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Le 28 juin, le conseil de surveillance du quotidien a voté en faveur du plan de reprise de Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Enquête sur une campagne victorieuse.

Ce mardi 22 juin au soir, au cours d'une fête au bois de Boulogne, un grand patron de presse quotidienne balaye ses doigts sur le revers de sa main en prenant soin de caresser sa peau dans le sens du poil. Un geste qui veut illustrer la façon dont, à son sens, le trio «BNP» (pour Bergé-Niel-Pigasse) va l'emporter dans la recapitalisation du Monde, face à l'autre trio, celui emmené par Claude Perdriel, allié à France Télécom et Prisa. Ce sera en effet chose faite moins d'une semaine plus tard, lundi 28 juin, à l'issue d'un conseil de surveillance du Monde.

Que ce groupe de presse emblématique ne suscite que deux offres de reprise est pour lui dramatique…  Pour une centaine de millions d'euros seulement, trois hommes vont donc réussir à mettre la main sur une entreprise qui pèse 390 millions de chiffre d'affaires avec les Publications de La Vie catholique (Télérama, La Vie, Courrier international). Sans avancer, pourtant, aucune solution industrielle ou éditoriale de nature à sauver l'ensemble, en perte. Ni, bien sûr, le moindre plan de départs…

Ce même 22 juin, Pierre Bergé et Xavier Niel sont venus à la rencontre des salariés des Publications de La Vie catholique. Et ils ont su séduire. Le premier avec son élégance de grand mécène, sa passion jamais démentie pour la presse et sa profession de foi en faveur de l'indépendance du Monde. «Il a été éblouissant», racontent plusieurs journalistes. Le second par son côté électron libre d'entrepreneur ayant réussi dans Internet et désireux de s'acheter une honorabilité.

Quant au troisième, le banquier «rock» qui se dit en rupture avec l'ancien monde capitaliste, il ne sera présent que le jeudi matin devant les salariés, le temps de prendre une douche à Roissy après un voyage à New York.

Comme il l'a déjà écrit à Louis Schweitzer, président du conseil de surveillance du Monde, le trio s'est efforcé de montrer patte blanche: «Aucun d'entre nous, actionnaires, n'a la vocation ni l'ambition d'occuper un quelconque poste opérationnel. Nous serons actionnaires, uniquement actionnaires et pleinement actionnaires. […] Nous entendons servir Le Monde et non nous en servir.»

Gilles van Kote, président de la Société des rédacteurs du quotidien, se souvient des mots de Pierre Bergé: «Il nous a dit que ce vote, c'était une question de confiance. Faire du Monde un outil de pression à leur profit? Ce serait suicidaire. Cela conduirait à détruire le journal.» L'annonce de la création d'une fondation, dans laquelle Pierre Bergé investirait 15 millions d'euros pour permettre aux personnels de détenir la minorité de blocage dans le capital, a été déterminante.

Face à ce trio si séduisant, Claude Perdriel, porteur de l'offre rivale, n'a pas démérité devant les salariés. Mais il n'a pas su convaincre. À une immense majorité (entre 80 et 90%), les sociétés de personnels lui ont préféré la proposition «BNP».

Pourtant, le vieux patron de presse, propriétaire du Nouvel Observateur, qui a planché devant les journalistes en compagnie de Pierre Louette, secrétaire général d'Orange, avait lui aussi sa stratégie. D'abord, il s'est présenté comme le sauveur de l'indépendance du Monde face à «des gens très riches». Il a ensuite été jusqu'à promettre de restituer aux salariés 20% des parts en cas de cession de son capital.

Enfin, il s'est montré rassurant devant les employés de la presse magazine, qui travaillent quai d'Ivry et craignaient de voir siphonnés leurs fichiers d'abonnements au profit du Nouvel Obs: «Je suis prêt à vous accueillir près de la place de la Bourse. On ne peut pas imaginer que les journalistes soient loin des gens qu'ils veulent rencontrer.»

Incohérences internes

Mais s'il a affirmé qu'il ne cherchait pas à gagner de l'argent avec le groupe, Claude Perdriel a quand même précisé qu'il ne comptait pas en perdre. Se disant «choqué» par le fait que la clause de cession soit réservée aux seuls journalistes, il s'est prononcé pour son élargissement aux cadres et aux employés. «Nous n'envisageons pas de plan social mais un plan de départs volontaires pour tout le groupe Le Monde», a-t-il reconnu en chiffrant à «au moins 100» le nombre de départs et à 10% la réduction attendue de la masse salariale.

