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Parité

Rédactions : les femmes n'ont pas de titres

17/07/2019 - par Caroline Bonacossa

Si la parité est officiellement de mise dans la presse, de nombreux freins pèsent encore sur l’accession des femmes à des postes à responsabilité. Enquête sur un milieu moins paritaire qu’il n’y parait.

Le nombre de femmes à des postes de responsabilité dans les rédactions va-t-il enfin s’envoler ? Le 27 juin, Nicolas Charbonneau, directeur délégué de la rédaction du Parisien, a nommé Yolaine de Chanaud et Christine Monin rédactrices en chef du Parisien Week-end en remplacement d’Yves Derai. Huit jours plus tard, Jérôme Fenoglio, directeur du quotidien Le Monde et Arnaud Aubron, président du directoire de Courrier international, proposent à Claire Carrard le poste de directrice de la rédaction de l’hebdomadaire en remplacement d’Eric Chol. Choix validé par la rédaction à 66 %, comme le veulent les statuts du journal dédié à la presse internationale. Voilà donc trois femmes propulsées dans les sphères dirigeantes de la presse. Notons au passage qu’elles le sont toutes par des hommes, car ceux-ci tiennent toujours massivement les rênes du pouvoir.

Une Grève des signatures en 2013

Cette situation avait été singulièrement dénoncée par les journalistes des Echos en juin 2013. Lesquelles avaient lancé une « grève des signatures », une première dans l’histoire de la presse française, pour protester contre la sous-représentation de leur genre à la rédaction en chef. Elles avaient retiré leurs noms des articles print et web le 7 juin 2013. Une façon de s’élever contre une rédaction en chef masculine autour de Nicolas Barré, directeur de la rédaction, avec douze rédacteurs en chef et aucune femme. Les 40 journalistes femmes des Echos (soit autant que le nombre d’hommes) avaient donc décidé de se rendre invisibles. En 2018, ce sont les rédactrices du Parisien, qui appartient à LVMH, comme Les Echos, qui ont fait entendre leur voix. Alors que le recrutement d’un responsable de l’édition du dimanche semblait encore se conclure par la promotion d’un homme, 77 journalistes ont candidaté, envoyant la même missive à la direction des ressources humaines : « Mon profil ne correspond peut-être pas au poste actuellement ouvert. En revanche, de nombreuses femmes en ont pleinement les qualifications. Des femmes aujourd’hui absentes, à ce niveau hiérarchique de notre journal dont la charge est de donner le cap aux équipes, à travers des choix éditoriaux. » Une pétition réclamant « une juste représentation des femmes » a suivi, signée par 223 journalistes du quotidien qui soulignaient que sur treize postes de direction de rédaction, douze étaient tenus par des hommes. Marie-Christine Tabet a finalement été recrutée au poste de rédactrice en chef de l’édition du dimanche en janvier 2018. Elle a été promue en juin directrice adjointe de la rédaction du Parisien-Aujourd’hui en France, aux côtés d’alter ego qui demeuraient jusque-là exclusivement masculins : Frédéric Vézard, Jean-Baptiste Isaac et Pierre Chausse. Tous les quatre sont placés sous la responsabilité d’un directeur délégué des rédactions, Nicolas Charbonneau, et d’un directeur des rédactions, Stéphane Albouy. L’équité paritaire est encore loin, alors que la direction générale est assurée par Sophie Gourmelen depuis avril 2016.

Des situations que déplore Léa Lejeune, du collectif « Prenons la Une », créé en 2014 et devenu une association en 2018. Elle scrute la persistance de l’absence de parité dans les hautes sphères des médias : « Depuis quatre ans, la situation des femmes aux postes de direction dans les médias n’a pas progressé. Selon la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, les femmes occupent beaucoup de postes non gradés. Les postes de rédacteur en chef sont pourvus à 34 % par des femmes et l’on chute à 19 % pour ceux de directeur de rédaction. On ne leur confie pas les postes de pouvoir, en charge de la ligne éditoriale. L’exception, ce sont des politiques volontaristes comme celle mise en place par Delphine Ernotte à France Télévisions où le directoire est totalement paritaire  ». Mais alors, rien ne progresse encore suffisamment en 2019 ? « La différence que je note ces derniers mois, c’est une sensibilisation à cette problématique. Cela amène à une prise de conscience de notre profession. On souligne davantage les promotions qui vont dans ce sens » explique Léa Lejeune, également journaliste à Challenges.

