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Reportage

Comment les journalistes se préparent à la guerre

01/11/2002

Les reporters sont de plus en plus visés dans les différents conflits armés. Afin de mieux les préparer à travailler en zone de guerre, l'armée française relance des stages de formation.

Depuis le début du siècle, la principauté de Lorient est divisée en deux pays autonomes par le traité de Brest : le pays de Lorient et le pays de Locqmiquélic. Le 17 septembre, les forces spéciales lorientaises du colonel Kermadec, bras droit du général Yffic, se sont rendues maîtresses de l'île Saint-Michel en anéantissant la faible garnison Locqmiquélic. Afin de couvrir les événements, votre rédaction vous a dépêché depuis une semaine dans la zone du conflit et vous donne carte blanche pour avoir l'exclusivité. » Ce brief, les instructeurs de l'école des commandos marins de Lorient l'ont remis aux vingt journalistes (issus de TF1, LCI, AFP,Le Figaro, France 3 et RFO, entre autres) au soir du deuxième jour du stage de survie pour reporter de guerre. Il est minuit passé, les traits sont tirés et chacun rêve de se glisser dans le sac de couchage kaki qui lui a été remis avec son paquetage. Tous se regardent, interloqués par cette drôle d'histoire de conflit breton. Une surprise de plus dans le déroulement de cette formation de quatre jours.

Parcours commando et marche d'orientation

Entre les cours théoriques sur les mines antipersonnel, les premiers secours ou les différentes armes utilisées dans les conflits, l'équipe d'instructeurs du commandant Tafzi a concocté des exercices pratiques. Des parcours commando en équipe succèdent à des démonstrations de tir, un vol en hélicoptère Super-Frelon, une marche d'orientation de nuit dans la lande bretonne, une simulation d'embuscade ou encore le franchissement d'un check-point. Autant dire qu'à la fin de ce deuxième jour, avec quatre heures de sommeil par nuit en moyenne (pour recréer les conditions de stress d'un reportage, dixit un instructeur), les vingt journalistes (quatre femmes et seize hommes, rédacteurs, photographes ou cameramen) sont épuisés. Pour l'heure, le scénario complet qu'ils tiennent entre leurs mains compte trois pleines pages. Le titre ? « Exercice de mise en situation, gestion du stress. » Ce n'est pas pour les rassurer... S'y trouvent un rappel historique, une explication détaillée de la situation actuelle du conflit et une fiche biographique des principaux protagonistes. Bref, le genre d'informations qu'un journaliste se procure avant de partir en reportage.

Un instructeur prend la parole :« Vos contacts vous ont informés que, suite au succès rencontré lors de la conquête de l'île Saint-Michel, le colonel Kermadec, chef des forces spéciales lorientaises, nommé secrétaire d'État pour l'épuration ethnique, serait disposé à être interviewé. »Il se tait quelques instants, regarde son auditoire d'un air malicieux, puis reprend :« Vous serez donc débarqués demain après-midi sur l'île[un îlot utilisé par l'école pour toute sorte d'exercices et de simulations], sous la protection des troupes françaises de la Force d'interposition internationale. Un détachement sera chargé de vous accompagner jusqu'à la limite du périmètre sécurisé. Là, vous traverserez la zone de combat avec un passeur pour rejoindre le repaire du colonel Kermadec. »La réunion terminée, tout le monde est conduit au dortoir, deux rangées de vingt lits superposés. Des plongeurs commando, tout juste de retour d'entraînement, sont déjà sur place et retirent leurs combinaisons. Extinction des feux.

Le lendemain, tout se déroule comme prévu. Ou presque. Des Zodiacs débarquent les journalistes sur l'île. Ceux-ci sont pris en charge par des militaires qui les emmènent toutes les dix minutes, par groupe de trois, à la rencontre du passeur. Les instructeurs, avec l'aide de leur équipe d'artificiers, n'ont pas lésiné sur les moyens pour donner l'illusion d'une zone de combat. Explosions, maisons en feu ou rafales de tirs à l'arme automatique, rien ne manque. La photographe Anne-Laure Detilleux, trente et un ans, lauréate du prix Care au dernier Visa pour l'image de Perpignan pour son reportage sur les ambulanciers palestiniens à Ramallah, raconte son expérience lorientaise :« J'étais accompagnée d'un rédacteur et d'un caméraman. On venait de traverser en courant le plus vite possible ce qui s'apparentait à un village en ruine. Trois types nous sautent dessus, nous fouillent, puis nous jettent dans une pièce. Le colonel Kermadec était assis derrière un bureau, dans un uniforme qui lui donnait l'air d'un dictateur sud-américain, avec casquette et médailles. Je savais que tout cela n'était qu'une mise en scène mais j'avais décidé de jouer le jeu afin de rendre l'expérience la plus profitable possible. Les instructeurs savaient vraiment comment nous mettre psychologiquement la pression. L'interview a dégénéré. Ils nous ont balancés par terre, menottés, mis une cagoule sur la tête, aspergés d'eau avant de nous traîner dehors, puis de nous jeter dans une prison. »

Le scénario a en fait été minutieusement préparé par l'équipe militaire. Et se répète toutes les dix minutes. Au bout d'une heure et demie, les vingt journalistes se retrouvent dans le même cachot, assis ou à genoux, les mains menottées, le visage masqué par une cagoule. Pour certains, l'expérience est un peu traumatisante :« Même si je savais que rien de tout cela n'était vrai, je trouvais qu'ils allaient loin dans la simulation. Je n'arrêtais pas de penser aux journalistes qui ont vraiment été pris en otage, comme Brice Fleutiaux en Tchétchénie ou bien Daniel Pearl au Pakistan. Je réalisais combien cela avait dû être terrible pour eux »,confie Yannick Bouillis, correspondant à Paris du quotidien japonaisAsahi Shimbun.

L'expérience plébiscitée

L'exercice terminé, tout le monde se retrouve dans la cour pour un débriefing. L'atmosphère est étrange, car les journalistes discutent tranquillement avec ceux qui, cinq minutes auparavant, étaient encore leurs tortionnaires ! Une grande boîte circule de main en main avec tous les effets personnels qui ont été dérobés.« Outre le fait d'analyser vos réactions,explique le commandant Tafzi,cet exercice a aussi pour but de vous apprendre à reconnaître les indices positifs. Par exemple, le fait de vous retrouver avec une cagoule sur la tête, même si c'est oppressant, est un indice positif : les kidnappeurs n'ont pas l'intention de vous exécuter. Cela peut vous aider à gérer votre stress. »

Les journalistes présents ont pris les différents ateliers, même ceux qui avaient des allures de film d'action hollywoodien, très au sérieux. Alix de La Grange est indépendante et travaille en Suisse. Elle a déjà couvert des conflits en Libye, au Liban, en Tchétchénie, et rencontré le commandant Massoud en Afghanistan trois semaines avant sa mort :« On a beau avoir lu quantité d'ouvrages, rien ne remplace l'expérience. Or, pour moins de trente euros[l'armée française prenant en charge tous les autres frais], ce stage peut faire le lien entre la théorie et la pratique. »Robert Ménard, directeur et fondateur de Reporters sans frontières, développe quant à lui un argument imparable :« Aujourd'hui, 80 % des images de guerre sont rapportées par des journalistes free-lances. Certains n'ont que peu d'expérience de ce type de travail. Il est important qu'ils reçoivent une formation appropriée. »Son association dresse chaque année le bilan du nombre de journalistes tués pendant l'exercice de leur profession. On en dénombre cinq depuis le début de l'année.

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