Il a aussi sans doute été victime des incohérences internes à son propre camp. «Ce sont principalement les discordances entre Claude Perdriel et Juan Luis Cebrián, patron de Prisa, qui ont fait pencher la balance en faveur du trio BNP», affirme même Gilles van Kote. Alors que le groupe Prisa s'est déclaré favorable à la transformation du Monde en journal du matin, Denis Olivennes, bras droit de Claude Perdriel, a reconnu n'être «pas très chaud».

Quant à l'entrée d'Orange dans le dossier, elle a dû affronter le soupçon d'interventionnisme de Nicolas Sarkozy et a heurté au-delà des rangs des journalistes: «Les courriers de protestations des lecteurs sur ce sujet se sont multipliés auprès de la médiatrice du Monde», lâche Alain Faujas, délégué SNJ. Claude Perdriel s'est efforcé de dévier le tir en déclarant que «le président du directoire du Monde ne doit pas se rendre à une convocation du chef de l'État».

Le jeu n'en a pas moins été brouillé politiquement. À tel point que que Denis Olivennes a cru bon de préciser: «Toute ma vie j'ai été de gauche. Où a-t-on pêché que j'étais sarkozyste?» De même, l'appui d'Alain Minc (ancien président du conseil de surveillance du Monde) à Prisa a passablement handicapé cette offre hétéroclite. Là encore, en homme averti, Claude Perdriel a marqué ses distances: «Minc est un type brillant, intelligent, mais je ne lui confierais pas mon entreprise.»

Malgré tout, le patron du groupe SFA n'a pu éviter deux écueils le concernant. Le premier a été semé à l'instigation du trio «BNP»: «Nous ne sommes pas un groupe de presse et encore moins un groupe de presse engagé dans une logique d'absorption», écrivent, le 1er juin, Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse.

Grand seigneur

Le second tient au rôle confié à Denis Olivennes au sein du groupe Le Monde. D'abord vu comme le possible président du directoire du groupe, l'actuel patron du Nouvel Observateur est ensuite présenté aux salariés des magazines comme un possible président du conseil de surveillance.

Claude Perdriel sort néanmoins grandi de son échec. Lors du conseil de surveillance décisif du lundi 28 juin, alors que 9 voix internes sont déjà assurées en faveur du trio «BNP» – à l'exception notable de l'Association des amis d'Hubert Beuve-Méry–, c'est lui qui a fait pencher la balance en retirant son offre et en apportant un vote clé en faveur de ses adversaires. Un geste de grand seigneur qu'Éric Fottorino, directeur du Monde, salue le lendemain dans les colonnes du quotidien.

Et maintenant? Le trio «BNP» va devoir prouver qu'il est un peu plus qu'une simple coalition financière. Des pistes de développement ont d'ores et déjà été évoquées, comme la création d'une «offre riche du week-end». Ou un décloisonnement du Monde interactif et des offres commerciales entre les titres.

Mais la priorité absolue sera de régler la question du Monde Imprimerie, menacée de perdre tous ses clients extérieurs en cas de départ du Journal du dimanche et des Échos (pour l'heure en procès pour en sortir). Au total, le groupe a investi 27 millions d'euros dans son imprimerie, qui va perdre 3 à 4 millions d'euros en 2010, et il doit provisionner 40 millions s'il veut faire partir 120 salariés sur 280. Sans compter 25 millions d'euros à investir dans l'achat d'une nouvelle rotative. Autant dire que la fabrication peut-être un gouffre qu'a tôt fait d'identifier Xavier Niel, qui estime ses coûts 20% trop chers.

On comprend mieux pourquoi le trio table sur un étalement et une décote de moitié des obligations remboursables en actions (69 millions d'euros). «Cela a été un traumatisme pour tout le personnel de passer dans une nouvelle ère, conclut Gilles van Kote. Mais cela s'est passé au mieux avec le maintien d'un droit de veto sur la nomination du directeur du quotidien et tous les verrous possibles sur l'indépendance éditoriale. Et de cette histoire va sortir un vrai groupe.» Un groupe dont le patron sera, néanmoins, désigné par des hommes d'affaires.

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