
Comme dit Josette Alia, la présidente du jury, la crise qui raréfie la publicité affecte aussi le grand reportage, jugé coûteux. Partout, on licencie, on serre les rangs. «Mais les jeunes journalistes qui voient se fermer les portes des rédactions s'adaptent formidablement, estime-t-elle. Ils sont en train d'inventer un nouveau journalisme avec un clavier plus large, la vidéo, Internet.»
Benjamin Barthe confirme que l'explosion d'Internet s'est accompagnée d'une baisse des coûts du matériel. «Un film avec une petite caméra DVX est à la portée du débutant. En 2002, j'étais le seul pigiste en Palestine. Ce n'est plus le cas. Il y a une démocratisation du reportage.»
Le coût et le risque
Lise Blanchet, journaliste à Thalassa (France 3), relève néanmoins que cette autonomisation ne va pas sans soulever des questions. «Sur les terrains de guerre, on fait appel à des gens qui n'ont pas froid aux yeux, observe-t-elle. Car, quand on décide d'envoyer une équipe en Somalie, c'est niet dans les rédactions.» À la question du coût s'ajoute celle du risque, que ne veulent plus assumer les médias. «Il nous faut alors récupérer le travail d'un gars gonflé, poursuit-elle. C'est ce qui fait que les derniers otages sont tous des pigistes. Mais cela mercantilise aussi le reportage, avec une chasse au scoop menée par des indépendants qui bossent là où l'on ne peut pas aller.»
Marc Kravetz, ancien prix Albert Londres, risque une provocation : «Il faut faire attention à ce qu'on ne dise pas un jour : le reportage ? Il y a des maisons pour cela.» Il est vrai que comme le remarque Annick Cojean, du Monde, la presse française n'a aucune culture de valorisation de ses grands reporters : «Au New York Times, il y a une allée des Pulitzer, avec photographie et article encadrés. Benjamin Barthe, lui, a eu droit à une brève dans Le Monde. Quand j'ai eu le prix en 1995, j'ai fait des crêpes à la rédaction… Mais j'ai jamais osé dire que c'était pour fêter l'Albert Londres.»
(sous papier)
Alexandre Dereims et Sophie Bouillon, deux lauréats en dehors des normes
L'une a vingt-cinq ans et sort de l'École supérieure de journalisme de Lille. L'autre a quarante ans, âge limite pour recevoir le prix Albert Londres. Au-delà de cette différence d'âge, les deux lauréats de 2009 ont en commun de ne pas suivre les formats préétablis du journalisme.
Primé pour son documentaire Han, le prix de la liberté, sur les exilés de Corée du Nord, Alexandre Dereims évoque volontiers ses combats épiques avec des responsables de chaînes qui veulent réécrire ses voix off malgré ses sept ans d'expérience dans la réalisation de films. «On m'a demandé un jour de placer “Et, cerise sur le gâteau, ils violent les femmes”. Là j'ai refusé.» Sur la foi d'une source associative qui lui a apporté une vidéo, il n'a pas non plus hésité à débuter son reportage par des images de cinq minutes montrant le tabassage d'une jeune femme dans un commissariat nord-coréen.
Sophie Bouillon, elle aussi, estime que «ce sont les médias qui font entrer dans un moule». Elle a, reconnaît-elle, les plus grandes difficultés à vivre de ses articles face à des rédactions qui payent mal ou en retard. Et rêve de retourner au Zimbawe pour un nouveau reportage : «C'est maintenant que ça va mieux qu'ils ont besoin du soutien de la communauté internationale. Mais tout le monde s'en fout. L'Afrique, c'est bien quand il y a des dictateurs.»
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