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Minority Report : bientôt dans votre vie

17/02/2011 - Le film de science-fiction de Steven Spielberg, tourné il y a près de dix ans, a anticipé de manière troublante les grandes innovations technologiques d'aujourd'hui.

John Anderton, le héros de Minority Report interprété par Tom Cruise, est en fâcheuse posture. Poursuivi par des escouades de policiers, il trouve refuge dans le métro. Dans les couloirs, il est cerné par les écrans publicitaires interactifs. Lorsqu'il pénètre dans la rame, les passagers qui l'entourent sont plongés dans la lecture de journaux numériques. La cavale d'Anderton paraît compromise, car en 2054, il est difficile de rester incognito: des caméras et des capteurs omniprésents permettent de tracer le moindre de vos déplacements…

Le film a quasiment dix ans, mais il pourrait avoir été tourné aujourd'hui. Réalisé par Steven Spielberg en 2002, cette fiction présente une vision du monde d'une troublante actualité. «Le futur vous rattrape!», comme dit la jaquette du DVD. De fait, cela fait plusieurs années que les professionnels de la communication évoquent inlassablement le film d'anticipation, tiré d'une nouvelle de Philip K. Dick (dans laquelle l'auteur restait plus vague que Spielberg sur la date de l'action, lire l'encadré). «La référence revient systématiquement depuis cinq ans, surtout dans les présentations des agences médias, dans les études sur les nouveaux comportements de consommation, par exemple», remarque Nicolas Chemla, directeur du planning international de Being (TBWA).

Source d'inspiration

De fait, fin février, la société 3M GTG, spécialisée dans l'affichage numérique, présentera à Londres un rapport intitulé «Aux frontières de Minority Report»… Aux commandes de cette étude, le Dr Frank Shaw, directeur de la prospective du Centre for Future Studies (université du Kent). «Finalement, la seule chose sur laquelle Spielberg s'est trompé, c'est en situant le film en 2054! Nous y sommes déjà, et d'ici à cinq ans, la réalité dépassera la fiction», s'amuse l'universitaire. Selon des spécialistes des nouvelles technologies comme David Bianic, rédacteur en chef de Geek Le Magazine, on se trouve devant ce que l'on appelle «l'effet Star Trek». On ne rit pas, c'est très sérieux: «Dans Star Trek, on retrouve dès les années 1960, dans un contexte très science-fiction, des innovations d'aujourd'hui comme le “communicateur”, ancêtre du téléphone portable. On parle d'effet Star Trek lorsqu'une œuvre sert de terreau aux scientifiques. Sauf qu'aujourd'hui, tout se réalise plus vite et de manière plus sophistiquée que dans les films de SF...»

Spielberg ne doit pas l'acuité de sa «vista» à ses seules intuitions: lors de la conception du film, il s'est entouré de quinze spécialistes, dont Kevin Kelly, fondateur de Wired, des experts du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou encore l'écrivain Douglas Coupland (Génération X). Alors, vivons-nous réellement dans Minority Report ? Panorama des innovations, issues de la fiction, déjà entrées dans notre quotidien.


L'interface corporelle

Dans le film

Dans l'une des scènes d'ouverture, John Anderton (incarné par Tom Cruise), tel un chef d'orchestre, commande son écran grâce à des gants munis de capteurs. De l'index, il pointe l'écran pour avoir accès à certaines images, zoome et dézoome avec ses seules mains.

Aujourd'hui

En septembre 2010, au moment du lancement de Kinect, les références à Minority Report fleurissaient dans les médias. Avec raison: le périphérique de Microsoft donne aux utilisateurs cette sensation démiurgique de manipuler à distance les écrans. Pour la petite histoire, John Underkoffler, le conseiller scientifique et technologique du film et ingénieur du MIT, avait déjà, dès 1999, conçu une interface similaire au sein de sa propre société, Oblong Industries. Cruelle ironie, «Underkoffler a été rattrapé par la sortie d'écrans tactiles, comme celui de l'Iphone d'Apple, et n'a pas su capitaliser sur son invention», raconte David Bianic.

Avec Kinect, un cap est franchi. Le 10 février dernier, lors de la conférence Tech Days, Microsoft présentait la stupéfiante expérience Skinput. Il s'agit d'équiper les corps de capteurs, afin de les transformer en «télécommandes numériques». «Avec le développement de capteurs évolués, notre corps tout entier devient l'ordinateur», explique Bernard Ourghanlian, directeur technique de Microsoft France, lors de son intervention. Grâce à un miniprojecteur, il sera possible, selon Microsoft, d'afficher des interfaces sur notre corps et de l'utiliser comme un menu de commandes… «Après la réalité augmentée, on pourrait aussi envisager l'être humain augmenté, grâce à des lentilles de contact qui fourniraient des données sur ce qui nous entoure», prédit pour sa part Emmanuel Vivier, cofondateur du groupe de communication Vanksen.


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«Le futur a déjà implosé»

En quoi Minority Report illustre-t-il les mutations technologiques de ces dernières années?

