
26/08/2010 - A l'instar d'Ouest France, diffusé dans une vingtaine de prisons du grand Ouest, les médias s'intéressent de plus en plus à l'univers carcéral. Enquête à Rennes sur les bienfaits mais aussi les risques de cette «fenêtre sur le monde».
C'est un bâtiment bleu azur, construit par le groupe Bouygues, à la périphérie de Rennes. Depuis son ouverture en mars 2010, c'est aussi une prison modèle où l'administration pénitentiaire envoie les journalistes qui s'intéressent au sort des détenus. Fort de 690 places, de 233 personnels de surveillance, d'innombrables caméras et de clôtures électrifiées, le centre pénitentiaire de Rennes-Vezin-le-Coquet n'est pas seulement exemplaire pour son hygiène et sa sécurité. Avec ses fenêtres aux barreaux stylisés et ses cellules individuelles équipées de douches comme de téléviseurs extraplats, il se veut aussi aux antipodes de la prison exclusivement répressive. Vers 7 heures du matin, à l'heure du petit déjeuner, un service gracieux de distribution d'un quotidien est assuré, à côté des percolateurs: «Café, chocolat, Ouest France...»
Remplaçant la vieille bâtisse vétuste de l'antique prison Jacques Cartier où fut emprisonné par la Gestapo le fondateur du journal, Paul Hutin-Desgrées, Vezin-le-Coquet est un des vingt centres de détention qui bénéficient de l'expérience de diffusion de 3 600 exemplaires du journal régional. Dès l'entrée, passés les sas de sécurité et portes vidéo-surveillées, quelques feuilles de papier journal jetées au pied des clôtures signalent la présence de traces écrites dans cet univers bétonné. Le journal est-il la seule occupation possible pour ce détenu qui s'apprête à sortir dans la cour de promenade et veut faire marche arrière en constatant qu'il y est seul? Hors de question, en tout cas, de l'autoriser à rejoindre la cour voisine: on ne mélange pas les détenus des bâtiments à Vezin-le-Coquet. Sécurité oblige.
Créer du lien
La nouvelle prison? François-Régis Hutin, le PDG de Ouest France, la juge «épouvantable», avec son terrain de football en synthétique, ses salles qui résonnent et l'absence de tout végétal. Une prison à échelle «inhumaine», que son directeur Jérôme Harnois s'emploie à faire accepter en profitant d'équipements fonctionnels, comme le gymnase, qui peut servir de pièce de projection, la bibliothèque et les salles de musculation ou de formation présentes dans chaque bâtiment. Il prévoit aussi de créer un canal vidéo interne. Mais le fonctionnaire sait aussi ce qu'il doit à Ouest France: «Le journal met en relation les détenus originaires de l'agglomération rennaise avec l'info de leur commune et restaure du lien avec le surveillant au moment du petit déjeuner. Il peut provoquer un échange.»
Son prédécesseur, Pascal Vion, qui initia l'expérience le 3 avril 2006 avec le quotidien, fut encore plus enthousiaste: «C'est miraculeux», osa t-il confier au très catholique François-Régis Hutin, infatigable militant de l'amélioration des conditions de détention et après voir soutenu l'abolition de la peine de mort. Le patron de presse se souvient: «Certains détenus ne se levaient pas et rouspétaient contre les surveillants. Là, non seulement ils se levaient mais ils trouvaient de quoi échanger avec le gardien, que ce soit sur le sport ou sur l'actualité de communes voisines. Au parloir, ils trouvaient aussi de quoi parler avec leur famille alors qu'ils n'avaient pas grand chose à dire sur leur réclusion.»
«J'oublie que je suis prisonnier»
Les cinq détenus auxquels Stratégies a rendu visite cet été le confirment: «J'en ai marre de la télé, elle représente la cellule car elle est tout le temps allumée», explique Alex, trentenaire au bras tatoué qui masque la lumière trop vive du plafonnier de sa cellule en la tamisant avec une serviette de bain. «Je m'évade en écoutant la radio le soir – Nostalgie, Chérie FM –, et en lisant le journal, j'oublie que suis un prisonnier pour redevenir un citoyen.» Un regret pourtant: Internet reste inaccessible alors qu'il est devenu incontournable pour s'intégrer dans la société. «On doit écrire des lettres alors que tout le monde, y compris les gardiens, ne s'envoient plus que des mails», proteste-t-il. Officiellement, une expérience est néanmoins menée à l'échelon national pour un accès sécurisé à des formations en ligne et des sites de recherche d'emploi. Pour l'heure, selon un détenu, le Net peut être capté clandestinement via des téléphones 3G introduits sous le manteau. «On est ici dans une prison privée, confie un autre détenu. Si vous n'avez pas 300 euros par mois, vous ne pouvez pas vivre. Ouest France, c'est gratuit, alors que la télé nous est louée 18 euros par mois (1), sans compter l'achat d'une télécommande, au prix de 24 euros.» Le journal se lit toujours au lit car il est impossible de le déplier sur la petite table qui fait office de bureau dans la cellule.
Robert Badinter, ancien garde des Sceaux, de juin 1981 à février 1986, a permis l'arrivée de la télévision dans les cellules. Il s'érige aujourd'hui contre le système de location des postes. Et se prononce pour un accès au Web des détenus
Pourquoi avez-vous autorisé la télévision dans les prisons, en 1985, en tant que garde des Sceaux?
