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Entretien

Doan Bui et Grégoire Biseau : « Internet, c'était la foire aux illusions »

15/03/2002

En 1999 et 2000, une véritable folie Internet s'est emparée de la France. Les journalistes Doan Bui et Grégoire Biseau reviennent sur cette période et l'analysent dans un livre à paraître le 19 mars aux éditions Grasset (1).

Dans votre livre, vous racontez les années Internet, de 1996 à l'explosion de la bulle. Quelle a été votre démarche dans cette enquête ?

Doan Bui.Initialement, nous voulions raconter la débâcle et décrypter la mécanique de l'e-krach. Nous pensions démonter deux logiques : celle des grandes entreprises, fondée sur des stratégies industrielles, et celle des start-up, conditionnée dès leur naissance par le marché, avec comme seule perspective la fameuse IPO - introduction en Bourse - imposée par les capital-risqueurs voulant récupérer leur mise. Au fur et à mesure de notre enquête, notamment à cause du krach des télécoms et de la folie UMTS, nous avons été surpris de constater à quel point les grands patrons avaient commis les mêmes erreurs que les start-uppers dont ils se gaussent aujourd'hui. Le summum de ces aberrations a été atteint en avril 2000, en plein e-krach, avec le rachat par Vivendi, pour 152 millions d'euros, d'iFrance, une minuscule start-up. Un deal rocambolesque où Jean-Marie Messier pour Vivendi et Bernard Arnault pour Liberty Surf ont fait monter les enchères de façon insensée.

Grégoire Biseau.Les start-uppers devaient séduire la communauté financière. Ils ont créé le « buzz » (la rumeur) auprès des médias et des analystes. Comme Laurent Edel recevant Jacques Chirac dans l'immeuble de sa grand-mère rebaptisé Republic Alley, ou bien Oriane Garcia invitée à la garden party de l'Élysée et parlant aussi bien business dansLes Échosque chiffons dans les journaux de mode. Sous pression, les grands patrons leur ont emboîté le pas. C'est cette dérive du marché roi, cette foire aux illusions que nous racontons : avant même de trouver des clients, de recruter une équipe, il fallait faire parler de soi. Exister d'abord pour le marché...

Vous êtes surpris de constater que les grands patrons n'aient pas résisté ?

G.B.Oui. Nous avons été frappés de voir comment les grands patrons, Bernard Arnault, Michel Bon, Serge Tchuruk ou Jean-Marie Messier, par exemple, ont pu gérer avec autant d'inconsistance cette situation économique inédite. Après un an d'enquête, ce qui s'est passé reste en partie mystérieux et fascinant. Les excès de fièvre du capitalisme ont toujours existé. Mais ici, cela a fonctionné à tous les niveaux de la société d'une manière incroyablement concentrée.

D.B.Le plus cruel s'est produit pour les investisseurs institutionnels sceptiques qui ont fini par sauter le pas en mars 2000, alors que le Nasdaq plongeait. Leur retard, d'ailleurs, légitime le système : mieux vaut se lancer parmi les premiers.

S'agit-il d'inconsistance ou d'inconscience de la part des patrons ?

G.B.Pour nous, il s'agit vraiment d'inconsistance. C'est Gérard Mestrallet, patron de Suez, qui, à la conférence de presse présentant les résultats financiers 1999, se montre prêt à travestir la réalité en truffant son discours d'Internet, alors que la communication ne représente qu'une partie marginale de son activité. C'est Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain, qui ouvre un site de vente de fenêtres sur Internet. C'est Michelin qui promet aux consommateurs américains qu'ils pourront choisir la couleur de leur pneu sur le Web. C'est Jean-Marie Messier qui, plus qu'aucun autre patron, a compris comment manipuler la folle mécanique des marchés financiers, en parfait maître d'illusion.

D.B.Le PDG de Vivendi a endossé avec ferveur sa tunique de la « shareholder value », le culte moderne de la rentabilité pour l'actionnaire. Il a compris que son rôle était d'abord de jouer les VRP de luxe de la communauté financière. Le marché veut être diverti ? Eh bien, Jean-Marie Messier se met en scène. Il est vite devenu ainsi le bouffon le plus talentueux de l'establishment français. Pour rafler Universal, il a réussi à faire croire que Vivendi était un géant du Net. Un énorme coup de bluff ! Tant pis si VivendiNet n'était qu'un empilement fait de bric et de broc, ou si le portail Vizzavi, valorisé des milliards, était une coquille vide. Cela a permis à l'action Vivendi de décoller et de mettre la main à bas prix sur Universal. Un énorme tour de passe-passe qui a nécessité de beaux effets de manches et de magnifiques écrans de fumée.

