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Enquête

Comment les médias préparent leur guerre

14/02/2003

Si la guerre contre l'Irak n'est pas encore déclarée, elle est déjà dans l'esprit de tous les grands médias audiovisuels français, qui affirment avoir tiré les leçons de la guerre du Golfe.

Le 8 février sur France Inter, David Pujadas, le présentateur du journal télévisé de France 2, a prévenu :« Nous n'irons pas à la guerre la fleur au fusil en enfilant les treillis. »Pour les médias, juré, craché, la nouvelle guerre du Golfe qui s'annonce ne sera pas une aventure militaire.« Je ne vais pas jouer au général en chef mettant ses troupes sur le terrain »,promet Jérôme Bellay, le patron d'Europe 1. Inconsciemment ou non, cet événement encore incertain a un arrière-goût de déjà vu. Serait-ce le parallèle avec la guerre, l'ancienne, menée dans le Golfe il y a douze ans par une coalition dirigée par George Bush père ? Serait-ce l'effet du compte à rebours soigneusement entretenu par l'administration américaine qui amène les médias à anticiper sur une actualité future dont ils ne savent rien ?

Pour les radios et les télévisions, la tentation est grande, en tout cas, de tenir la chronique de cette guerre annoncée avec l'Irak à la lumière de celle qui l'a précédée. En cherchant à éviter de reproduire les mêmes erreurs, en adaptant les dispositifs de couverture journalistique. Et, bien sûr, en tirant les leçons de la guerre du Golfe :« Nous n'accepterons pas de nous faire manipuler comme la dernière fois »,martèle Jean-Claude Dassier, le directeur général de LCI.

La guerre du Golfe ? On sait que ce fut, probablement avec les soi-disant charniers de Timisoara, l'un des principaux fiascos de l'information audiovisuelle. Aujourd'hui, Catherine Nayl, la directrice des reportages de TF1, fustige« l'effet bac à sable »qui a caractérisé le suivi des événements de 1991 : la guerre en miniature menée sur un plateau sous l'expertise de généraux en retraite. Parallèlement, alors que les bombardements de nuit limitaient les images, les séances de débriefing des officiels américains avaient transformé les médias en porte-parole de l'US Army. C'est à cette époque qu'est né le mythe des « frappes chirurgicales » et de la « guerre propre ».

Mobilisation record au groupe TF1

Cette fois, les journalistes assurent qu'on ne les y reprendra plus.« L'omniprésence des experts militaires n'est ni souhaitable ni souhaitée »,assure Olivier Mazerolle, directeur de l'information de France 2. Donc pas de généraux en retraite sur les écrans français, sauf peut-être à I-Télévision, où l'on n'exclut rien :« Nous aurons une batterie de consultants,explique Norbert Balit, directeur général adjoint de la chaîne d'information de Canal +,mais nous allons essayer de prendre de la distance. La guerre n'est pas un jeu. Nous privilégierons les reportages et nous prendrons le temps d'analyser les images quand nous les recevrons. Sans soublier que, parfois, les films à petit budget font un tabac. »LCI, de son côté, fera appel à Jean Guisnel, journaliste auPoint, et à Xavier Raufer, spécialiste des menaces criminelles, comme consultants permanents pour décrypter les stratégies à l'oeuvre.« Il n'y aura pas de débat interminable mais plutôt des individualités qui expliquent »,prévient Jean-Claude Dassier, qui mise par ailleurs sur le « news » dans les premiers jours du conflit, avec des rappels de titres en images. Avec les équipes de TF1, la chaîne affirme pouvoir compter sur 40 à 60professionnels sur le terrain, Irak et pays limitrophes compris.« Avant qu'I-Télévision puisse envoyer 60personnes sur le terrain, il va s'écouler une génération »,assène Jean-Claude Dassier. En comparaison, CNN revendique un potentiel d'une centaine de reporters dans la région.

Jamais, sans doute, le groupe TF1 n'aura été susceptible de mobiliser autant de journalistes sur un conflit. À France Télévisions, où les rédactions de France 2 et de France 3 sont invitées à travailler ensemble, La Deux est capable de réunir entre 12 et 15 personnes, tandis que France 3 parle de 15 à 18 personnes. De son côté, l'ensemble du groupe Radio France estime son potentiel humain à 20 ou 25 professionnels, alors qu'Europe 1 s'en tient à une dizaine de personnes.« Nous offrirons un contrechamp à ce qui vient des États-Unis,affirme Catherine Nayl,sachant que la propagande américaine se fait sentir sur CNN et sur Fox News. »À compter du 17 février, le groupe TF1 disposera d'une liaison satellite ouverte 24 heures sur 24, grâce à ses valises satellite Fly qui lui permettent d'intervenir en direct depuis la zone de conflit. Depuis novembre, il dispose aussi d'un bureau établi au centre de presse de Bagdad. Avec une taxe journalière initialement fixée à 100 dollars par jour (93 euros), sans compter un loyer mensuel de 1 850 dollars (1 730 euros) et des frais de séjours et de diffusion importants, TF1 consent un investissement lourd. Pour Jean-Claude Dassier, cela se chiffre déjà en« plusieurs dizaines de milliers d'euros ». D'où une gestion serrée :« Pour des raisons de coûts, nous ne pouvons nous permettre d'anticiper trop sur l'événement »,estime Catherine Nayl. Comme tous les journalistes étrangers, ses équipes se relaient toutes les trois semaines afin d'être en règle avec les visas irakiens. Le gouvernement de Saddam Hussein n'hésite pas à ponctionner les médias en augmentant ses taxes journalières jusqu'à 600 dollars (560 euros). Mais, selon Catherine Nayl, le jeu en vaut la chandelle :« Cela nous permet de tourner nos propres images, même si nous ne sommes pas dupes. Nous savons qu'on ne nous montre pas tout. »

