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Entretien

Jean-Jacques Aillagon : « Un quotidien pour tous les jeunes de 18 ans »

25/03/2004

Le ministre de la Culture et de la Communication dévoile les contours de son plan qui vise à mettre un quotidien entre les mains de tous les jeunes de dix-huit ans. Par ailleurs, le rachat de la Socpresse par Dassault ne pose pas, selon lui, de difficultés.

Dassault vient de prendre le contrôle de la Socpresse. N'y a-t-il pas un problème de concentration dans la presse ?

Jean-Jacques Aillagon.C'est aux autorités en charge de la concurrence d'apprécier la conformité de l'opération. Si l'engagement largement majoritaire de Dassault dans le capital de la Socpresse posait problème au regard des règles du droit, les observations adaptées ne manqueraient pas d'être faites. De ce point de vue, je n'ai pas le sentiment qu'il doive y avoir des difficultés. Que ce soit dans l'édition ou dans la presse, les processus de concentration doivent être observés avec attention. Je pense par exemple à l'association du Monde et du groupe La Vie, à celle de La Martinière et du Seuil, à celle encore de Bayard et de Milan ou à la cession d'Editis. D'un côté, il faut veiller à la préservation de la diversité. D'un autre côté, on sait que ces alliances ou ces absorptions donnent à des groupes solides de vraies capacités stratégiques, ce qui est une chose nécessaire.

Il n'est donc plus question de limiter le poids d'un même actionnaire dans la diffusion des quotidiens comme le voulait la loi dite anti-Hersant de 1984 ?

J.-J.A.Je l'ai dit, la loi est faite pour être respectée scrupuleusement. En revanche, je ne pense pas que ce soit une bonne chose qu'on soit tenté de faire des lois de circonstance. La stabilité du cadre juridique, dans ce domaine comme dans d'autres, est une nécessité.

Le « Canard enchaîné » affirme que vous avez assuré Serge Dassault de la contribution du Trésor pour financer des plans sociaux dans la presse nationale et régionale. Et que la famille Hersant a bénéficié de largesses fiscales pour céder ses parts à Dassault... Est-ce exact ?

J.-J.A.C'est faux. Il s'agit d'une affabulation.

Concernant Editis, est-il exact que vous soutenez la candidature de Média Participations ?

J.-J.A.Je n'ai pas à soutenir tel ou tel candidat, le choix du repreneur d'Editis est de la seule responsabilité de monsieur Lagardère. J'ai simplement rappelé que le gouvernement était attaché à ce que le repreneur soit attentif aux intérêts culturels des maisons d'édition concernées et, de façon plus générale, de ceux de notre pays. Par ailleurs, il convient que s'ajoute à la capacité financière du repreneur une expérience industrielle ou l'expression claire de la volonté d'en développer une sur le moyen ou long terme. Ce que je redoute, ce sont les solutions menées par des fonds d'investissement pressés de réaliser, sur le court terme, leur plus-value, sans se soucier du développement national et international des activités de l'ensemble.

Vous avez confié à Bernard Spitz une mission pour favoriser la lecture des jeunes. Qu'en attendez-vous au juste ?

J.-J.A.L'érosion de la lecture est inquiétante pour la presse, pour la culture, pour la vie civique. Ce phénomène de désaffection frappe plus particulièrement les jeunes. Un patron de la presse régionale me disait récemment que chaque faire-part de décès qu'il publiait, c'était un lecteur qui disparaissait et qui n'était pas remplacé. Toutes les initiatives qui pourraient retisser les fils de la familiarité des jeunes avec la presse doivent être prises. L'école a un rôle important à jouer, la radio et la télévision également. J'ai demandé à Bernard Spitz d'imaginer une initiative nationale qui, chaque année, permettrait de faire bénéficier toute la classe d'âge de 18 ans, âge de la majorité civique, pendant quelques mois d'un abonnement gratuit à un quotidien. Les quotidiens pourraient être fournis par l'éditeur et intégrés à l'OJD, de façon à ce qu'il y ait un intérêt commercial à l'opération, et les conditions de portage des abonnements pourront être étudiés avec la Poste. Cela suppose l'association des différents syndicats de la presse, de la Poste et du ministère de la Culture et de la Communication. L'initiative devrait dans ces conditions être bouclée d'ici à la fin de l'année. Le jeu en vaut la chandelle.

