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Opération chevalier blanc

18/10/2002

Le groupe Lagardère se présente comme le sauveur de l'édition française face aux risques de dépeçage par les fonds anglo-saxons. Mais sa candidature au rachat de VUP ne fait pas l'unanimité.

On voit beaucoup Jean-Luc Lagardère, ces temps-ci, dans les festivités napoléoniennes. Le 14 octobre, il était à la première duBonapartede Robert Hossein. Trois jours plus tard, il recevait en grande pompe le Tout-Paris devant le tombeau de l'empereur, aux Invalides, pour leNapoléonde France2, produit par sa filiale GMT. Son fils Arnaud ne s'est alors pas privé d'établir un parallèle entre l'aventure impériale et la stratégie du groupe. La candidature au rachat de Vivendi Universal Publishing, premier éditeur français, se ferait en effet au nom de la défense de l'exception culturelle. Mais attention,« nous ne sommes pas des Gaulois barricadés dans l'Hexagone »,écrivait lui-même Jean-Luc Lagardère, le 17 septembre, dans une tribune duMondeintitulée « Nous voulons VUP France par amour du livre ». Traduction : il y a chez Lagardère un appétit de conquête propre aux grands bâtisseurs d'empire, alors que ses rivaux ne seraient que des coalitions financières dignes de la Sainte Alliance.« C'est une bataille de conviction entre un capitalisme dynastique et une vision financière du monde,renchérit-on au sein du groupe.Nous avons pour nous le panache, avec l'envie de prendre notre temps pour des maisons très seigneuriales. Eux, ils ne pensent qu'au business. »Surtout, ne dites pas que Lagardère vise d'abord à améliorer sa rentabilité en faisant jouer les synergies propres à toute concentration : vous risqueriez de briser le charme.

Officiellement, les candidats à la reprise de Vivendi Universal Publishing ont jusqu'au 21 octobre pour déposer une offre comprise entre 3 et 3,5 milliards d'euros. Face à Lagardère, associé à la firme d'investissement new-yorkaise Ripplewood, qui gère un capital de 3,9 milliards d'euros dans le monde, on trouve deux consortiums financiers. Le premier, donné favori, est mené par Paribas Affaires industrielles, avec 70 % d'actionnariat étranger (Goldman Sachs, Blackstone, Apax Partners, KKR, Thomas Lee, Bain Capital). Le second est dirigé par Eurozao, filiale de la banque Lazard, avec le Crédit agricole et la banque d'affaires américaine Carlyle. Le choix du repreneur ne sera connu qu'à la fin octobre, mais le milieu de l'édition bruit déjà de rumeurs définitives.« À la Foire du livre de Francfort, la semaine dernière, nombreux étaient les éditeurs qui se disaient sûrs du vainqueur,explique Jean-Clément Texier, spécialiste de l'édition et des médias chez BNP Paribas.Pourtant, sauf à avoir une boule de cristal, il n'y a aucune certitude. »

Fébrilité ambiante

Info, intox, manip, confidence, chuchotis... Rares sont les dossiers à connaître de telles rumeurs en coulisses. Il est vrai que l'enjeu est de taille. Comme on le dit chez VUP, c'est le plus gros accord jamais négocié dans l'écrit depuis des années. Si l'on y ajoute une dimension politique, avec le soutien discret de Jacques Chirac à Jean-Luc Lagardère, et la recomposition du monde de l'édition qui se profile en toile de fond, on comprend la fébrilité ambiante. Interrogée sur un appui éventuel apporté à Eurozao, Agnès Touraine, PDG de VUP, dément vigoureusement :« Je m'en tiens à la politique du " no comment " sur ce dossier, mais l'intox et les attaquesad hominemqui le caractérisent m'obligent à dire que je ne soutiens aucun candidat en particulier. J'affirme simplement que la stratégie du groupe a un vrai sens. Les grands groupes européens d'édition sont tous internationaux et, comme en témoigne leur rentabilité, cela a un sens qu'ils le soient. »Une façon très diplomatique de dire que Lagardère n'est pas la panacée s'il ne reprend pas le périmètre mondial de VUP, avec ces maisons majeures que sont Houghton Mifflin aux États-Unis ou Anaya en Espagne.

