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Où va Lagardère ?

23/02/2006 - par Amaury de Rochegonde

L'entrée du groupe présidé par Arnaud Lagardère dans Canal + traduit une stratégie plus opportuniste et pragmatique que réellement audacieuse et conquérante.

On pouvait être joueur, entrepreneur ou sortir. On a décidé d'être entrepreneur et de garder toutes les options possibles, y compris les liquidités. » Arnaud Lagardère, ce 17 février, a la satisfaction du navigateur qui tient enfin son plan de route. Depuis le temps que son groupe annonçait son grand retour dans la télévision, après l'échec de la Cinq en 1992... Depuis le temps qu'on le disait en discussions avec le groupe Canal + et son actionnaire Vivendi Universal... Cette fois, ça y est ! Arnaud Lagardère présente ce jour-là un « projet d'accord » avec VU, qui prévoit que son groupe prendra 20 % d'un ensemble provisoirement intitulé « Canal + France » en échange de sa participation de 34 % dans CanalSat et d'une soulte de 525 millions d'euros.

À terme, d'ici à trois ans, le groupe de médias et d'aéronautique bénéficiera en outre d'une option d'achat sur 14 % supplémentaires. Il lui appartiendrait alors de payer « un minimum de 1,05 milliard d'euros » pour monter à 34 % dans l'entreprise. Avec Canal + France, Lagardère devient le deuxième actionnaire de la future plate-forme contrôlée à 65 % par Vivendi, qui comprendra non seulement Canal + (5 millions d'abonnés), mais aussi CanalSat (3,1 millions), TPS (1,7 million) Multithématiques (filiale de chaînes thématiques) ainsi que MediaOverseas, la structure de commercialisation des programmes en Afrique et dans les DOM-TOM.

Si l'on se souvient combien Lagardère a été attendu, espéré ou craint à Canal +, cette entrée peut paraître minimaliste. D'autant que nul n'a oublié qu'Arnaud Lagardère s'est montré au départ très gourmand, en exigeant le cocontrôle de la chaîne, un droit de regard sur sa stratégie éditoriale et une participation active au management. Ne dit-on pas que Jean-Pierre Cottet, le patron du pôle Audiovisuel de Lagardère Active, a été recruté spécialement pour prendre, au moins à terme, les rênes de la chaîne cryptée ?

Jeu ouvert pour l'avenir

Dans les faits, on est aujourd'hui loin du compte. Lagardère n'aura pas de minorité de blocage, pas son mot à dire sur la ligne éditoriale de Canal +, ne pourra pas influer directement sur son management, même s'il va faire entrer deux personnes au conseil de surveillance du nouveau groupe de télévision à péage, contre sept pour Vivendi (sans compter une personnalité qualifiée et un représentant du personnel). En cas de montée au capital dans trois ans, les « Lagardère Boys » pourront certes totaliser trois membres à ce conseil. Mais par un jeu de droits de vote, selon nos informations, le groupe Lagardère ne disposera pas, au final, de la minorité de blocage même s'il détient 34 % des actions. Interrogé sur « les fonctions opérationnelles » de ce nouvel actionnaire, Jean-Bernard Lévy, PDG de VU, a été on ne peut plus clair : « Seul Vivendi en détiendra le contrôle exclusif. »

Au sein même du groupe Lagardère, on concède que le géant de l'édition, de la presse et de la radio est peut-être passé à côté d'une opportunité stratégique en juin 2002. « On aurait pu avoir Canal à l'époque pour 1 franc symbolique car l'entreprise était au plus mal, confie un ancien du groupe. Mais Jean-Luc [Lagardère] a finalement choisi de ne pas y aller, sans doute parce qu'il se souvenait que la Cinq nous avait coûté 3 milliards de francs et failli menacer Hachette. Notre erreur d'alors est de ne pas voir profité de la situation de Vivendi Universal à la fin de l'ère Messier, de ses pertes et de son endettement record, pour lancer sur ce groupe une OPA et mettre ainsi la main sur Canal. » C'était notamment le plan préconisé par Philippe Camus, aujourd'hui vice-président en charge de la stratégie médias du groupe Lagardère.

