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Enquête presse

Libération: une recomposition capitale

24/11/2000

Le quotidien réalisera prochainement le montage financier permettant à son personnel de redevenir le premier actionnaire du journal. Histoire d'une reconquête.

Avant la fin du mois, une nouvelle société éditrice présidera aux destinées deLibération:la Société anonyme d'investissement presse (Saip). Capitalisée à hauteur de 260millions de francs, elle permettra aux personnels deLibéde devenir le premier actionnaire du quotidien avec une minorité de blocage (36,4%), devant Pathé (20%), 3i (20%) et la société Communication et Participation (13,8%). Avec l'appui de cette dernière, qui réunit les actionnaires historiques du journal, la société civile des personnels de Libération (SCPL) retrouvera la maîtrise de la majorité de son capital. Le 9octobre, lors d'un vote des salariés, ce schéma de redistribution orchestré par Serge July a été approuvé par 71,6% des suffrages exprimés. Jusqu'alors contrôlé à 60,8% par Pathé, le journal fondé par Jean-Paul Sartre en 1973 retrouve ainsi sa liberté de gestion.

Rupture culturelle

C'est en 1994 que«Jérôme Seydoux m'a demandé d'aider July et de sauverLibé,se souvient Edouardo Malone, président du directoire de Pathé.À l'époque, après l'échec de Libé III, le journal perdait 175millions de francs. J'ai fait pendant neuf mois le tour de l'Europe pour trouver des actionnaires. En vain.»Pathé, dont le métier repose sur l'image et la télévision, décide alors de recapitaliser le quotidien,«par la force des choses», à condition de pouvoir s'effacer une fois acquis le redressement du journal. En 1996, après la mise en place d'un plan d'obligations convertibles en actions, le groupe présidé par Jérôme Seydoux, actionnaire minoritaire avec 10% du capital, devient donc majoritaire avec 66% du quotidien. Pour le personnel deLibération,c'est un électrochoc. Seydoux a beau être un ami du journal, il s'agit d'une rupture culturelle.«Au début, parler de rentabilité était un péché,reprend Edouardo Malone, un Argentin proche de Jérôme Seydoux.Et c'était à nous de faire la preuve qu'on pouvait nous faire confiance. Je disais simplement qu'il n'y avait pas d'indépendance de la tête sans indépendance de la poche, mais il fallait pour cela passer par tout un processus de discussions. Moi qui étais habitué aux sociétés pyramidales à la sud-américaine, ça m'a fait drôle.»Du côté des salariés, la méfiance est de mise: Edouardo Malone se souvient que les critiques les plus féroces des films Pathé venaient alors deLibé.Et puis, peu à peu, à force de préciser systématiquement «actionnaire de Libération» dans les papiers sur le groupe, le changement a gagné les esprits. Une charte d'indépendance ne garantit-elle pas la pleine liberté de la rédaction? À une logique d'affrontement succèdent alors des phases de coexistence.«Je ne me souviens pas d'intervention de l'actionnaire auprès des journalistes»,assure Hervé Nathan, au conseil d'administration.