Le président du directoire du groupe Le Monde, Louis Dreyfus, souligne que quatre des cinq patrons des hebdos détenus par le groupe sont des femmes. Fabienne Pascaud fait figure de pionnière. Elle dirige la rédaction de Télérama depuis 2005, époque à laquelle les femmes responsables de journaux non féminins étaient des ovnis. Suivent Marie-Pierre Lannelongue à M le Magazine du Monde, Dominique Nora à L’Obs et Claire Carrard à Courrier International.

Pas assez opportunistes

Les coulisses de la nomination de la journaliste éco à L’Obs révèlent le manque d’audace ou d’opportunisme des femmes. « Lorsque Louis Dreyfus m’a proposé de prendre un café, je pensais qu’il voulait me sonder en tant qu’ancienne de la rédaction sur le nom d’un futur directeur. Nous avons discuté à bâtons rompus des orientations à prendre pour le journal en matière de transition numérique, ma spécialité. Quand à la fin de la conversation, il m’a proposé le poste, je suis tombée de ma chaise, en raison de mon âge, déjà, et du fait que je n’avais pas postulé. Pourtant, vu ma légitimité en interne et ma vision stratégique, j’aurais pu. J’ai pris le temps de réfléchir car j’avais déjà managé une équipe à L’Obs et j’avais voulu revenir vers l’écriture. C’est aussi passionnant d’écrire que de diriger dans notre métier ».

Au quotidien Le Monde, des situations similaires sont fréquentes. Si, à la fin 2018, 54 femmes étaient cheffes de service contre 56 hommes, les équilibres se dégradent au sommet. Lorsque des postes sont ouverts, les candidatures masculines se multiplient et les féminines manquent à l’appel. « Parce que nous avons une politique volontariste, j’ai plusieurs fois sollicité des femmes que j’avais identifiées comme des candidates potentielles pour pourvoir des postes de manager alors qu’elles n’avaient pas postulé. Lors de nos échanges, elles s’estimaient à tort pas assez compétentes ou légitimes », raconte Jérôme Fenoglio, directeur du quotidien Le Monde.

Dominique Nora a son explication. « Les femmes aiment faire et pas forcément faire faire. Elles sont souvent moins motivées que les hommes par le pouvoir et victimes du syndrome de l’imposteur. Mon combat au sein de L’Obs, où la direction est assez paritaire, consiste à donner de la visibilité aux femmes dans les sujets que l’on propose aux lecteurs. Il faut batailler pour avoir une parité visible dans le journal, que ce soient des experts, des femmes en sujets ou en photo ».

Pierre Louette, qui dirige les actifs médias de LVMH (Le Parisien, Les Echos), a pris le taureau par les cornes, aux Echosnotamment, où ils s’apprêtent à nommer deux, voire trois rédactrices en chef. « Je suis très en éveil sur ce sujet : un groupe média doit être le reflet de la société. À notre comité exécutif, sur treize personnes, il y a huit femmes dont trois directrices générales. À la rédaction des Echos, où travaillent 54 % de femmes, nous avons signé un accord le 5 février 2019. Personne n’est amoureux des quotas mais la confiance n’exclut pas le contrôle et cela contraint à être vertueux. 40 % des postes à responsabilités (incluant les chefs de service) doivent être tenus par des femmes. Les managers ont des objectifs dans ce sens avec une implication dans leur part variable et une réduction pour réduire les écarts salariaux est en œuvre.  » Car c’est le nerf de la guerre : nommer des femmes, c’est bien, mais pas au rabais. Au Monde, à poste égal, l’écart de salaire était de 4,7 % en 2007. Il est désormais de 2,9 %. Le combat de femmes journalistes passe aussi par la conquête de rémunérations paritaires.