Depuis 2002, l'action de Bertrand Meheut, le PDG du groupe Canal +, a changé la donne. Avec l'appui de son actionnaire, VU, il est parvenu à redresser l'entreprise, en cédant ses actifs à l'étranger, et surtout à lui donner un avantage compétitif avec l'exclusivité des droits du football français (lire aussi page 42). « Lagardère n'aura pas la minorité de blocage » annonçait-il, ces dernières semaines, à ceux qui s'enquéraient de l'évolution des discussions.

Pour autant, le « gros strapontin », comme dit Le Monde, consenti à Arnaud Lagardère par le très inébranlable patron de Canal + n'est pas jugé comme une mauvaise affaire par les analystes financiers. « Pour moi, explique Arnaud Frérault, de CAI Chevreux, c'est une stratégie typique de Lagardère : des petits pas, de la prudence... C'est très malin car Arnaud aura un jeu ouvert en 2009 : il pourra sortir si le business model de la télé payante souffre trop de la concurrence des opérateurs télécoms et du triple play, rester à 20 %, monter à 34 %, ou même aller jusqu'à 100 %, grâce à un droit de surenchère si Vivendi vend ses parts. » Sous réserve de payer 2 % de plus que le mieux offrant, Lagardère a en effet obtenu le dernier mot en cas de rachat, en échange d'un droit de préemption de VU sur ses parts.

Et le numérique ?

Le groupe Lagardère lui-même se félicite de cette grande flexibilité. Sa part de Canal + n'est-elle pas devenue une « source de valeur » qui peut être rendue liquide grâce à une introduction en Bourse ? N'était-il pas enlisé avec ses 34 % dans CanalSat, alors que la recomposition de la télévision payante menaçait de se faire sous ses yeux ? « L'affaire a certes été conclue de façon un peu tardive si on se dit que Lagardère voulait échanger sa participation dans CanalSat il y a six mois, estime Pierre Bucaille, analyste chez Wargny. Mais les négociations ont été âprement menées en termes de prix, et la position de force était du côté de VU. Au final, Lagardère ne paie pas si cher sa participation de 20 %. » Le marché misait sur une fourchette comprise entre 1,6 et 2 milliards d'euros.

Cette étape est déterminante dans la stratégie d'un groupe qui n'envisage plus, aujourd'hui, de sortir de sa participation de 15 % dans EADS mais d'y rester à hauteur de 7,5 %. Reste que cela amènera sans doute Lagardère à déconsolider de ses comptes l'aéronautique, ou tout au moins à renoncer à ses pouvoirs au sein du holding de contrôle d'Airbus. D'où l'importance de son développement dans les médias, qui se caractérise plus pour l'heure par des investissements dans l'édition, comme le montre l'acquisition d'Editis et, tout récemment, de Time Warner Books aux États-Unis. Parallèlement, l'expansion dans la radio et même la presse magazine se heurte à des seuils anti-concentration.

Il ne lui reste plus que la télévision à conquérir, après l'échec de Match TV en 2005, et le numérique d'où le groupe est encore singulièrement absent. « Le groupe est très faible sur Internet, observe Jacques Falzon, analyste chez KBC Securities. C'est d'autant plus dommage que maintenant, on a les tuyaux en haut débit. » Pierre Bucaille, chez Wargny, n'exclut pas que Lagardère s'intéresse à des acteurs comme aufeminin.com. Aux États-Unis, il est sur les rangs pour racheter le site féminin Ivillage.

L'arrivée dans Canal + tourne donc une nouvelle page de la saga Lagardère. Moins offensive que défensive, la stratégie d'Arnaud Lagardère vise plus la protection d'un empire que la réalisation d'un rêve. Quant à l'engagement tant annoncé dans la télévision, il prend acte du manque d'opportunités, tant du côté de France 2, que le gouvernement ne souhaite pas privatiser, que du côté de M6, bien calé entre les mains de RTL Group. L'héritier se révèle ainsi plus opportuniste, pragmatique et patrimonial que réellement audacieux ou conquérant. Le rêve est-il toujours là ? « Oui, affirme un proche, mais il est moins bruyant... et plus sûr. » Arnaud Lagardère, il est vrai, a trente ans devant lui.

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