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#StrategiesLes15 / Franck Annese

Élise Lucet, l'interview cash

20/04/2018 - par Franck Annese, PDG de So Press

Avant de mener une interview, la présentatrice de Cash Investigation bosse avec son équipe pour anticiper toutes les réponses et déminer les éléments de langage. Et si on lui appliquait ses propres méthodes ?

[Article extrait du numéro 1940 « Stratégies Les 15 » paru le 8 mars 2018]

 

Comment est née la ligne éditoriale de Cash Investigation ?

Élise Lucet : Avant Cash, je faisais Pièces à conviction, et c’est là, au cours des onze années de cette émission qu’on a vu que le monde était en train de changer, que les communicants nous disaient ce qu’il fallait faire et, surtout, ce qu’on ne pouvait plus faire. Cash Investigation a donc été bâtie sur le principe suivant : quand on nous dit « on ne répondra pas à vos questions », l’enquête ne s’arrête pas, elle continue. On ne se couche pas devant les injonctions des gens de la communication. Tous les journalistes qu’on a recrutés ont été recrutés là-dessus. À partir de ce principe, notre méthode est toujours un peu la même. Par exemple, en ce moment, on fait une enquête sur l’eau. Le réalisateur a avancé under cover pendant six ou huit mois, puis on fait les demandes d’interview dans la dernière ligne droite. Pour contourner le système habituel de communication, je vais faire trois interviews en cascade au dernier moment. Et si la demande d’interview n’est pas acceptée, eh bien on va chercher les gens qui n’ont pas envie de nous répondre.

 

Maintenant, ils ont compris qu’il valait mieux répondre, non ?

Oui et c’est une bonne chose. L’agressivité, mettre la main sur la caméra, tout ça, c’est une catastrophe pour l’image de l’entreprise. J’ai le souvenir du patron de Huawei quand on a fait l’enquête sur le téléphone portable qui me répondait d’un ton hyper méprisant en m’expliquant que toutes les images que je lui montrais étaient fake –alors qu’il s’agissait de notre reportage–, le tout en courant dans un couloir. Cette interview a été calamiteuse pour Huawei. Face au travail d’enfants, leur réponse c’était le mépris, la bousculade physique. Le patron de Huawei France s’était fait taper sur les doigts par la maison mère. À un moment, si vous ne répondez pas c’est beaucoup plus dangereux pour le cours de l’action que si vous assumez vos responsabilités. Aujourd’hui les boîtes de communication expliquent aux patrons qu’il faut nous répondre. Donc on est, je dirai à 80%, peut-être même à 90% maintenant de gens qui acceptent d’être interviewés.

 

Est-ce qu’il y a, parfois, une petite déception quand, en interview, vous n’arrivez pas à obtenir ce que vous aimeriez entendre ?

Beaucoup de gens nous caricaturent en disant qu’on veut piéger les chefs d’entreprises. Mais non, on est dans un travail journalistique, on n’est pas anti-entreprises, moi j’aime bien les entreprises mais quand elles prennent des engagements je leur demande de les respecter, c’est tout. Quand il y a une jolie charte qui dit « on ne fait pas travailler les enfants », eh bien on ne fait pas travailler les enfants. Mais parfois, on n’a pas forcément l’intégralité des documents donc il se peut qu’un chef d’entreprise nous sorte d’autres documents. Et s’il nous apporte un document qui nous prouve qu’on a tort, tant mieux ! C’est pour ça qu’on fait l’interview. La première année de Cash, j’ai le souvenir qu’on n’a pas utilisé une interview de Serge Papin (PDG de Système U) parce qu’on voulait l’interviewer sur les produits qui n’étaient pas assez contrôlés et en fait il nous a prouvé le contraire en interview.

 

Il y a une dichotomie dans l’émission : une partie humour et une partie très sérieuse. Est-ce que cette partie humour est forcément nécessaire ?

Non pas du tout, il y a des émissions où on l’a enlevée. Quand on a fait l’émission sur la pédophilie, on n’a pas fait de blagues. Mais sinon, ça fait partie du ton de l’émission, et ça amène sur des sujets ardus un public beaucoup plus jeune. L’humour ça aide toujours à rendre accessible. Le journalisme c’est une aventure, et si on le fait vivre comme ça aux téléspectateurs, ce n’est plus une purge.

 

Sinon, c’est une purge, vous trouvez ?

Parfois, je trouve que dans les émissions d’investigation old school auxquelles j’ai participé, on avait tous le même ton, un peu doctoral, genre asseyez-vous dans le canapé, prenez des notes et à la fin il y a interro. Avec cette voix, de préférence d’homme, un peu sentencieuse. Mais bon, tout le monde a fait des efforts là-dessus, on n’a pas de leçons à donner…

 

Cette façon de vouloir vulgariser, mettre de l’humour, peut aussi donner un vernis populiste.