Quel bilan faites-vous de l'ouverture partielle des secteurs interdits de publicité TV. Va-t-on rester dans les termes du décret du 8 octobre 2003 ?

J.-J.A.Le bilan est positif. L'ouverture a permis d'apaiser la relation précontentieuse entre la France et la Commission. Le commissaire en charge du marché intérieur, Frits Bolketstein aurait certes souhaité que nous allions plus loin. J'espère qu'il saura, ainsi que toute la Commission, comprendre que l'ouverture sélective et progressive que nous avons proposée est équilibrée et répond bien aux singularités du marché et au respect des objectifs de diversité culturelle. Le bilan est également positif parce qu'il permet à des secteurs comme la presse d'accéder à la publicité télévisée, ce qui ne peut, en période peu tonique, qu'avoir des effets bénéfiques. On évalue à quelque 10millions d'euros l'ensemble des budgets déjà mobilisés sur des campagnes en faveur de la presse. J'ajouterai que l'ouverture profitera aussi au développement de télévisions locales, qui est l'une de mes priorités.

Le cinéma peut-il rester en l'état interdit de publicité à la télévision ?

J.-J.A.La production française estime que l'ouverture au cinéma accentuerait les distorsions entre les films américains et européens. Compte tenu des impératifs de diversité culturelle que l'Europe s'est fixés, il y a lieu d'être très attentif et très prudent sur cette question. Rien ne peut se faire sans une concertation étroite avec les professionnels concernés. Toutefois, ne nous mettons pas dans la situation de dire « No pasarán » avant de se faire déborder par une injonction à laquelle on ne pourrait se soustraire.

Cette nouvelle manne va essentiellement sur les chaînes privées. Faudrait-il augmenter le temps de publicité des chaînes publiques ?

J.-J.A.Nous avons fait le choix de ne pas ouvrir la capacité publicitaire de France Télévisions tout en étant conscients que la question du développement des ressources de l'audiovisuel public est cruciale et qu'elle est liée à celle de sa singularité. Vous le savez, une première question doit être réglée cette année, celle de l'avenir de la redevance, de sa perception, de son barème, de son rendement, celle aussi de la lutte contre la fraude.

Notre baromètre Ipsos-Stratégies [lire page 45] sur l'image des chaînes montre que l'écart se creuse entre public et privé. Considérez-vous que la télévision publique a retrouvé le sens de sa mission ?

J.-J.A.De façon générale, la télévision est menacée de banalisation. C'est l'un des effets d'une course à l'audience déréglée. Cette banalisation expose cependant la télévision à la désaffection du public. J'ai la conviction qu'il appartient au service public de tirer l'ensemble vers le haut, de fixer le cap de l'exigence de qualité, de favoriser la diversité, la qualité, la création, d'être fortement singulier s'agissant de l'information, de l'éducation, de la culture. C'est à ces conditions que le service public assurera son avenir. Ce sont les objectifs que j'ai fixés à la révision du contrat d'objectif et de moyens de France Télévisions.

Où en êtes-vous de la lutte contre les abus du statut d'intermittent du spectacle dans l'audiovisuel ?

J.-J.A.Deux ordonnances importantes ont été prises instituant un guichet unique pour les déclarations des employeurs occasionnels et permettant le croisement des fichiers sociaux. La délégation interministérielle de lutte contre le travail illégal s'est fortement mobilisée, plus de cent cinquante inspections du travail ont eu lieu ces derniers mois dans les entreprises du spectacle et de l'audiovisuel. Les sociétés de l'audiovisuel public me feront part, le 31 mars prochain, de leurs propositions suite au rapport Gourinchas réalisé à ma demande et qui pointe certains usages abusifs et extensifs de l'intermittence. Récemment, à France Inter, la réalisatrice de l'émission à laquelle j'étais invité, me disait travailler comme intermittente depuis 1986 pour Radio France... Est-ce normal ? L'intermittence doit cesser d'être une commodité pour les employeurs quand ils pourraient établir avec leurs salariés des relations contractuelles plus stables et plus adaptées. La lutte contre les abus est à mes yeux une priorité si on veut sauver l'intermittence. L'Unedic devrait à mon sens être plus déterminée et s'engager avec les Assedic dans la détection et la répression plus efficace de ces abus.

