
04/03/2010 - France 2 diffusera les 17 et 18 mars deux documentaires de Christophe Nick fustigeant la télé-réalité et le fonctionnement de la télévision commerciale. Décryptage.
«Ce que nous allons regarder est extrêmement dur: il ne s'agit pas que de télévision et de divertissement.» Prononcés avec la voix de Philippe Torreton, les premiers mots du documentaire «Le Jeu de la mort», qui sera diffusé mercredi 17 mars en prime time sur France 2, donnent le ton du propos de son auteur, Christophe Nick.
Roulette russe ou dissection de cadavre sur Channel 4 en Grande-Bretagne, humiliation et cruauté pour la version américaine de Fear Factor sur NBC, femme au bord de l'étouffement après avoir plongé la tête dans un sac plastique sur une télévision japonaise… Les images se succèdent sur toutes les dérives possibles de la télé-réalité dans le monde. Nous n'en sommes pourtant qu'aux hors-d'œuvre. Car Christophe Nick va aller beaucoup plus loin. Pour prouver que la télévision est en mesure d'orchestrer une mise à mort en prime time, il a reconstitué dans le cadre d'un jeu télévisé la fameuse expérience de Stanley Milgram datant de 1963. Laquelle tend à démontrer que 62% des gens sont susceptibles d'administrer à leurs semblables des décharges électriques mortelles pour peu que ce soit sur instruction de blouses blanches dans un laboratoire de l'université de Yale.
Sauf que cette expérience, qui a donné lieu à une adaptation fictionnelle dans le film I comme Icare, d'Henri Verneuil, n'a plus pour objet de prouver que les individus se soumettent à une autorité scientifique mais que l'homme du XXIe est sous l'emprise d'une autorité bien plus puissante : la télévision. Pour cela, Christophe Nick s'est entouré d'universitaires, comme le professeur de psychologie sociale, Jean-Léon Beauvois.
Les conclusions de son documentaire sont sans appel : dans La Zone Xtrême, le jeu télévisé fictif animé par Tania Young, 81% des 80 candidats vont jusqu'à envoyer des chocs électriques de 460 volts. Un «châtiment» qui laisse songeur quand on pense que seuls neuf participants ont arrêté l'expérience entre 100 et 220 volts et que sept ont attendu entre 320 et 440 volts pour désobéir.
Transgression des interdits
Faut-il pour autant suivre Christophe Nick dans ce parti pris de montrer par l'extrême jusqu'où peut-aller le petit écran? Le propos est en tout cas si clairement critique que Le Jeu de la mort sera suivi d'un débat pour discuter des fondements de l'expérience et, lendemain en seconde partie de soirée, d'un deuxième film, Le Temps de cerveau disponible, allusion à la célèbre phrase de Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1.
Vous avez dit tir nourri du service public, qui s'est toujours refusé à programmer de la télé-réalité, sur la télévision commerciale privée? Patricia Boutinard-Rouelle, directrice de l'unité de programmes et de documentaires de France 2, répond que sa chaîne se contente de poser des questions. «Peut-être que demain, la télé va filmer la mort en direct. Nous prouvons que c'est possible, explique-t-elle. En France, des contraintes pèsent sur le petit écran et l'en empêchent, mais nous n'en sommes pas très loin. On peut atteindre des dérives qui posent problème.».
Christophe Nick, dans Le Temps de cerveau disponible, associe en tout cas le développement de la télévision commerciale à la transgression des interdits. Il montre que c'est pour relever son cours de Bourse que M6 a pris la décision d'importer Big Brother avec Loft Story en 2001. Et que TF1 a été contraint de suivre en signant un partenariat avec Endemol.
Aujourd'hui, les tentations ultimes seraient plutôt à chercher du côté des chaînes de la TNT, prêtes à prendre tous les risques pour dépasser le point d'audience. «Ultimate Fight est aujourd'hui sur RTL9. Quand on va sur des niches, on peut être extrême», souligne Christophe Nick.
Depuis Psy Show de Pascale Breugnot dans les années quatre-vingt jusqu'au Maillon faible, qui vise à éliminer ses rivaux, le documentaire explique que le dévoilement de l'intimité conduit à la domination de l'autre et au cynisme comme valeurs dominantes. Comme dit le philosophe Bernard Stiegel, «notre capacité à voir est devenue très grande mais cela veut dire aussi que notre sensibilité est devenue moins grande».