Ce n’est pas populiste, mais c’est, effectivement, une volonté de vulgariser pour attirer un maximum de gens vers des sujets qu’ils ne regarderaient pas autrement… On fait très attention à ne pas franchir la ligne du populisme. Je ne dis pas qu’on est toujours exemplaires mais on a cette préoccupation dans l’équipe de dire attention où on va, attention au discours que l’émission installe. Je fais très attention par exemple aux interviews. Tout le monde dit que je suis agressive mais en fait pas du tout, je suis extrêmement calme, j’essaie même d’être souriante.


Et en même temps, quand vous allez voir un chef d’entreprise à la sortie d’une assemblée générale, de fait, vous savez qu’il ne va pas pouvoir répondre à l’interview…

Prenons l’exemple de Carrefour. Quand on est allés à l’assemblée générale, cela faisait quatre mois qu’on leur demandait de parler. On avait fait huit demandes d’interview, par mail, par téléphone. Puis on leur a laissé quatre mois après l’assemblée générale pour répondre à l’interview. Ils ont décidé de ne pas parler. C’est leur décision, mais on a laissé toutes les portes ouvertes.


Et s’ils répondent à l’interview, vous enlevez la séquence de l’assemblée générale ?

On peut l’enlever comme la laisser. Mais souvent on va la laisser dans une volonté de partager en toute transparence cette aventure journalistique…

 

N’est-ce pas davantage une volonté de faire un peu de spectacle ?

On ne veut pas faire du spectaculaire, c’est une manière de dire : « on a été obligés d’en passer par cette étape-là pour obtenir une vraie interview posée dans un bureau ».

 

Est-ce que vous avez des petites astuces pour déstabiliser l’interviewé ?

Le travail, le travail, le travail. À chaque interview, je bosse avec mes rédacteurs en chef, avec le réalisateur et on essaie d’anticiper toutes les réponses, de déminer tous les éléments de langage, bref, on essaie de préparer le « coup d’avance ». Et puis, je mange toujours deux bonbons à la menthe avant une interview.

 

Est-ce qu’il y a des interlocuteurs qui vous demandent le montage de l’interview avant diffusion ?

 Non, mais en revanche, et c’est la troisième fois que ça nous arrive, l’entreprise nous dit « OK pour l’interview mais nous aussi on filme », et il y a un caméraman et un preneur de son de la boîte qui vont filmer l’interview. Comme ça s’il y a un montage qu’ils jugent malhonnête, ils pourront le prouver. C’est le jeu!

 

Lactalis avait créé un compte Twitter pour répondre en live…

Qu’il y ait des opérations de communication le jour de la diffusion sur des comptes Twitter ou Facebook ça arrive souvent mais là, ce qui était étonnant, c’est que le compte Twitter n’existait pas la veille. C’était complètement contre-productif. Tous les twittos disaient : « Vous ne pensez pas qu’il fallait créer ce compte avant, pour les parents qui ont des enfants qui sont intoxiqués par la salmonelle ? Plutôt que de créer ça pour répondre uniquement à Cash Investigation ». Ils avaient raison.

 

Est-ce que parfois vous avez l’impression que vos enquêtes font bouger les choses ?

Chez Lidl, je sais que ça bouge même si, le lendemain de la diffusion, il y a eu comité d’entreprise et que la direction n’avait qu’une idée en tête, c’était de savoir qui étaient les taupes. Nos enquêtes peuvent servir de détonateur mais après c’est la manière dont l’opinion publique, les associations, le monde politique s’emparent du truc. C’est aux autres de faire bouger les choses. On n’est pas militants, on n’est pas politiques, on reste rigoureux et modestes : notre job c’est de faire du journalisme et pas autre chose.

 

Comment ça se passe avec la régie pub de France TV ? Ça doit être le grand amour…

La règle a été établie très clairement par Pflimlin puis par Ernotte : « Entre le prestige d’avoir une émission d’investigation en prime et le fait qu’on perde des pubs, on a fait un choix ». Donc on perd des pubs. Il y a des sanctions économiques, évidemment. Je n’ai pas le droit de les citer mais je peux dire qu’en quatre mois, on a perdu deux campagnes.

 

Jamais Delphine Ernotte ne vous a dit «allez-y mais mollo quand même» ?