Souhaitez-vous inclure dans l'assiette des obligations de production des chaînes les recettes issues des activités de diversification, notamment les SMS ?

J.-J.A.Je comprends les arguments de ceux qui le demandent mais ne suis pas incompréhensif à l'égard des arguments de ceux qui récusent cette perspective. Le ministère, attaché à développer les canaux de financement de la création, travaille à rapprocher les points de vue de la production et ceux des éditeurs de chaînes. Je crois au bienfait de la concertation.

Le projet de la loi dit du Paquet Télécom a été qualifié par le député PS Didier Mathus et par Canal + de cadeau fait à TF1 et M6...

J.-J.A.Monsieur Mathus ne s'est jamais distingué par sa modération et par son impartialité. Le gouvernement et la majorité ne font de cadeaux à personne. Ils recherchent ce qui convient le mieux à l'intérêt général et au développement global du secteur.

Comment appréhendez-vous le mouvement contre la publicité ?

J.-J.A.Ces actions me choquent. Je n'ai jamais considéré que l'Union soviétique sans publicité était un idéal. La publicité c'est de la création, c'est un tonique pour le marché. Dans le métro, elle est appréciée par ceux qui voyagent. Elle informe aussi sur les expositions, les films qui sortent, la programmation des théâtres. Elle procure des ressources à la RATP et contribue ainsi à son développement, au renouvellement de ses installations et de ses matériels. Combattre la publicité, c'est se placer dans une perspective utopique et agressive à l'égard de la réalité du monde. De surcroît, je ne saurai jamais reconnaître comme légitime des actions de dégradation du bien d'autrui, et moins encore des biens publics. Gardons-nous d'être laxistes à ce sujet !

Et pourtant beaucoup de villes travaillent à une réduction du nombre de panneaux publicitaires...

J.-J.A.Entre le refus dogmatique de la publicité et le consentement à l'égard de sa prolifération désordonnée, il y a une nuance. Que les villes cherchent à réguler, à normaliser la présence de la publicité, c'est une bonne chose. Il en va de la qualité du cadre de vie et du respect de l'environnement historique et naturel. Et puis, vous le savez, trop de pub tue la pub !

Vous êtes arrivé avec une très bonne cote dans les milieux culturels. Il y a aujourd'hui, semble-t-il, beaucoup d'hostilité à votre encontre. Considérez-vous avoir fait une erreur de communication ?

J.-J.A.Qu'on puisse toujours mieux communiquer, c'est sans doute vrai. Mais quand on gouverne et qu'on agit, il ne faut pas réduire l'action publique à la communication. On a parfois vu des ministres plus se soucier de plaire que de faire. C'est une mauvaise maxime de gouvernement. Gouverner, c'est aussi prendre des risques. C'est assumer des responsabilités. C'est résister à la facilité. C'est avoir des objectifs et des points de vue. Voilà les règles qui guident mon action. Quand aux milieux culturels, j'en viens, j'en suis, c'est avec eux que je travaille tous les jours, que je m'engage, c'est là que j'ai mes amis et ma vie. Ceux qui cherchent à accréditer l'idée d'une hostilité réciproque visent d'autres buts que le service de la culture. Il y a dans le débat sur la « guerre à l'intelligence » une force effrayante d'instrumentalisation politicienne. Cela ne veut pas dire qu'il faut méconnaître l'inquiétude de certains intellectuels ou créateurs. Ça, c'est une chose sérieuse et que j'aborde avec respect.

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