
21/05/2009 - Exceptionnellement réuni à Rio de Janeiro, le jury du 71e prix Albert Londres a récompensé cette année deux journalistes indépendants qui interrogent la presse sur ses pratiques. Reportage.
C'est une nuit de pleine lune ce 9 mai à Lapa, l'un des quartiers brûlants de Rio de Janeiro. Derrière les façades délabrées, les bars de samba exhalent le bruit de fêtes bon enfant où des grands-mères font oublier, par leurs danses espiègles, les gamins d'une dizaine d'années qui sniffent, torses nus, sur le trottoir d'à côté. «Un solvant quelconque», avise Gwen Le Gouil, prix Albert Londres 2007.
Un temps otage de pirates somaliens, l'homme en a vu d'autres. Et il est, cette nuit-là, plus inspiré par la lumière du ciel. «Il faut toujours filmer la Lune en reportage, juge-t-il. Celle de Kaboul n'a rien à voir avec celle qu'on voit en France.» Alexis Montchovet, le lauréat du prix 2008, n'est pas de cet avis. Pour lui, la Lune reste la Lune, au Brésil, en Afghanistan ou en France. Donc, quand on rentre de reportage, on prend un plan de coupe d'un ciel un peu étoilé de France, on le glisse entre ses images et le tour est joué.
Oui, mais tricher sur la Lune, n'est-ce pas tricher tout court ? Gwenn expliquera plus tard que son métier compte son lot de tricheurs. Qu'il connaît des reporters qui font passer des figurants afghans ou somaliens pour des talibans ou des pirates contre une belle enveloppe de dollars.
Alexis n'est pas de ceux là. Lui, son truc, c'est Gaza, où, avec Sébastien Mesquida et Stéphane Marchetti, il a obtenu «l'Albert Londres» l'an dernier pour leur documentaire sur les galeries souterraines qui approvisionnent les habitants palestiniens. Ils doivent beaucoup à Ahmed, leur fixeur. Et rêvent d'aller sur les traces des caravanes bédouines qui alimentent en armes le territoire tenu par le Hamas. «Mais il faut pour cela un bon paquet de tunes…»
La pleine lune a aussi inspiré Sophie Bouillon, vingt-cinq ans, lauréate du prix 2009 pour un reportage très littéraire de trente feuillets, «Bienvenue chez Mugabe», paru dans la revue XXI : «Et la Lune regarde la scène, stupéfaite. Elle est là, ronde, parfaite, posée sur ce ciel obscur. Ses cratères dessinent une bouche grande ouverte et des yeux exorbités. À moins que ce ne soit les tiens», écrit-elle, à la seconde personne du singulier, dès les premiers mots de son papier.
La jeune femme se souvient : elle était dans le bus pour le Zimbabwe en 2008 avec son ami réfugié qui retrouvait son pays après trois ans d'absence. C'est là que la présence de la Lune s'est imposée : «Je m'accrochais au seul truc que je connaissais. Elle était là, familière, et partageait avec nous la surprise de découvrir le chaos total.»
La jeune pigiste originaire de Vesoul, qui veut s'installer en Afrique du Sud, est consciente que son reportage n'aurait probablement jamais trouvé preneur dans la presse sans l'écoute attentive de Patrick de Saint-Exupéry, cofondateur de XXI, qui lui a donné sa chance, d'abord sur le blog de la revue puis… en 40 000 signes.
«Un nouveau journalisme au clavier plus large»
Comme elle, Alexandre Dereims est un journaliste indépendant. Il vient de recevoir le prix audiovisuel pour un reportage sur les réfugiés fuyant, en pleine nuit, la dictature nord-coréenne. «Ce prix est un signal envoyé à la profession, confie le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade, membre du jury. On récompense une prise de risque, loin de tout formatage, et le fait que le film nous apprenne une réalité du monde.»
Le reporter n'a pas hésité à suivre des hommes et des femmes en bravant les dangers qui ont pourtant jeté en prison, à Pyongyang (la capitale de la Corée du Nord), deux journalistes américaines. Une tête brûlée, Alexandre Dereims ? «Non, car la peur permet de rester vigilant, répond-il. Mon adrénaline à moi, c'est de raconter des histoires.» Après deux ans de travail, ponctués de sujets plus légers pour financer son voyage (les sosies d'Elvis Presley à Hong Kong, par exemple), le journaliste n'a réussi à placer son film que sur la chaîne Public Sénat pour 10 000 euros, auquel il faut ajouter 16 000 euros d'aide du CNC.
Pour la deuxième année consécutive, le prix Albert Londres a été décerné à deux pigistes. Un signe. Celui de l'an dernier, pour la presse écrite, est allé à Benjamin Barthe, un journaliste installé depuis sept ans à Ramallah, en Palestine. Correspondant non officiel du Monde, il écrit aussi pour L'Express et a dû apprendre la radio et les plateaux de télévision.
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