Si les associations antialcoolisme se déclarent en faveur d'une application stricte de la loi Evin, les viticulteurs, eux, aimeraient se voir ménager une place à part. Roland Courteau, sénateur (PS) de l'Aude, vient de déposer une proposition de loi visant à établir une distinction entre le vin, « boisson agricole », et les autres alcools, de manière à sortir la production viticole du champ d'application de la loi Evin. Arguments avancés : il s'agit de valoriser le travail et l'expertise des vignerons tout en insistant sur les différences entre les nombreux cépages.
« Trois canicules par an »
Certains producteurs ou organismes professionnels, tel le Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), se disent, eux, carrément favorables à une législation « à l'espagnole » : dans la péninsule Ibérique, le vin est considéré comme un aliment et traité comme tel en termes de communication. «Le vin accompagne les repas, et ses vertus positives sont reconnues »,souligne Tanguy Chatillon, directeur marketing du CIVB.« Il y a une vraie différence de fond entre le vin et les alcools durs. Personne ne se saoule au Montrachet ! »,n'hésite pas à avancer Stéphane Duverger-Nédellec, président de l'agence Momentum, qui assure la communication des vins de Bourgogne.
Des arguments qui hérissent les spécialistes toxicologues.« Il n'y a aucune justification scientifique dans ces projets de différenciation,se scandalise Philippe Batel.Avec des arguments aussi stupides, on peut aussi démontrer que la bière est moins dangereuse que le vin, parce que deux fois moins alcoolisée. »Pas question, donc, pour les spécialistes, de relâcher la pression. Car quoiqu'on en dise, les enjeux de santé publique restent d'actualité : 10 % des Français connaissent des difficultés liées à l'alcool et, parmi eux, 3 % sont alcoolo-dépendants.« L'alcool, c'est encore 45 000 morts par an, soit trois canicules ! »,précise Philippe Batel. Et parmi les consommateurs abusifs d'alcool, beaucoup carburent au vin...« 6 % de la consommation d'alcool en France concerne les produits viticoles, et les 22 000 nouveaux patients que nous recevons dans nos centres chaque année boivent à 23 % du vin, à 21 % de la bière et à 16 % des spiritueux,précise Patrick Elineau.Ce n'est pas en s'attaquant à la loi Evin que les viticulteurs résoudront leurs difficultés... »
La polémique serait-elle l'arbre qui cache la forêt ? Elle intervient à un moment où la consommation de vin en France ne cesse de baisser : - 50 % ces dix dernières années. Les jeunes ont depuis longtemps délaissé le ballon de rouge... pour les alcools forts, et le vin n'accompagne plus tous les repas comme autrefois. Et à la différence de leurs concurrents, les viticulteurs ont du mal à se positionner d'un point de vue marketing.« Aujourd'hui, la palette de choix est très large, le message à faire passer au consommateur est de plus en plus complexe et ceux-ci sont quasi ignorants en matière d'oenologie. La loi Evin a pour effet pervers de mettre tous les vins dans le même panier et de totalement brider la diversité culturelle alimentaire,ajoute Jérôme Agostini, directeur du Comité national interprofessionnel du vin.De plus, l'argument classique de la loi qui protège les petits producteurs de la concurrence étrangère ne tient pas. On ne souffre pas de la concurrence étrangère en France. La loi nous protège à court terme, il est plus difficile pour les grandes marques internationales de communiquer dans l'Hexagone. À moyen terme, elle nous bloque dans notre volonté de différenciation. »Les bières ou autres spiritueux sont mieux loties : ils peuvent, eux, jouer de leurs particularités en communiquant sur leur marque.
Pour se sortir de l'ornière, les viticulteurs sont condamnés à rivaliser d'ingéniosité. Suite aux lois Sarkozy, inflexibles sur l'alcool au volant, les consommateurs sont plus réticents à arroser leurs repas au restaurant. Qu'à cela ne tienne : certains établissements, en accord avec des collectives comme le CIVB, proposent désormais de reboucher soigneusement les bouteilles commandées, afin que leurs clients puissent la terminer à la maison, sans craindre un alcootest positif. L'Association nationale interprofessionnelle des vins de table et des vins de pays (ANIVIT) a annoncé, le 29 février, une campagne proposant de consommer du vin au verre lorsqu'on se trouve au restaurant, et pas forcément à la bouteille et au pichet.« Il s'agit de répondre aux nouvelles attentes de consommation du vin »,indique Noël Bougrier, président de l'association.
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