Robert Badinter. La prison est un monde clos, fermé de l'extérieur, avec des ouvertures assez étroites et filtrées. On oublie que le détenu est voué à en sortir, il faut l'y préparer. Or, la réinsertion se prépare depuis la prison. Même quand les peines sont courtes, je recommande qu'il n'y ait pas de rupture de contact avec l'extérieur. La télévision contribue à cette ouverture. Dès 1982, j'ai voulu favoriser l'accès au petit écran, non pas une fois par semaine pour regarder les matchs ou un film, mais tous les jours, afin que les détenus soient en contact avec les moyens d'information. Cette volonté a été bien accueillie – j'allais dire pour une fois – par le personnel pénitentiaire. C'est à la fois un moyen de regarder ce qu'il se passe dehors et un facteur d'apaisement des tensions carcérales. Pour moi, c'était surtout un facteur éminent de sociabilité.
L'opinion publique n'y était-elle pas hostile, comme elle était hostile à l'abolition de la peine de mort?
R.B. L'opération était, c'est vrai, très mal vue du public. La télévision restait alors un instrument de divertissement et, sinon un luxe, au moins une commodité. Quand l'annonce a été faite, elle n'a pas été populaire, comme toutes les mesures prises en faveur des détenus. C'est le mythe de la prison quatre étoiles qui revient périodiquement. Au début du siècle, déjà, pour l'ouverture de la prison de Fresnes, avec ses bouches de chauffage dans les cellules et ses lavabos individuels, une caricature montrait un gardien apportant un sceau à champagne à un détenu en robe de chambre, cigare aux lèvres.
Vous êtes-vous heurté à des difficultés pour la mise en œuvre de votre décision?
R.B. La mise en place des téléviseurs était prévue pour la Coupe du monde de football, en juin 1986. C'était une occasion pour les détenus de suivre les matchs autrement qu'à la radio et de créer un facteur d'apaisement et de sociabilité dans des prisons surpeuplées. Mais voilà que les crédits affectés à l'opération ont été épuisés par les travaux d'installation. Il n'y en avait plus pour l'achat de postes. Nous avons donc retenu une formule transitoire de location des téléviseurs et de remboursement sur le pécule du détenu. Malheureusement, j'ai constaté qu'après vingt-cinq ans, la télévision était toujours louée. C'est honteux! Ce prélèvement devrait être gardé pour les victimes et la réinsertion. Dans un monde comme le nôtre, il n'y a rien de plus facile que de faire un appel au public pour obtenir des postes. Il faut mobiliser les fonds nécessaires ou utiliser les médias.
Faut-il aujourd'hui permettre un accès du détenu à Internet pour favoriser sa réinsertion?
R.B. Absolument. Cela doit procéder de la même inspiration. Tout ce qui constitue une fenêtre sur le monde et favorise l'information est bon à prendre, si c'est techniquement possible et sous réserve des exigences de sécurité. Il faut apprécier bien sûr les situations et les possibilités de filtrage.
Comment jugez-vous les rapports prison-médias?
R.B. Les médias ne s'intéressent qu'épisodiquement à la prison, par à-coups, dans la mesure où cela intéresse le public: s'il y a un drame ou pour la sortie du livre du docteur Vasseur [médecin chef à la prison de la Santé]. Or, le public, lui, s'intéresse à ce que révèlent les médias. Il faut profiter de ces moments d'intérêt pour mettre l'accent sur des problèmes clés, comme la surpopulation pénale ou la santé mentale des détenus. Si le régime des centrales s'est sensiblement amélioré, ce n'est pas le cas pour les maisons d'arrêt. La surpopulation y est présente et parfois insupportable. Il y a alors impossibilité de préparer la réinsertion.
Par un accord signé le 6 avril dernier avec la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, Nicolas de Tavernost, président du directoire de M6, s'est engagé à «améliorer la qualité de vie des personnes incarcérées et à accompagner les dynamiques d'insertion grâce au mécénat de compétences». Sa fondation d'entreprise, la première consacrée aux prisons, propose aux détenus une petite formation aux métiers de l'audiovisuel, une contribution à l'organisation de divertissements (concerts, spectacles, conférences, etc.) et un soutien aux associations partenaires du ministère de la Justice.
Avec Mélissa Theuriau, l'une des figures de la chaîne privée, pour marraine, la fondation M6 s'est d'ores et déjà attachée à réaliser une vidéo pour accueillir les nouveaux entrants de la maison d'arrêt de Bourg-en-Bresse (Ain). Et d'autres actions suivent, comme un atelier cuisine avec des chefs de l'émission Top Chef ou un autre consacré à l'écriture de scénarios. Si M6 s'astreint à une projection privée par mois en prison, il s'agit de films récents. Pas question de diffuser Prison Break, précise Yann de Kersauson, responsable de la fondation, qui est dotée d'un budget annuel de 500 000 euros.
Un projet fédérateur
Son patron, Nicolas de Tavernost, a expliqué à la revue Entreprise & Mécénat, en mai dernier, ses motivations: « Je suis très troublé par l'univers carcéral et préoccupé depuis longtemps par la situation dans les prisons (…). La France n'a pas des prisons dignes d'elle.» Le président de M6 a été sensibilisé par des personnes de son entourage qui rendent visite aux détenus. Mais il mentionne aussi les sujets de Zone interdite, notamment à la prison de Caen (Calvados), ou le passage d'un jeune ex-détenu en réinsertion professionnelle à M6.
Selon Yann de Kersauson, «ce projet d'entreprise est fédérateur et a eu un très bon écho en interne auprès des 1 800 salariés.» Il n'allait pourtant pas de soi: l'administration pénitentiaire craignait que M6 en fasse un facteur de promotion de son image et quelques patrons annonceurs ne se sont pas privés de dire qu'il eut été plus judicieux de venir en aide aux personnes démunies plutôt qu'à des criminels. «Nous nous sommes donné cinq ans, conclut Yann de Kersauson. Nous nous concentrons sur trois établissements par an. Si ça marche, nous monterons en puissance et, si la cause est mobilisatrice, on fédérera en interne et en externe.»
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