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Les mots pour ne rien dire

Année des médias 2010

16/12/2010 - «C'est clair», «C'est juste énorme», «Que du bonheur»... Les expressions toutes faites abondent dans notre quotidien. Les émission de télé-réalité y sont pour beaucoup, tout comme l'influence du marketing et du management.

La jeune femme à frange frémit en y repensant. Dans la file d'attente interminable d'un magasin de vêtements branché de la capitale, elle tue le temps en racontant sa soirée à une amie, et l'altercation qui a eu lieu: «Il est arrivé en mode "au-delà du réel", relate-t-elle avec véhémence, et il m'a agressée en mode "joute oratoire", quoi. C'était juste un cauchemar», conclut-elle. «C'est clair!», lui répond sa copine, compatissante.

Bravo les filles! En quelques phrases, ces deux Parisiennes viennent de livrer un aperçu de quelques-uns des tics de langage les plus usités du moment. Frédéric Pommier, chroniqueur à France Inter, poserait ainsi son diagnostic: la première est atteinte d'une forme de «justouille» (affection se manifestant par l'usage répété du mot «juste»), tandis que la deuxième présente les symptômes de la «céclairite» (se manifestant par l'usage immodéré de l'expression «c'est clair!»).

Tous les matins, Frédéric Pommier se penche sur nos us et coutumes langagiers dans l'émission de Pascale Clark, Comme on nous parle. Il vient d'en tirer un livre, Mots en toc et formules en tic, petites maladies du parler d'aujourd'hui, aux éditions du Seuil. Mauvaise nouvelle: tout le monde est contaminé. «N'avez-vous jamais dit d'un collègue de travail qu'il est "hallucinant"? N'avez-vous jamais dit "voilà, voilà" à la fin d'une phrase?», interroge l'animateur. «Ces expressions sont des "MAT", des maladies auditivement transmissibles, résume Frédéric Pommier. Elles proviennent d'expressions journalistiques ou d'animateurs télévisés: Nagui, par exemple, aime à déclarer "ça, c'est fait", après une blague vaseuse de candidat. Les émissions de variété ou de télé-réalité ne sont pas pour rien dans la propagation d'expressions comme "c'est énorme", "ça envoie du bois" ou "c'est que du bonheur".»

Justement, Éric Chauvier, anthropologue, vient de publier un essai intitulé Que du bonheur (Éditions Allia). Il y raconte une histoire d'amour avortée avec une jeune femme particulièrement friande de l'expression. On comprend ce qui a pu marquer l'amoureux, mais qu'est-ce qui a intéressé le chercheur? «J'ai remarqué l'apparition d'un langage creux, de plus en plus standardisé, qui ne se réfère plus à aucun contexte, explique l'anthropologue. Je remarque aussi, pour beaucoup de personnes, une insatisfaction dans l'usage de ces mots, qui empêchent d'avoir une appréhension fine du monde.»

Les «c'est clair» (hérités, pour l'anecdote, de Loft Story) et autres «c'est juste énorme» cacheraient en réalité une angoisse profonde quant au langage. «La question, au fond, c'est "comment je peux faire exister le monde avec mes propres mots?", estime Éric Chauvier. Sans être un grand poète, on peut tout à fait affiner son ressenti grâce aux mots. Mais, aujourd'hui, il existe une injonction à penser dans l'urgence. Dans cette logique-là, on ne s'autorise plus à hésiter en public, à chercher ses mots. Et dans ces cas, les "que du bonheur" s'avèrent utiles, avec leur côté robotique et mécanique.»


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