Prendre du recul

Le contrôle des images par les autorités irakiennes dissuade-t-il les médias de se rendre sur place ?« Non,répond Pierre-Marie Christin, directeur de la rédaction de RTL.Est-ce qu'on peut ne pas être à Bagdad ? Les gens arrivent toujours à vous parler un peu et nous expliquons à l'antenne les conditions dans lesquelles nous travaillons. Nous ne pouvons pas renoncer à y aller et faire silence : ce serait remplacer l'intoxication par la censure. »Jérôme Bellay, à Europe 1, va plus loin :« Nous ne voulons pas tomber dans la guerre médiatique mais nous ne pouvons faire autrement que de suivre les protagonistes. S'il y a un raid sur Bagdad, seuls les Américains ou les Irakiens vous donneront l'info. »Comment, dès lors, éviter les pièges de la propagande militaire ?« D'abord en évitant de prendre pour argent comptant les déclarations des belligérants,rétorque Michel Polacco, le directeur de France Info.Il faut faire preuve de recul et de capacité d'analyse, savoir que la guerre, c'est sale, c'est triste et c'est aussi de l'information et de la manipulation politiques... Il ne faut pas tomber dans les petits pièges du politiquement correct. »À France 3, Hervé Brusini, directeur de la rédaction nationale, met en avant la problématique propre à tout exercice journalistique :« Que l'on ait affaire à un bagagiste ou à un raélien, le problème est toujours le même : ne pas faire croire à une vérité pure alors qu'il ne s'agit que de la vérité d'un travail. »Pour marquer son regard critique, la chaîne prendra soin de labéliser toute image contrôlée par l'armée américaine et, dès le 16 février, donnera la parole à une personnalité différente dans chacun de ses journaux, avec des pastilles de 1 minute 30 intituléesLa Guerre en débat.

À la différence de son implication dans la guerre du Golfe, la France se singularise cette fois par ses positions pacifiques. Ce qui ne sera pas sans conséquences.« Les journalistes français ne vont pas être accueillis les bras ouverts dans les pools américains »,augure Jean-Claude Dassier. Un handicap, alors que les autorités de l'US Army semblent, selon Catherine Nayl, avoir changé de stratégie de communication par rapport à la guerre du Golfe : elles seraient prêtes à emmener des journalistes dits du « rest of the world » sur le théâtre des opérations militaires. Il est demandé pour cela aux reporters de disposer d'une combinaison « NBC » (nucléaire-biologique-chimique). En France, le ministère de la Défense organise des préparations militaires d'une semaine et des journées de formation au risque NBC. La singularité de la position française entraîne par ailleurs des appréciations plus tranchées vis-à-vis des télévisions américaines, notamment Fox News :« Moi qui étais un admirateur de l'information télévisée américaine,relève Jean-Claude Dassier,je trouve que là, elle n'est plus dans l'info mais dans la propagande pour chauffer la populace. Nous ne tomberons pas dans le piège de l'excitation guerrière. »

Le risque est-il alors d'épouser la cause française, de même que certains médias américains suivent la position belliciste de leur pays ?« Nous ne sommes pas là pour défendre une position,rétorque Jérôme Bellay,ni pour faire de l'antiaméricanisme forcené comme c'est la mode en France. »« Les journalistes ne sont pas des Martiens dans le désert des Tartares,estime de son côté Olivier Mazerolle.Ils vivent dans un environnement patriotique. Mais le journalisme est leur dénominateur commun. Il s'agit de montrer une capacité d'analyse, d'avoir l'humilité de dire qu'on ne sait pas et d'appliquer les règles de contrôle de l'information. »Bertrand Vannier, directeur de la rédaction de France Inter, estime quant à lui qu'il serait illusoire de penser qu'on parle de la même façon d'un conflit selon que l'on est impliqué ou non.« Pour l'instant, nous regardons les choses de loin. Le jour J, la difficulté sera d'éviter l'enflure d'antenne. Je peux parler de l'Irak pendant six heures mais dire des choses pertinentes et vérifiées sur ce pays pendant six heures, probablement pas. Il nous faudra un dispositif d'antenne adapté à ce que nous serons en mesure de dire »,affirme-t-il.

Vérifier ses sources sans risquer sa vie

De l'information vérifiée : la denrée risque de se révéler d'autant plus rare que les journalistes n'ont pas oublié que c'est en recoupant une information que les reporters Johanne Sutton, de RFI, et Pierre Billaud, de RTL, sont tombés en Afghanistan, en 2001.« On ne meurt pas pour l'Irak », a déjà prévenu Jérôme Bellay. Sa crainte ?« Tout se jouera autour de Bagdad et on risque de ne rien voir au sol. »Quant à Pierre-Marie Christin, il redoute de la part des journalistes un« conflit entre le devoir d'informer et un maelström de convictions, sachant que le faible n'a pas forcément raison parce qu'il est faible ». Selon Patrick Champagne, sociologue au CNRS, le principal souci que devraient avoir les médias est pourtant ailleurs :« On s'imagine encore que l'information transparente est possible quand elle provient d'une autorité militaire. Le degré de sophistication de cette communication déguisée est tel qu'elle leurre même les journalistes qui croient faire de l'information. »À l'heure où des documents de renseignement servent de pièces à conviction pour orienter l'opinion publique, le débat ne fait que commencer...

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