Non, jamais. Il lui est arrivé plusieurs fois de me dire : “Franchement je vais en prendre plein la figure, je vais recevoir des coups de fil, des lettres… mais je vous soutiens.” On est souvent convoquées au tribunal toutes les deux, elle plus que moi. Un jour je lui ai dit que j’avais eu quatre convocations en trois mois, elle, elle en était à sa 38ème. ça fait beaucoup quand même…

 

En fin d’année 2017, il était question qu’une partie des équipes ne soit pas renouvelée et la cellule investigation semblait touchée…

Beaucoup de gens se sont fait des films, et ont propagé une fausse information disant que la direction de France télévisions voulait arrêter l’investigation sur ses antennes. Je ne crois pas du tout à cette version. Il y a eu un plan d’économies, tous les services de France TV l’ont appliqué, il était normal que l’investigation joue le jeu aussi ; on est 23, et on a simplement dû se passer d’une assistante. Pour le reste, un journaliste de Complément d’enquête a choisi de rejoindre Quotidien, bon… Jamais il n’a été question de mettre en danger des émissions comme Envoyé Spécial ou Cash

 

Que pensez-vous des médias qui faisaient du divertissement et qui veulent se mettre à faire de l’info, comme Konbini, par exemple ?

À partir du moment où ces sites-là sont regardés par les jeunes, si on y met de l’information, ça me va. Mais il faut que la frontière soit claire. Parce que leur modèle économique, a priori, ce n’est pas celui de l’information. Il faut voir si des intérêts économiques ne vont pas prendre le pouvoir sur les intérêts journalistiques. Il n’y a pas d’intérêts économiques dans l’information, s’il y en a, ce n’est plus de l’information.

 

Vous avez dit un jour, pour Envoyé spécial, «on ne fera pas de sujets sur les barbecues ou les tongs». Vous avez quoi contre Capital en fait ?

(Rires). Je ne regarde pas trop Capital donc je ne sais pas s’ils font des sujets sur les barbecues mais, nous, ce n’est carrément pas notre ADN. J’essaie de faire évoluer Envoyé spécial, qui est une très belle émission, mais comme elle est à l’antenne depuis très longtemps, ce n’est pas évident de la renouveler. Là, on veut lancer un nouveau format, un face-à-face en douze minutes comme on a fait avec Asia Argento et Dennis Rodman. Ça me plaît beaucoup, on entre dans la pureté de l’interview.

 

Un sondage BVA, l’année dernière, vous a couronnée «animatrice préférée des Français». Un sondage qui plaçait Hanouna quasi dernier avec 3%…

Ça fait plaisir mais surtout, ça montre qu’une émission d’investigation et de reportages en prime ça peut intéresser les gens au point que la tête de gondole devienne emblématique. Et à la fois, Cash et Envoyé, ce sont des émissions de rédac, d’équipe, donc le fait de devenir emblématique m’encombre un peu.

 

Et en même temps, vous êtes vachement mise en scène dans Cash, et on a l’impression que ça vous plaît…

Ce n’est pas de la mise en scène, c’est du travail ! Je mouille la chemise ! Mais je ne veux pas porter seule la casaque de l’investigation en France, parce que ce n’est pas vrai.

 

Vous pourriez ne plus être à l’antenne ?

 Le plus important c’est de réussir à porter quelque chose en lequel on croit. Ma vie professionnelle le montre, je crois en ce travail d’investigation, de grands reportages et je crois que c’est la mission de la télévision publique. Pour l’instant je porte ça physiquement mais si demain je dois le porter autrement, pas de souci. L’antenne j’y suis depuis 28 ans mais je n’en ai jamais vraiment eu envie. Il y a des gens qui démarrent à 22 ans et qui disent « je veux faire de l’antenne ». Moi je n’ai jamais dit ça, on m’a poussée à l’antenne et j’y ai pris goût… Et je vais être honnête, quand je suis en tournage pour Cash, j’adore ça. Mais les lancements devant une caméra en studio sous 50 projecteurs, je n’éprouve pas un plaisir dingue à les faire…

 

Vous avez quelle vision de l’évolution de la télévision ?

Je la regarde peu. À part les JT, je suis complètement droguée aux JT. Et puis Quotidien, aussi, et des magazines d’information en replay. J’ai des copains qui bouffent des séries, moi j’en regarde une par an, et encore…


Pourquoi Quotidien et pas TPMP ?

Peut-être parce que leur mode de fonctionnement m’a beaucoup intéressée. Ils ont apporté un truc dans le décryptage politique qui est nouveau et d’ailleurs les JT s’en sont inspirés, ils se sont dits que ce n’était plus possible de traiter la politique de la même manière qu’avant. Quotidien fait partie de ceux qui arrivent à attirer du jeune public vers des choses sérieuses. La campagne électorale, je suis sûre qu’il y a des gamins qui ne l’ont suivie qu’à travers Quotidien.

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