Mardi 23 février, amphithéâtre de l'université Paris 2. Les étudiants de master 1 de l'Institut français de presse découvrent en avant-première le film Le Temps de cerveau disponible en présence de son auteur-producteur, Christophe Nick, et de son réalisateur, Jean-Robert Viallet. Silence assourdissant pendant la projection. Seules les images de dissection de cadavres, sur Channel 4, provoquent une rumeur de répulsion. En revanche, la candidate de Fear Factor, plongée dans un bain d'asticots laisse les étudiants de marbre. Un sentiment de déjà-vu ?
Christophe Nick prend ensuite la parole pour un développement sur l'évolution de la télévision depuis 1968. D'abord, la volonté de Georges Pompidou, lors du premier écran de publicité, d'ancrer les Français dans la modernité de la consommation puis, dès la fin des années 1970, la télévision de la crise où il s'agit de chasser la sinistrose et de «faire diversion par le divertissement» jusqu'à l'arrivée, avec Bouygues et M6, d'une logique commerciale. Christophe Nick assène ensuite son argument massue : «On passe neuf ans à travailler et quatorze à regarder la télé, à raison de trois heures et demie par jour.»
La première question vient d'un étudiant à keffieh palestinien : «Il y avait aussi de la transgression avec Hara-Kiri dans les années 1970. Le danger ne vient-il pas du système capitaliste lui-même, qui ne risque pas de changer ?» Christophe Nick répond que la transgression est cette fois au service de la captation et de la mise en scène de l'intime. Un autre étudiant s'interroge sur la place de la télévision par rapport à l'ordinateur et aux autres écrans. «Ce qui m'intéresse, c'est le contenu idéologique des images», réplique Christophe Nick.
Le professeur Fabrice d'Almeida décrypte après coup : «Il y a eu un accueil très favorable au film. Les étudiants ont été très surpris de la violence des sentiments dans Psy show [une émission de 1983 où des couples parlaient de leur sexualité en présence d'un analyste] malgré son allure respectable. Aujourd'hui, on se met nu dans la télé-réalité, mais on ne va peut-être pas aussi loin dans l'intime.»
Que répondez-vous à ceux qui fustigent les dérives de la télé-réalité ?
V.C. Je ne crois pas en une dérive inéluctable de la télé-réalité. Au contraire, certaines scènes choquent davantage aujourd'hui qu'il y a dix ans. Et n'oublions pas que tout n'est ni montrable ni montré, principalement parce que les diffuseurs et producteurs se fixent des limites. En France, nous sommes très loin des programmes des pays étrangers, où la tolérance et le degré d'acceptation du trash sont différents. Il est faux de dire que le marché français va, ou ira, toujours plus loin. Nous sommes très encadrés avec, d'un côté, une véritable autorité de régulation et, de l'autre, la nécessité d'être en phase avec son marché. Le «très trash» ne trouverait pas son public, ni les annonceurs, y compris sur la TNT. La France est, de ce point de vue, un pays préservé.
Pourquoi avoir créé une charte de déontologie ?
V.C. Le hasard du calendrier fait que la charte sur laquelle nous travaillons depuis septembre 2009 vient d'être finalisée, mais cette démarche n'a pas été lancée pour faire plaisir à Christophe Nick! [rires] L’objectif est de doter l'entreprise d'un code de bonne conduite. Non qu'Endemol France dérive particulièrement: il s'agit d'une démarche responsable. Elle nous est apparue nécessaire notamment au moment de Secret Story 3, qui a touché un public très étendu et significativement les jeunes. Il s'agit d'une charte à usage interne, destinée à ceux qui font le programme, aux candidats comme au personnel d'Endemol ou aux prestataires, chacun devant veiller à respecter les 15 engagements de la charte.
Respecterez-vous tous vos engagements ?
V.C. Je suis très tranquille sur ce point. Nous nous efforcerons de tenir tous nos engagements dans nos futures productions. Ils sont concrets et précis et une grande partie d'entre eux sont déjà en vigueur au sein de nos émissions, que ce soit la préservation d'une part d'intimité, nécessaire à chaque candidat, grâce à la salle CSA ou l'absence de caméras dans les toilettes, ou la liberté pour les candidats de quitter le jeu à tout moment.
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