiables », insiste Olivier Andrault, de l’UFC-Que Choisir.

Du côté de la Febea, pas de base de données en cours de constitution mais des rencontres avec les représentants des différentes applications afin de les sensibiliser à leurs problématiques (formules qui changent plus souvent que le code-barres, notion de dosage…). La fédération veut également aider les industriels à mieux communiquer sur la composition de leurs produits. « On sent que quelque chose se passe. Le succès de ces applications accélère la pression sur les fabricants pour améliorer leurs recettes. Les fabricants ont enfin intérêt à bouger », estime Olivier Andrault.

Chez Yuka, si l’on semble sceptique « devant l’appli de Système U, qui provient d’un distributeur, fondamentalement juge et partie, et qui a dépensé en une semaine ce que nous avons dépensé en deux ans », Julie Chapon explique « avoir des contacts avec les industriels, qui sont prêts à nous fournir leurs données : nous, comme eux, nous situons dans une démarche plutôt constructive ».

Pour passer à l’étape supérieure, et ne pas rester au stade du phénomène de mode, il s’agirait peut-être, selon Jean-Patrick Spitz, de BETC Shopper, de prendre en compte davantage de facteurs : « Le problème n’est pas de savoir si une barre chocolatée est trop sucrée et trop grasse. C’est de prendre en compte l’intégralité d’un panier... Par ailleurs, il serait sans doute bon de corréler ces données avec la notion de pouvoir d’achat. Pour une grande majorité de consommateurs, plus que la transparence ou la qualité, c’est encore et toujours le prix qui permet d’arbitrer entre deux produits… »



4 applis à la loupe

 

 

Yuka

Date de création : janvier 2017

Nombre d’utilisateurs : 6 millions en septembre 2018 avec un objectif de 6,8 millions fin 2018.

Rouge, orange ou vert : Yuka évalue l’impact des produits sur la santé via un code couleur et une fiche détaillée fondée sur trois critères : qualité nutritionnelle (60% de la note, basée sur la méthode calcul du Nutri-Score), la présence d’additifs (30 % de la note) et la dimension biologique (10 %). Quand un produit passe au rouge, Yuka suggère des produits alternatifs et similaires. L’application, qui permet depuis peu de scanner les produits cosmétiques, prévoit de se lancer en 2019 en Belgique, Suisse et Luxembourg, puis au Royaume-Uni, Espagne et Canada.

 

QuelCosmetic

Date de création : mars 2018

Nombre d’utilisateurs : 140 000 visiteurs uniques en août 2018, selon Médiamétrie. Près de 800 000 téléchargements depuis son lancement.

Créée par l’UFC-Que Choisir, cette application mobile reprend dans une forme ludique la base de données constituée par l’association de consommateurs en février 2016. 120 000 produits cosmétiques sont répertoriés, avec pour chacun d’eux une appréciation (A, B, C ou D) selon le profil du consommateur et des explications sur les ingrédients controversés. Une nouvelle version de l’appli vient d’être lancée avec notamment la possibilité de consulter son historique de scans et un mode recherche amélioré.

 

Open Food Facts

Date de création : 2012

Nombre d’utilisateurs : 1 million dont 500 000 pour l’appli.

C’est le pionnier des applications alimentaires avec la constitution d’une base de données collaborative et ouverte de 660 000 produits dès 2012. Accessible via une application mobile mais aussi sur le site d’Open Fact Food, elle donne pour chaque produit sa note nutritionnelle Nutri-Score, le degré de transformation des aliments (NOVA) et un décryptage des additifs. Open Food Facts est une association à but non lucratif composée de plus de 9000 contributeurs volontaires, dans le monde entier. A l’origine de ce projet, Stéphane Gigandet, créateur du portail de blogs Recettes de cuisine.

 

Y a quoi dedans ?

Date de création : septembre 2018

Nombre d’utilisateurs : 200 000 avec un objectif de 400 000 fin 2018.

Système U s’est engagé depuis 2012 à supprimer 86 substances controversées de ses Produits U. L’application, conçue avec TBWA Groupe et développée par Niji, se fonde sur la base de données d’Open Food Facts, soit plus de 300 000 produits en France (marques nationales, MDD de Système U et MDD des concurrents). Elle permet d’identifier les 86 substances controversées et donne également la possibilité de les filtrer et de réaliser sa liste de courses en les excluant. Une V2 sera lancée prochainement pour cet appli, qui a vocation à élargir son périmètre.

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