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Des spin doctors en prime time

12/01/2012 - A trois mois de la présidentielle, France 2 diffusera à partir du 25 janvier Les Hommes de l'ombre, une fiction sur les coulisses d’une campagne électorale traitées du point de vue de deux spin doctors engagés dans un combat fratricide.

Le président de la République est en déplacement dans une usine en grève pour cause de délocalisation. La sécurité est sur le qui-vive. Un homme s'avance, sanglé d'une ceinture d'explosifs. Affolement. Explosion. Noir… Générique. En cinq minutes, ce qui avait toutes les apparences d'un documentaire bascule dans la fiction: le président a été victime d'un attentat.

La série télévisée Les Hommes de l'ombre, réalisée par Frédéric Tellier, attendue le 25 janvier 2012 sur France 2 et présentée deux jours plus tôt en ouverture du 25e Festival international des programmes audiovisuels, s'annonce comme un thriller politique à la française. Et comme l'événement de la rentrée pour la chaîne publique (6 épisodes de 52 minutes durant trois semaines, pour un budget de 6 millions d'euros) qui, pour la première fois, s'aventure sur le terrain de la politique en évitant les poncifs bouffons de la comédie, comme en 2006 avec Etat de grâce.

«A trois mois de l'élection présidentielle et alors que les fictions étrangères comme le cinéma français explorent de plus en plus frontalement l'univers du pouvoir, la chaîne fait le pari d'attirer le grand public avec un sujet un peu pointu, qui traite des coulisses de l'accession au pouvoir en puisant dans une matière vraie sans rien céder au romanesque et au suspense d'une fiction assumée», explique Thierry Sorel, patron de la fiction de France 2.

Trahison, mensonge d'Etat, instrumentalisation des médias, manipulation de l'opinion, écoutes, traquenards, chantages, luttes d'influence, combines, coup bas, etc., Les Hommes de l'ombre révèle le côté obscur et violent d'une campagne présidentielle. L'angle est original, et inédit à la télévision française, puisqu'il part du point de vue de deux conseillers en communication (spin doctors) engagés dans un combat fratricide. Les professionnels y verront aussi la confrontation de deux conceptions du métier (lire page 12) et le public reconnaîtra nombre de faits ayant émaillé l'histoire de la Ve République.

Autant d'ingrédients qui nourrissent ce feuilleton à rebondissement dans la pure tradition du «roman populaire», précise Dan Franck, qui a écrit le scénario «en [s]'inspirant des feuilletons littéraires du XIXe siècle, d'Eugène Sue, Théophile Gaultier ou Balzac, qui tenaient en haleine dans les journaux des millions de lecteurs».

France 2 et la production – Charline de Lépine, de Macondo (Avocats et Associés chez Son et Lumière, La Commune), et Emmanuel Daucé, de Tetra Media Studio (Un village français) - ont misé sur un casting prestigieux et «des personnages qui ne sont pas des archétypes moralisateurs, comme pouvait l'être L'Instit dans les années 1980-1990, souligne Emmanuel Daucé, mais des individus ambigus et ambivalents traversés par des tensions et des doutes. comme nous le sommes tous».

Nathalie Baye incarne le rôle de la candidate centriste convaincue de se lancer dans la campagne pour combattre le Premier ministre de droite (interprété par Philippe Magnan) et ses méthodes pernicieuses et amorales. Bruno Wolkowitch campe son conseiller en communication, de retour dans l'arène qu'il avait quittée par désillusion et dans laquelle il replonge par vengeance. Grégory Fitoussi interprète, lui, le spin doctor du Premier ministre, dont la trahison et le cynisme structurent la trame du scénario. Clémentine Poidatz incarne la plume, la rédactrice des discours de la candidate. Son personnage témoigne de l'aspect malsain, toxique et destructeur d'une campagne électorale déshumanisée où tous les coups sont permis. Valérie Karsenti est la journaliste de gauche, un peu caricaturale, qui porte l'indignation citoyenne.

«Avec Les Hommes de l'ombre, l'ambition de France 2 est de proposer un genre original nouveau du point de vue de l'exigence artistique et éditoriale, en racontant le monde tel qu'il est», explique Thierry Sorel. A cet égard, il y a un certain risque, en termes d'audience, pour cette série à la grammaire plutôt anglo-saxonne (le socle de la chaîne étant féminin et relativement âgée) et qui devra compter avec la concurrence. Le premier épisode, le 25 janvier, aura face à lui la série américaine Grey's Anatomy sur TF1 et l'émission de télé-réalité On ne choisit pas ses voisins sur M6.