Stéphane Hugon. Dans Minority Report, on retrouve un vieux fantasme: faire disparaître les interfaces, avec l'idée du surhomme. Le film rend également bien compte d'un bouleversement dans les IHM (interfaces homme-machine). Autrefois, les rapports que l'on entretenait avec les machines étaient des rapports d'humilité. On restait dans l'ère de la machine-outil où celui qui manipulait, c'était l'expert, le dépositaire d'une compétence. Une figure paternelle, en quelque sorte. La technique est alors un objet flatteur qui nécessite un apprentissage – une forme d'ésotérisme – et implique une difficulté à comprendre. Même se servir de son magnétoscope VHS, notamment pour programmer un enregistrement, nécessitait un certain savoir-faire technique. On se trouvait clairement dans un imaginaire phallique. Prenons l'exemple de l'automobile: il n'y a pas si longtemps, l'imagerie des tableaux de bord était inspirée de celle du Concorde…

 

Quand situez-vous la rupture?

S.H. À la fin des années 1980 ou au début des années 1990. L'apparition de la Twingo, voiture ludique qui ressemble à un hochet, constitue un tournant. On passe du pater familias, qui maîtrise le temps et l'espace, et où une seule personne a accès aux informations de l'habitacle, à une circulation des données dans la voiture: le compteur de vitesse est ainsi situé au milieu du tableau de bord, et tous les passagers peuvent le voir. De même, l'apparition de l'Internet de masse en 1994-1995 favorise l'idée que l'utilisateur n'est plus le dépositaire d'un grand savoir technologique. Même si les débuts d'Internet étaient beaucoup plus laborieux: il fallait posséder un ordinateur, Netscape était compliqué à utiliser, tout cela restait très «geek». Mais, in fine, on est passé de l'ère de l'adulte dominateur à celle de l'enfant séducteur.

 

Comment envisage-t-on la technologie aujourd'hui?

S.H. Désormais, l'objet technologique ne doit plus être flatteur pour l'intellect: on doit pouvoir jeter le mode d'emploi sans le lire, il n'existe plus de pédagogie liée à la technologie. C'est à l'objet lui-même de suggérer sa propre pédagogie. C'est ce que l'on appelle la notion d'«affordance», soit la capacité d'un objet à faire comprendre d'emblée son usage, à l'instar d'une poignée de porte. L'objet devient son propre support de communication, via son design et son ergonomie. Tout cela est symptomatique d'une société de l'urgence.

 

En quoi?

S.H. Autrefois, l'objet nouveau devait être incompréhensible et ringardiser tout ce qu'il y avait eu avant. Le slogan de 1992 «Philips, c'est déjà demain», le disait bien: on se trouvait dans un état de futurologie permanent. Aujourd'hui, c'est l'inverse. On ne fait plus confiance au futur, on veut des objets qui soient d'ici et maintenant, immédiatement compréhensibles et assimilables. C'est la fin du mythe du progrès, qui induisait un effort, une attente, un apprentissage. Le futur a déjà implosé.

La science-fiction en voie de disparition ?

Des livres de Mary Shelley, Edgar Poe et Jules Verne aux premiers films de science-fiction (Voyage dans la Lune de Georges Méliès en 1902, Métropolis de Fritz Lang en 1929, etc.), la culture SF a été jalonnée de plusieurs œuvres fondatrices… jusqu'aux premiers pas de Neil Armstrong sur la lune en 1969, où tout devenait possible. Pour Isaac Asimov, la SF est «la branche de la littérature qui se soucie des réponses de l'être humain aux progrès de la science et de la technologie». Elle tient autant du divertissement que du récit d'anticipation, avec en creux une réflexion sur l'avenir de l'humanité.

Le cinéma hollywoodien s'est emparé à merveille de la culture SF. Des films et sagas (intergalactiques), de Star Wars à Terminator, qui ont nourri un imaginaire collectif, ont façonné notre univers mental.

Est-ce que la culture SF parvient encore se renouveler, alors que ce qu'elle préfigurait – l'ère du numérique, des mondes virtuels, des nanotechnologies, des robots – se concrétise plus vite que l'on aurait pu le croire?

Déjà muséifiée

«Il devient de plus en plus facile d'écrire sur les nouvelles technologies. Je suis un écrivain de SF, mais je parle tellement de réalité augmentée sur mon blog que les professionnels du secteur me lisent. Les frontières entre les faits et la fiction deviennent plus floues», estime ainsi l'écrivain américain Bruce Sterling.
La gigantesque exposition qui se tient en ce moment à la Cité des sciences, à Paris, qui présente manuscrits, romans, pulps (publications peu coûteuses en vogue aux États-Unis durant la première moitié du XXe siècle], storyboards (dont celui de Star Wars), extraits de films en pagaille et vaisseaux grandeur nature, retrace une culture SF déjà muséifiée.

D'autant qu'avec le décès en 1982 de l'écrivain Philip K. Dick, une source d'inspiration non négligeable pour l'industrie du cinéma s'est tarie. Blade Runner de Ridley Scott, Total Recall de Paul Verhoeven, et Minority Report de Steven Spielberg en sont directement inspirés.

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