Année des médias 2010
Philosophe, directeur de l'Institut de recherche et d'innovation du centre Georges Pompidou, Bernard Stiegler décrypte les bienfaits et les ravages de la révolution numérique dans nos sociétés contemporaines.

Wikileaks brise la confidentialité des télégrammes diplomatiques. En même temps, ce site s'est assuré le concours de rédactions chevronnées pour rendre publics ceux-ci et affirme qu'il ne publie pas tout. Mais est-ce qu'un univers de transparence absolu est souhaitable?

Bernard Stiegler. C'est extrêmement grave car ce sont là des enjeux colossaux. La diplomatie apporte beaucoup plus que la presse car elle nous évite la guerre. Et je compte beaucoup sur les diplomates, comme à l'époque des Pershing américains et des SS20 soviétiques [la crise dites des euromissiles, à la fin des années 1970], pour empêcher les conflits. Il ne peut y avoir d'espace public s'il n'y a pas d'espace privé. Au moment où l'on a construit la cité grecque, ce qui la séparait de la société tribale, c'est justement cette notion de vie privée sur laquelle on a construit la «res publica». Plutôt qu'un lieu où l'on partage tout, où il n'y a pas de maison à soi, la société grecque a mis en place un espace public, avec le dieu Hermès, et un espace privé, avec la déesse Hestia. Si l'on veut protéger l'espace public, il faut un espace privé qui laisse la possibilité de la réflexion pour qui subit un affront. Un homme public a la responsabilité de ne pas réagir à chaud et le langage diplomatique permet de se donner le temps de la négociation. Si Wikileaks détruit ce temps, c'est très dangereux.


Pour vous, le numérique est comme un «pharmakon», à la fois remède et poison. Si vous deviez faire un diagnostic, est-ce aujourd'hui davantage le remède ou le poison qui est en train de s'infiltrer dans notre corps social?

B.S. Dans les minorités agissantes, j'observe beaucoup de curatif, mais dans la grande masse, il y a des éléments extrêmement toxiques qui vont occasionner des dégâts énormes. Chez les professeurs, les parents ou les élus, le numérique est accompagné d'un sentiment de panique. Et, en même temps, l'idée du remède progresse quand même. Mais, pour qu'il y ait prise de conscience de l'aspect thérapeutique du «pharmakon», il faut qu'il y ait prise de conscience de sa toxicité. Personne ne peut arrêter le numérique. Si on a, comme en France, une réaction frileuse, on va se faire laminer. Mais si on met en place des politiques d'investissement éducatives et industrielles, le «pharmakon» peut devenir vraiment curatif. Quand j'écoute Frédéric Mitterrand ou Nathalie Kosciusko-Morizet, je me dis que ce n'est pas impossible. Le «do it yourself», dans le numérique, est un mouvement de fond qui n'a rien d'un gadget. Les industries de service vont devoir se redistribuer autour de cette tendance, dont Ikea est un précurseur. Des entreprises ont compris que la seule issue pour leur développement résidait dans une responsabilité individuelle et partagée qui implique de sortir du consumérisme forcené.

 

Vous avez écrit Faut-il interdire les écrans aux enfants? avec le psychiatre Serge Tisseron. Souvent, les enfants natifs du numérique définissent les codes de l'acceptable sur l'ordinateur ou le mobile par rapport à des parents assez profanes. Est-ce que les enfants vont éduquer les parents?

B.S. C'est un échange. On me dit, par exemple, que je suis un bon prof. C'est que j'apprends de mes élèves autant que je leur donne. J'ai cinquante-huit ans, je suis l'univers numérique depuis trente ans, mais je serais largué sans mes étudiants, comme ils sont largués sans moi. De nouveaux compromis sont nécessaires. Ce n'est pas d'aujourd'hui: les natifs de l'analogique de Salut les copains ont posé des problèmes aux natifs de l'imprimé, lesquels avaient inventé une nouvelle religion par rapport aux manuscrits des prélats et étaient à l'origine du capitalisme rhénan, puis américain. Les technologies nouvelles entraînent des changements de relations intergénérationnelles, mais pour être un bon «digital native», il faut reconstituer sa filiation. Quand Google court-circuite l'école et le savoir, il fait des natifs du numérique perdus. On a une bonne vision de l'avenir si l'on a une claire vision du passé.


Le patron de Google Europe, Carlo d'Asaro Biondo a dit que la technologie, c'est comme l'amour, on a beau la tenir à distance, on finit toujours par y succomber. Le numérique est-il encore de l'ordre du choix ou est-ce la technologie qui nous impose ses choix?

B.S. Pour moi, on n'a pas trop le choix. Il y a des processus de pénétration irrésistibles. Comme l'a montré l'historien Bertrand Gille, une technique qui apparaît se développe dans un écosystème. Elle devient très rapidement indispensable. C'est quasiment une loi. Je ne dirais pas qu'on ne peut pas du tout y résister, mais, en règle générale, on adapte les techniques et les technologies. L'algorithme de Google, par exemple, crée une rupture de système. Il y a toujours deux temps: d'abord, cette nouvelle technique détruit des situations établies. Elle est fortement destructrice et crée toute sorte de situations conflictuelles. Dans un deuxième temps, d'appropriation, elle se développe véritablement quand des groupes sociaux s'en emparent. Ce sont alors les pratiques technologiques qui comptent plus que la technique elle-même. Cela déclenche une réaction positive avec toute une trajectoire, comme on dit, de la technique en question. Pour la machine à vapeur, cela a duré soixante-dix ans.

 

Les nouvelles sociabilités du Web, des réseaux sociaux, se pratiquent presque toujours seul face à ses amis virtuels. Faut-il craindre qu'un Facebook ou qu'un Twitter nous éloignent de ce qui est proche en nous rapprochant de ce qui est lointain?

B.S. Non seulement, il faut le craindre, mais c'est déjà là. La destruction ne concerne pas seulement les situations économiques, mais conduit à des catastrophes sur le plan psychosociologique. Les nouvelles technologies créent des courts-circuits relationnels. Certains peuvent être mis en orbite et disparaître du territoire. Facebook en est maintenant à plus de 500 millions de membres, mais, sachez-le, il y a aussi pas mal de faux. Je ne suis pas sur Facebook, mais on m'y a mis avec ma photo et certains de mes textes. Il y a un énorme processus qui doit se transformer en profondeur et aboutir à une “reterritorialisation”. Je travaille en ce moment avec la métropole de Nantes sur les technologies qui permettent de se connecter au lointain. Et, en même temps, ces réseaux peuvent aussi devenir locaux. Si les élus n'ont pas une politique locale de la société réticulaire, de la mise en réseau, ils seront là-aussi complètement court-circuités. Il faut repenser les relations sociales. Il est indispensable de développer autour des écoles, des crèches ou des équipements culturels des communautés qui communiquent entre elles et se branchent avec des gens lointains. En articulant local et technologies relationnelles, on peut créer une oxygénation formidable du territoire.

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