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Deux conceptions de la communication politique

Dans Les Hommes de l'ombre, deux conceptions du métier de communicants politiques s'affrontent. L'une est incarnée par Bruno Wolkowitch, dont le personnage peut faire penser à feu Jacques Pilhan, stratège de Mitterrand puis de Chirac. Pour lui, «un homme de l'ombre ne se met jamais en lumière» et, s'il n'hésite pas à utiliser les ficelles du marketing politique, la communication est «une affaire de conviction» (l'affiche «Ensemble » de sa candidate Nathalie Baye emprunte les codes de «Génération Mitterrand»). Mais s'il a une noble idée du combat politique, il sait adapter «ses armes et ses méthodes» à son ennemi, dit-il en citant Clausewitz...

L'autre conception est incarnée par Grégory Fitoussi, jeune patron d'une agence de communication globale rachetée à son ainé. Sa participation à la campagne présidentielle est une opportunité unique de «grandir» (il ne résiste pas à l'envie d'être sur la photo) et un accélérateur de «business» (il ne se fait pas rémunérer en tant que spin doctor, car le retour sur investissement est ailleurs…) quitte à recourir aux pires méthodes pour faire gagner son candidat.

«Aujourd'hui la communication c'est à la fois de la publicité, de l'économie, du politique, du sociétal, c'est un univers, une galaxie, des planètes qu'il faut relier… Tout s'habille», lance-t-il à son ancien mentor. Lequel lui répond, excédé: «Tout s'habille? Même un mensonge d'Etat? La communication, quand tu mélanges tout, c'est du vide du creux, du rien!» Difficile de ne pas penser à l'affaire DSK en écoutant ce dialogue écrit il y a deux ans par Dan Franck, qui avait d'ailleurs soumis son scénario à son amie d'Euro RSCG, Anne Hommel, l'attachée de presse de Dominique Strauss-Kahn.

Pour Bastien Millot, ancien directeur de cabinet de Jean-François Copé et président de l'agence Bygmalion (dans la série de France 2, l'agence s'appelle Pygmalion!), «le film montre bien que la communication politique, c'est l'endroit où l'humain a le plus sa place». Auteur de Politiques, pourquoi la com les tue, à paraître le 18 janvier chez Flammarion, il ajoute: «Oui, le cynisme est souvent la marque de fabrique des communicants, mais c'est aussi une manière de se protéger de l'impact émotionnel des situations. Révéler les failles et les interrogations que pose ce métier sur une chaîne publique, c'est réconfortant, car c'est une façon peut-être de constater qu'on est allé au bout d'un système, celui du storytelling et des spin doctors qui fabriquent des images. Et qu'une nouvelle phase s'annonce, laissant place à la stratégie, à la rareté de la parole, aux idées et à l'art oratoire.» Si c'est le visiteur du soir du président de l'UMP qui le dit…

Spin doctors, les vrais

S'ils sont censés se faire discrets, certains spin doctors, comme Stéphane Fouks et Anne Hommel (Euro RSCG) ont été mis en vedette avec l'affaire DSK. Tout comme Pierre Giacometti et Patrick Buisson, avec le scandale des sondages de Nicolas Sarkozy, également conseillé par Jean-Michel Goudard et Jacques Séguéla. Robert Zarader (Equancy & Co) et Antoine Boulay (Vae Solis) ont l'oreille de François Hollande. Arnauld Champremier-Trigano conseille Jean-Luc Mélenchon. Hervé Morin est entouré de Stéphane Billiet (Hill & Knowlton), David Gonner (producteur TV) et Stéphanie Prunier (Euro RSCG C&O). Marine Le Pen s'appuie sur Frédéric Chatillon (Riwal). Citons aussi Jean-Luc Mano (Only Conseil), Anne Méaux (Image 7) ou encore Franck Tapiro (Hémisphère droit), et des patrons d'agence corporate tels Matthias Léridon (Tilder) ou Marie-France Lavarini (TBWA Corporate). Sans oublier les sondeurs, de Bernard Sananès (CSA) à Jean-Marc Lech (Ipsos).

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