
24/11/2011 - France Soir, La Tribune, d'autres peut-être demain: de plus en plus de journaux se posent la question du maintien de leur édition papier. Un basculement vers un modèle 100% digital qui n’est pas sans risque.
Vendredi 14 octobre 2011. Coup de tonnerre dans la presse française: France Soir annonce l'arrêt de son édition papier d'ici à la fin de l'année. Pour la première fois en France, un quotidien d'information générale franchit le pas d'un basculement vers un modèle tout numérique. Et si un revirement du propriétaire, Alexandre Pugachev, n'est pas à exclure, la question se pose pour d'autres titres. A commencer par La Tribune qui, après avoir suspendu le quotidien papier en août dernier, réitèrera la démarche durant les fêtes de fin d'année, afin de faire des économies.
«Pour l'information quotidienne, le basculement du papier vers le digital est inévitable, estime Frédéric Filloux, éditeur du Monday Note et spécialiste des médias. Mais cela va prendre du temps puisqu'il faut trouver de nouvelles sources de revenus, en plus de la publicité et de la diffusion. Les rédactions devront également se restructurer de façon drastique, ce qui entraînera la raréfaction de l'information de qualité.»
Le pari n'est pas sans danger. «C'est très risqué de devenir tout digital, voire infaisable car il n'y a pas de modèle économique. Sur Internet, la publicité rapporte sept à dix fois moins que sur papier et les prix sont décroissants puisque, du fait de la multiplicité de l'offre, les annonceurs sont en position de force pour négocier les prix», explique Bernard Poulet, rédacteur en chef à L'Expansion et auteur du livre La Fin des journaux et l'avenir de l'information (Gallimard, février 2009).
A l'étranger, plusieurs titres ont déjà franchi le pas, avec des résultats contrastés. Premier à avoir opéré cette mutation en Europe, le quotidien finlandais Taloussanomat. En 2007, le journal financier arrêtait sa version papier pour se recentrer entièrement sur le digital. Premier effet, les dépenses diminuent de plus de 50%, conséquence de la suppression des coûts d'impression et de distribution. Parallèlement, les revenus plongent de 75%, la publicité en ligne ne compensant pas la disparition des recettes tirées du papier, qu'elles soient publicitaires ou issues de la diffusion. En mars 2009, une opération similaire était initiée aux Etats-Unis avec le basculement sur Internet du Christian Science Monitor, un quotidien centenaire de Boston très respecté. Vendu environ 52 000 exemplaires chaque jour, contre plus de 220 000 en 1970, le titre survivait depuis les années 1950 grâce aux subventions de «l'Eglise de la science chrétienne». Deux ans et demi après l'arrêt du titre papier, sa direction se dit très satisfaite: la fréquentation du site csmonitor.com a plus que doublé, à quelque 61 millions de visiteurs cette année.
Quant aux recettes publicitaires, elles ont bondi de 95%, portées par le magazine du week-end que le journal a créé à cette occasion. «Garder une version papier hebdomadaire peut être important pour les annonceurs en termes d'image. Ça leur donne un statut que seul le papier peut leur conférer», souligne Frédéric Filloux.
Pas une solution de repli
A regarder l'évolution de la diffusion papier et l'essor de la lecture digitale, rares seront les éditeurs qui ne se poseront pas un jour la question du basculement. Aux Etats-Unis, l'Audit Bureau of Circulations, l'équivalent de l'OJD français, a certifié une diffusion numérique pour 536 quotidiens entre avril et septembre 2011, celle-ci représentant presque 10% de leur diffusion totale, contre 6,6% en 2010. En France, la diffusion numérique des quotidiens nationaux a progressé de 23,5% entre juin et septembre, pour un total de 43 431 exemplaires numériques. A lui seul, Le Monde diffuse 18 733 exemplaires numériques chaque jour, soit 7,8% de la diffusion individuelle France payée. Un pourcentage qui s'élève à 11% pour La Tribune, 7,5% pour Les Echos, 5,1% pour Libération et seulement 1,4% pour Le Figaro.
Si la lecture numérique gagne du terrain, portée par les ventes de tablettes (un marché estimé à 1,1 million d'unités vendues en France, selon l'institut GFK), les éditeurs qui perdent le plus d'argent sur papier, à l'instar de France Soir, sont tentés de basculer dès à présent totalement sur le digital. «Ce doit être une stratégie organisée, portée par de vrais investissements et non une solution de repli pour sauver des marques qui ne marchent plus sur papier», estime Eric Leser, directeur général du site Slate.fr. «Je ne vois pas pourquoi un journal qui n'a pas trouvé son lectorat sur papier le trouverait en numérique. Comme dans d'autres secteurs, la presse est un monde où des marques naissent quand d'autres meurent. Certains journaux ont incarné une époque et c'est toujours difficile de les faire revivre», renchérit Vincent Leclabart, président de l'agence Australie.
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Frédéric Filloux, Bernard Poulet, Eric Leser, Vincent Leclabart, François Robin, Laurent Mauriac
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