Vous avez rencontré Jean-Marie Messier en septembre 2001. Comment a-t-il réagi à vos commentaires ?

D.B.Nous avons eu trois heures d'entretien détendu. Et nous avons le sentiment qu'il assumait parfaitement le fait d'avoir utilisé la mécanique des marchés pour racheter Universal. Pour le reste, la désinvolture avec laquelle il a annoncé, la semaine dernière, les 13,6 milliards d'euros de pertes nettes de Vivendi Universal et la chute du cours confortent tout à fait notre point de vue.

Quels sont les patrons qui ont su raison garder ?

D.B.En fait, ce sont surtout les patrons propriétaires de leur entreprise. Martin Bouygues a su résister à l'UMTS en se battant contre le projet d'attribution aux enchères des licences - le gouvernement cédera - et en renonçant à déposer sa candidature.« Ce n'est pas en partageant en deux une affaire pourrie qu'on la rend bonne »,a-t-il lancé à Gérard Mestrallet, avec qui il aurait pu concourir.

G.B.Arnaud Lagardère a eu la même analyse lorsqu'il a décidé de vendre Club Internet à T-Online : le fournisseur d'accès lui coûte cher, ne rapporte pas grand-chose et il est valorisé une fortune. Pourtant, son opération, financièrement juteuse, n'a pas été accueillie positivement par la Bourse. Du coup, il en vient à douter de son choix et dira à son père« Je crois que j'ai fait une connerie... »Ce dernier lui répondra :« C'est vrai que tu donnes l'impression de remonter l'autoroute du Sud en direction de Lille un 1er août. »Aujourd'hui, il se félicite d'avoir su garder les pieds sur terre.

Vous évoquez aussi la revanche de Serge Weinberg, PDG de PPR, qui a toujours résisté car il n'arrivait pas à croire à cette révolution Internet...

G.B.Il a été catalogué comme ringard par le marché et a subi une pression terrible, notamment avec l'arrivée d'Amazon en France. Dès la fin de 1999, il est convaincu que la bulle va exploser et c'est prudemment qu'il lancera en octobre PPRI, refusant de céder aux sirènes des analystes qui le poussent à introduire en Bourse cette filiale Internet. Il croit au « click&mortar », aux passerelles entre le site de la Fnac et les magasins. Stratégie gagnante : fnac.com, leader, creuse l'écart avec amazon.fr. PPRI, c'est un équilibre sous tension entre Serge Weinberg, qui surveille, François Pinault, l'actionnaire, qui compte ses sous, et François-Henri, le fils technophile, qui pousse.

C'est tout l'opposé de Bernard Arnault, qui a fait main basse sur Internet avant de solder les comptes...

D.B.Bernard Arnault a cru à cette révolution et a pris des risques en conséquence. Il a notamment fait confiance à Pierre Besnainou, fondateur de Liberty Surf, au « pedigree » atypique. Aujourd'hui, il ne reste plus rien de l'empire Europatweb dont il avait rêvé. Sa volte-face a été brutale. Il a même rayé de sa biographie officielle l'épisode Internet et donne le sentiment de ne pas assumer ses choix et son échec industriel. Il a été impossible de le rencontrer et parler à ses anciens collaborateurs relève du parcours du combattant.

Vous mettez en accusation le marché. Et la presse économique ?

G.B.La presse est un diffuseur d'opinion, comme les cabinets de conseil, les publicitaires et les analystes financiers. On a cherché des boucs émissaires, mais tous avaient un intérêt économique objectif à ce que la bulle gonfle. Y compris le petit actionnaire... Personne, depuis, ne s'est remis en question. Les banques d'affaires ont essuyé les procès de particuliers ruinés. Elles ont, du coup, vaguement refondu leur code de déontologie en restaurant une sorte d'indépendance entre l'analyste et le banquier. Mais, fondamentalement, le propre de leur métier, c'est de mêler les deux activités : l'analyste financier est le VRP du banquier d'affaires. D'ailleurs, ce mélange des genres pose la question même des sources d'information du journaliste économique.

En quoi ce qui s'est produit peut-il servir de leçon ?

D.B.En rien. Le marché est versatile. Hier il voulait des fusions-acquisitions. Aujourd'hui il exige des licenciements, des restructurations. Dans la débâcle, il sanctionne avec la même irrationalité.

G.B.L'explosion de la bulle Internet et des télécoms a laissé des traces. L'image d'un certain nombre de patrons est brouillée. D'autres, dont Jean Peyrelevade, PDG du Crédit lyonnais, commencent à s'élever contre le diktat des marchés financiers. Mais pas publiquement, de peur de voir plonger leur cours en Bourse...

(1) Milliardaire d'un jour, splendeurs et misères de la nouvelle économie, éditions Grasset.

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