Un montage complexe

Reste que la Société civile des personnels de Libération, qui détenait encore 40% du capital avant l'arrivée de Pathé, doit se contenter d'une position mineure, avec moins de 25% de l'actionnariat. Heureusement, dès 1996, les actionnaires se sont conventionnellement engagés, via un système d'intéressement collectif, à restituer des parts, pour 1F l'unité, à la SCPL selon les résultats du journal. La cinquième année, sur la base d'un journal valorisé 120millions de francs, cela devait permettre aux personnels de retrouver leur minorité de blocage.«Ce n'était pas vraiment une fleur,souligne Claude Alphandéry, président de Communication et Participation.Sans cette clause, le salariés auraient fait grève au moment de la prise de contrôle par Pathé.»En mai dernier, lorsque Serge July entreprend de reconstituer son tour de table, il s'agit donc d'anticiper le départ de Pathé. Jérôme Seydoux, qui a toujours dit qu'il n'avait pas vocation à investir dans la presse, souhaite se retirer bientôt, comme prévu. En même temps, une recapitalisation pourrait permettre àLibéde se développer sur son métier, sur Internet ou dans la télévision. Le patron deLibérationse met donc en quête d'investisseurs. Il contacte notamment Claude Perdriel, Pdg duNouvel Observateur,pour lui proposer une position d'actionnaire de référence avec 10 à 15% du journal.«Merci, maisLe Nouvel Obsest un full time job»,répond le fondateur de l'hebdomadaire, qui n'est pas prêt à mettre beaucoup d'argent dans un autre titre, fût-il ami. Vient alors la solution 3i, un fonds d'investissement anglais très respectable, qui offre l'avantage de ne pas rechercher une rentabilité immédiate.«En voyant le fonds américain Carlyle prendre 20% duFigaro, cela leur a donné des idées,explique anonymement un salarié.3i s'est dit que c'était beaucoup moins cher d'investir dans la presse que dans la télévision, et que les frontières entre les médias devenaient poreuses avec le Web.Pour notre part, Pathé nous avait préparés à vivre avec un actionnaire de type capitaliste, nous étions donc mûrs pour accepter un actionnaire financier.»Seul problème: la recapitalisation risque, en mai dernier, de se faire au détriment de la SCPL. À 26,8%, le personnel ne peut en effet atteindre tout au plus que 31% du capital sur l'exercice 2000 dans le cadre du plan d'intéressement collectif. Pour lui accorder la minorité de blocage (33,3%), la seule solution est d'anticiper les résultats annuels de 2000 et 2001. Pour offrir aux salariés ce qu'ils auraient eu «naturellement» en 2002.«Si nous avons pu anticiper, c'est parce que nous savons que nous ferons des résultats bénéficiaires de plus de 20millions de francs sur nos deux prochains exercices»,souligne Evence-Charles Coppée, directeur général deLibération.Pathé accepte même d'abandonner jusqu'à 36,4% pour le personnel:«Comme ange gardien, on fait difficilement mieux»,lâche Malone.

Des stock-options qui fâchent

Cette anticipation s'est-elle faite de façon forcée?«Il a fallu qu'on se fâche un peu pour que la direction admette que la minorité de blocage devait être un objectif atteint»,explique Hervé Nathan.«J'étais tout à fait favorable à ce que le personnel ait dès maintenant cette minorité de blocage»,réplique Serge July. En tout état de cause, une part supérieure à 33,4% est acquise dès le mois de juin. 3i l'accepte en même temps qu'il demande au Pdg et à son directeur général de prendre une part dans le capital et queLibérationdistribue 30% de ses résultats à partir de 2003. Condition sine qua non de 3i, l'entrée de Serge July et d'Evence-Charles Coppée va permettre aux deux hommes de détenir 2% du capital. Pour cela, ils entreront à hauteur de 17,5% l'un et l'autre dans Communication et Participation (Com Part) en rachetant la part d'une filiale du GAN.«Il était plus facile pour eux de racheter à Com Part plutôt qu'à Pathé,explique Claude Alphandéry.D'une part parce que c'est moins cher en raison de la décote de minoritaire, d'autre part parce qu'il est plus intéressant d'en devenir l'actionnaire de référence (35%).»Pour financer leur investissement, les deux dirigeants ont recours à l'emprunt et à leurs stock-options consentis par l'actionnaire majoritaire dès 1996 et indexés sur Vivendi après sa fusion avec Pathé à l'été 1999. Annoncée par Serge July lors d'un Conseil de surveillance en juin, cette information est un sujet qui fâche. Edwy Plenel, le patron de la rédaction duMonde,ne s'est-il pas fait fort de donner la leçon à son confrère (Stratégiesses stock-options six mois à un an après son arrivée alors qu'il devait s'opposer à des revendications salariales.«Ce n'était pas transparent puisqu'on ne pouvait pas le dire publiquement»,lâche-t-il. Jérôme Seydoux en aurait d'ailleurs éprouvé un vif courroux.«J'ai accepté des stock-options parce que j'étais Pdg d'une entreprise alors filiale de Pathé,justifie Serge July.J'ai alors annoncé que je les lèverai pourLibérationQuant à sa participation capitalistique, elle n'est«pas abusive»selon lui, vingt-huitans après son entrée au journal.«Avec 2% du capital, j'aurais bien moins qu'en 1981, quand je détenais un quinzième du journal, puisque le titre était alors détenu par quinze personnes.»Avec le personnel, Serge July et Evence-Charles Coppée assureront toutefois le vrai contrôle du journal. Mais la SCPL intégrera un «comité de projets» où elle aura le dernier mot sur les destinées du journal, notamment en ce qui concerne son développement sur le Web. Quant à Pathé, il reste en famille:«Nous étions le frère deLibé,conclut Eduardo Malone, nous serons maintenant son cousin germain.»

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