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Livre

Les petits soldats font de la résistance

21/02/2003

Manipulation pour les uns, pamphlet salutaire pour les autres, Les Petits Soldats du journalisme, de François Ruffin, est révélateur de la crise de la profession.

Conspués, critiqués, décrédibilisés, les journalistes ne sont pas à la fête. Le livreBien entendu... c'est offde Daniel Carton, troisième des ventes d'essais en cinq semaines, dévoile leurs collusions avec les hommes politiques. Avec 51 % de sceptiques, selon le dernier sondage Sofres-Le Point-La Croix, les médias enregistrent leur plus fort discrédit depuis 1995. L'affaire du bagagiste de Roissy, présenté comme un terroriste avant d'être innocenté, pointe du doigt les risques d'une lecture hâtive des événements... C'est dans ce contexte de remise en cause que paraît un livre dont l'écho grandit de jour en jour.Les Petits Soldats du journalisme(éditions des Arènes) est le récit féroce de deux ans de scolarité au Centre de formation des journalistes (CFJ), la prestigieuse école de la rue du Louvre, à Paris, dont sont issus notamment Patrick Poivre d'Arvor, David Pujadas, Pierre Lescure ou Franz-Olivier Giesbert.

Un journalisme conformiste et propret

Âgé de vingt-sept ans, l'auteur, François Ruffin, diplômé en juin 2002, décrit le CFJ comme une entreprise de formatage qui apprend aux étudiants à produire vite et mal une information superficielle à coups de micros-trottoirs et de recopiage des dépêches de l'Agence France Presse.« Ainsi nous forme-t-on,écrit-il,pour un journalisme sans souffle et sans révolte, sans inspiration, sans idées, sans style, conformiste et propret, qui ratisse large et ne choque personne, au nom d'un lecteur très moyen qui force au consensus. »

Au-delà de la description d'un microcosme, le livre pose la question du journalisme tel qu'il se pratique au quotidien, puisque le CFJ est censé former à la réalité d'une rédaction. Pas rancuniers,Libération,Marianne,Télérama, France Inter ont consacré des chroniques à l'ouvrage. Sorti le 6 février avec un tirage initial de trois mille exemplaires,Les Petits Soldats du journalismeétait en réimpression une semaine plus tard.« Je n'ai jamais vu un de mes titres se vendre au rythme de cinq cents exemplaires par jour,affirme Laurent Beccaria, le fondateur des éditions des Arènes.Le bouche à oreille est très fort, y compris en province. Le livre met le doigt sur quelque chose de très profond. »

L'éditeur parle d'expérience. Fils des dirigeants « historiques » de Bayard Presse, il est entré au CFJ en 1986, la même année que David Pujadas. Il en a claqué la porte au bout de deux mois, écoeuré par« l'ambiance arrogante et la culture du vide ».« Le livre de François Ruffin est un miroir grossissant des valeurs du journalisme,affirme-t-il.La culture de l'honnêteté, de la vérité et de la rigueur a disparu. »À l'opposé, Michel Sarazin, le directeur du CFJ, parle d'un livre« profondément malhonnête ».« Ruffin ne prend en compte qu'une partie de la réalité, cite des phrases tronquées et exclut tout ce qui n'entre pas dans sa démonstration,affirme cet ancien rédacteur en chef deL'Événement du jeudi. D'après lui, nous n'apprenons qu'à compiler des dépêches et à travailler dans l'urgence. Il oublie les autres moments, où nous encourageons les élèves à penser par eux-mêmes. »Jérôme Gautheret, un camarade de promotion de François Ruffin, confirme :« Son livre est plus un bêtisier qu'un reflet fidèle de la scolarité. Les quatre premiers mois, on est pendu au fil AFP pour apprendre les bases rédactionnelles. Ce n'est pas toujours passionnant mais il faut en passer par là. Ensuite, on a l'occasion de faire des articles plus longs. »Comme pour contredire François Ruffin, sept élèves de deuxième année du CFJ viennent de lancer un site Internet, libreenquete.info, sur lequel ils proposent aux rédactions d'acheter leurs articles.« C'est bien la preuve que l'école nous laisse faire nos sujets,souligne Jean-Baptiste Urbain, l'un des fondateurs du site.Mais c'est aussi son devoir de nous prévenir que nous n'aurons pas toute liberté dans une rédaction. »

Les étudiants ont été particulièrement choqués par l'image d'eux-mêmes que leur renvoie le livre :« Des enfants des classes moyennes à la jeunesse insipide et/ou heureuse », alternant de façon moutonnière des périodes de désoeuvrement avec une intense activité de « gratte-papier ». François Ruffin dénonce l'anti-intellectualisme d'une école qui n'a plus de bibliothèque depuis quatre ans et parle de« légions de techniciens fonctionnels, efficaces, rapides et surtout pas pensants ». La critique vaut qu'on s'y arrête : on a assez fustigé, lors du choc électoral du 21 avril 2002, l'aveuglement collectif des élites médiatiques coupées des réalités. L'attaque fait réagir jusqu'à l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, où 40 % des admis de la rentrée 2002 sont issus des divers instituts d'études politiques de France.« Il ne faut pas réduire les gens à leur éducation,corrige Soizic Bouju, la directrice des études de l'ESJ.Nous avons aussi des boursiers, et certains étudiants militent en dehors des cours. Ce ne sont pas des clones. »

Le CFJ prépare sa riposte

Les deux promotions actuelles du CFJ, en pleine ébullition, réfléchissent à leur défense.« Nous voulons surtout éviter que François Ruffin décourage des vocations. Les petits soldats sont blessés »,témoigne Jean-Baptiste Urbain. De son côté, Michel Sarazin affûte sa propre réponse auMonde diplomatique, qui a fait paraître sur une double page un article de François Ruffin dans son numéro de février. Ce dernier trouve davantage d'alliés dans sa description du moule CFJ, destiné à satisfaire les attentes de futurs employeurs. Acculée au dépôt de bilan en 1998, l'école a adopté un statut d'association privée, chapeautée par un holding, le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ). Au sein de son conseil d'administration siègent TF1, Le Monde, Havas, France 3, Capa et Midi libre. Conséquence, pour certains : une vision univoque du métier.« On nous forme à un journalisme majoritaire,regrette Myriam Greuter, une ancienne étudiante de la promotion 2002 proche de François Ruffin.Jamais on ne nous a parlé du documentaire, de la presse spécialisée ou de médias moins connus. Pourtant, une école est aussi là pour donner des envies. »

Sur le forum Internet des anciens du CFJ, où le débat fait rage autour desPetits Soldats du journalisme, certains intervenants ont reconnu que le pragmatisme de l'école avait découragé leur enthousiasme d'Albert Londres en herbe. Michel Sarazin se rassure en soulignant :« Les employeurs, eux, me reprochent de ne leur envoyer que des idéologues. Quand on est critiqué des deuxcôtés, c'est plutôt bon signe. »À l'ESJ, Soizic Bouju est consciente du malaise de ses élèves :« Ils ont peur des entreprises, car ils se demandent à quelle sauce ils vont être mangés. »Le livre de François Ruffin exprime la désillusion d'un apprenti journaliste qui a rêvé son métier tel qu'il devrait être. Et qui le découvre tel qu'il est. Peut-on lui en vouloir de ne pas s'en satisfaire ?

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