Agnès Touraine gêne sans doute par sa capacité à orienter le vendeur. Elle a en effet reçu les banques conseils des postulants et son appui pourrait se révéler décisif pour des fonds intéressés par une reprise avec le management. Mais le groupe Lagardère ne manque pas non plus d'atouts. Sans évoquer sa longue pratique du lobbying dans la Défense, ses réseaux d'influence via Hachette sont multiples. Il n'a ainsi eu aucune peine à mobiliser Jean-Jacques Aillagon, le ministre de la Culture et de la Communication, sur le thème « non aux fonds de pension américains et aux désosseurs d'entreprise ». Comme il a hérité d'Hachette en 1980 grâce à Valéry Giscard d'Estaing, Jean-Luc Lagardère est convaincu que l'actuel président de la République ne lui fera pas défaut pour VUP.« Chirac doit un service à Lagardère depuis que ce dernier a accepté de rester dans EADS »,estime Pierre-Louis Rozynès, rédacteur en chef deLivres hebdo. Il offre aussi une alternative crédible face à des solutions financières qui s'harmonisent mal avec le temps de l'édition. Ne faut-il pas cinq ou six ans pour amener un écrivain à maturité, ou dix ans pour achever un dictionnaire ?« Les fonds d'investissement, quels qu'ils soient, doivent faire tourner leur portefeuille tous les trois, cinq ou sept ans »,rappelle Jean-Clément Texier.

Lagardère peut aussi compter sur les bonnes dispositions à son égard des milieux intellectuels.« C'est normal,explique-t-on dans le groupe,aucun éditeur n'est jamais parti en nous traitant de fascistes. Même ceux qui ne nous aiment pas n'arrivent pas à nous détester. »Comme l'a révéléLeCanard enchaîné, un journaliste de Reuter, William Emmanuel, s'est tout de même vu refuser l'édition d'un livre sur Jean-Marie Messier chez Fayard. Mais le fait reste rarissime : on ne tue pas la poule aux oeufs d'or.« En fait,souligne Pierre-Louis Rozynès,les intellectuels, si prompts à rédiger des tribunes, restent étrangement silencieux. Il faut dire que les trois-quarts d'entre eux sont en contrat chez VUP ou Hachette. »Les seuls à intervenir sont donc partie prenante. Côté Lagardère, on retrouve dansLe MondeetLibérationles éditeurs Claude Durand (Fayard) ou Monique Nemer (Stock), tandis que Paribas Affaires industrielles a trouvé le soutien d'Hervé de La Martinière. Parmi les écrivains, seul Bernard-Henri Lévy, ami de Lagardère, édité chez Grasset, s'est prononcé en son nom pour que cesse une« désinformation »: qu'un ensemble qui totaliserait« 30 % de l'édition française »soit un abus de concentration.« Le problème,explique Alain Salles, journaliste auMonde,c'est que personne ne peut dire avec certitude la part de chacun des deux groupes. Les chiffres ne sont pas fiables et ils évoluent de 30 %, si on prend le panel Sofres, à 65 % si l'on tient compte du poids dans la distribution. »Des indépendants comme Albin Michel ou Glénat sont en effet distribués par Hachette.

Et c'est cette puissance de feu qui aujourd'hui fait peur.« Tout le succès du livre repose en France sur une librairie florissante,rappelle un professionnel de l'édition.Beaucoup de libraires vont disparaître s'ils sont entre les seules mains d'Hachette. »De leur côté, les syndicats commencent à réagir contre une solution Lagardère qui comporterait des risques sur la distribution (un millier d'emplois sur 2 500, chez VUP). Le groupe a beau dire qu'il ne mettra en oeuvre« aucun plan social », il laisse sceptique :« Certes, ils peuvent ne pas toucher à notre plate-forme logistique de Malesherbes, plus moderne, mais qui dit qu'ils ne toucheront pas à la leur, située à Maurepas ? »,interroge Laurent Gaboriau, délégué CGT, qui plaide pour une troisième voie hors des fonds et d'Hachette. Sans compter que ce dernier concentrerait 80 % de l'éducation ou 70 % du format livre de poche. Lagardère est accusé de vouloir faire place nette dans ces domaines où il se heurte à un concurrent de poids, en éclatant VUP et en rétrocédant des maisons d'édition à de petits groupes comme Bayard. Histoire de respecter les conditions de Bruxelles en matière de concurrence.« Pour prétendre qu'il y a concentration, il faut connaître notre offre »,réplique- t-on chez Lagardère.

Retour en grâce des fonds d'investissement

« Certains agitent le chiffon rouge,observe Jean-Clément Texier,et on voit réapparaître la pieuvre verte. C'est une mobilisation un peu exagérée quand on songe que ce n'est pas Lagardère qui fait une OPA. Mais comme l'a montré la privatisation de TF1, Lagardère a cette double capacité de mobiliser ses troupes dans le challenge du chef et de faire un peu peur. »Du coup, les fonds d'investissement, pourtant honnis au départ, vivent presque un retour en grâce. Ne visent-ils pas l'introduction en Bourse plutôt que le dépeçage ?« Un industriel coté vit le nez sur ses actions, avec des résultats trimestriels,rappelle Jean-Pierre Millet, directeur général de Carlyle France.Nous, nous raisonnons à trois ou quatre ans. »L'antagonisme apparaît de plus en plus artificiel, quand il ne cède pas la place à une opposition entre« la peste et le choléra ». Le chevalier blanc se doit maintenant de réussir une campagne... Et pas seulement de communication.

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