Le #Metoo de la presse

Le mouvement de libération de la parole des femmes dénonçant harcèlements et agressions sexuelles dont elles ont été ou sont victimes sur leur lieu de travail n’a pas épargné la presse écrite. À Libération, aux Inrocks, à Télérama, au Monde et au Figaro, les agissements d’hommes puissants et médiatiquement exposés ont été dénoncés. Des faits qui ont parfois eu lieu et se sont reproduits pendant des années dans un milieu où la blague grivoise a souvent servi de prétexte à des propos inadmissibles. Les sanctions vont du simple blâme au renvoi. Mais ils ont rarement fait l’objet d’une communication claire dans un milieu où l’enquête et la transparence sont des valeurs cardinales.

« Le management des rédactions est contestable. »

Les rédactions se féminisent mais les inégalités (hiérarchies, clivages et stéréotypes genrés) y persistent. Le point avec Béatrice Damian-Gaillard, enseignante et chercheuse à l’IUT de Lannion, spécialiste des assignations de genre dans les médias et le journalisme.

 

Certains assimilent la précarisation du métier à sa féminisation. Est-ce vraiment lié ?

Béatrice Damian-Gaillard. Non. La féminisation du métier de journaliste s’est accélérée dès le début des années 2000 et a souvent été accusée par certains comme étant la source de sa dévalorisation. Pourtant, les entrantes détiennent en moyenne un capital social et culturel supérieur à celui de leurs collègues masculins. En augmentant les exigences de recrutement du secteur, elles entraînent par ricochet sa professionnalisation. Mais la féminisation par le bas n’en est pas moins une autre réalité. On constate souvent la féminisation des domaines dominés ou précarisés de la production de l’information.

Le métier se féminise mais les inégalités de genre y perdurent. Pourquoi ?

Les femmes y sont globalement plus précaires et évincées des postes de pouvoir. En 2017, en France, seuls 25,9 % des directeurs/directrices de rédaction ou de publication et 38 % des rédacteurs/rédactrices en chef étaient des femmes. Dans les rédactions règnent encore des stéréotypes genrés qui leur imposent une ségrégation horizontale et verticale, tant dans la distribution des sujets que dans l’(auto)affectation des spécialités journalistiques. Ainsi, les femmes sont surreprésentées dans les médias et rubriques dits féminins, mais aussi dans les métiers les moins valorisés du secteur. 

En outre, certains contre-exemples montrent que les femmes qui occupent des postes à responsabilité reproduisent souvent les mêmes modes de fonctionnement que les hommes, étant sujettes à une attention toute particulière de leur part pour ne pas favoriser les femmes à leur détriment. La promotion d’une parité à toutes les positions des rédactions est donc nécessaire, mais pas suffisante.

Le cœur du problème se situe-t-il dans les rédactions ?

Oui, mais pas seulement. Il est clair que le management des rédactions est contestable. Il est fondé sur la mise en rivalité des uns vis-à-vis des autres. Il favorise les discriminations genrées et les comportements toxiques. La précarisation du métier joue son rôle, mais également la socialisation, très tôt, de la mise en compétition de toutes et tous contre toutes et tous. C’est le cas dès les concours des écoles de journalisme. 

Un management qui repose sur la mise en concurrence généralisée incite les gens à user de toutes les ressources dont ils disposent pour accéder à la position qu’ils envient, dans un milieu où les inégalités de genre, entre autres, existent objectivement. Cela aboutit à des rapports de travail violents – voyez la Ligue du LOL. Les choses doivent changer dès les écoles et au sein des rédactions pour que les étudiants sensibilisés puissent suivre leurs idéaux sans se plier à ce management fondé sur la précarité et la rivalité, et qui s’entretient lui-même. 

Propos recueillis par Constant ESPANEL 

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