17/05/2007 - À vingt ans, la nageuse est un phénomène sportif, mais aussi médiatique et marketing. Son exil italien risque-t-il d'entacher son image ?
Lundi 7 mai. « Manaudou quitte Lucas », annonce L'Équipe. À la surprise générale, la jeune championne met le cap sur l'Italie. Dix jours plus tard, le feuilleton continue d'alimenter les gazettes, en France comme en Italie. Une preuve supplémentaire du phénomène médiatique qu'est devenue la nageuse, âgée de vingt ans seulement. Une semaine avant le clash avec Philippe Lucas, Laure Manaudou était venue s'installer sur le canapé de Vivement dimanche, l'émission de Michel Drucker sur France 2. Après la une des magazines, dont Paris Match, une véritable consécration populaire. Tout sourire devant les caméras, et en présence de son futur ex-entraîneur, son attitude ne laissait en rien présager la suite. La dispute fatale entre ce dernier et sa nageuse aurait d'ailleurs éclaté sur le chemin du retour. Fuite par amour pour retrouver son beau nageur sicilien Luca Marin ? Désaccord avec le médiatique Philippe Lucas ? Les journaux en ont fait leurs gros titres. Donnant lieu à un véritable règlement de comptes par conférences de presse interposées...
À égalité avec Zidane, Laure Manaudou est la sportive préférée des Français. Mais aussi bien sportivement que médiatiquement, elle est à un tournant de sa carrière. En s'émancipant d'un mentor avec lequel elle travaille depuis l'âge de 14 ans et en s'exilant en Italie, ne risque-t-elle pas d'abîmer son image ? Côté sponsors, si le discours officiel se veut rassurant, le malaise est palpable. Pas question de parler de l'exil italien de leur « égérie ». Chez Lancel, dont Manaudou est une ambassadrice, c'est motus. « Aujourd'hui, Lancel ne parle pas de Laure Manaudou. On en a parlé quand il fallait, maintenant, cela suffit », lâche Isabelle Brulier, directrice de la communication, d'ordinaire fort diserte sur le sujet. Chez le voyagiste en ligne lastminute.com, on précise qu'« un accord écrit de Didier Poulmaire [l'agent de la championne] est nécessaire pour s'exprimer sur Laure. » Au Canet-en-Roussillon, lieu d'entraînement de la nageuse jusque-là, on a du mal à cacher son amertume : « Même si Philippe Lucas reste ici avec ses nageurs, il n'y a qu'une seule Laure Manadou », lance Jean-Marie Portes, directeur des sports de la ville. Liée par un contrat d'image, celle-ci était devenue l'ambassadrice de la station balnéaire. Un énorme « plus » en termes d'image pour la ville, qui part en gouttes d'eau, même si la sportive reste licenciée du club...
Une image très contrôlée
La prudence des sponsors de la championne révèle le verrouillage du « système Manaudou ». L'image de l'athlète est contrôlée. Loin des dérapages médiatiques, elle est orchestrée par Didier Poulmaire, qui - avant que n'éclate « l'affaire » - avait accordé une interview à Stratégies (lire ci-contre). Ancien avocat de marques de luxe, il gère d'une main de fer les intérêts de la nageuse depuis 2004. Cette année-là, à dix-sept ans, elle devient championne olympique. « La jeune sportive s'est alors métamorphosée. La star est née ce soir d'août 2004, à Athènes », se souvient Nicolas Préault, directeur général d'Arena France, son équipementier officiel depuis 2001.
Petit à petit, Didier Poulmaire a largement contribué à transformer la nageuse performante en championne populaire. Peu de sponsors, mais des associations d'images réussies. Dernier coup en date : un contrat de mécénat signé avec le holding de la famille Pinault, Artemis , à hauteur de 1 million d'euros par an sur cinq ans. Pour justifier son intérêt, l'industriel a parlé d'un « coup de coeur » pour Laure Manaudou. « Mieux vaut trois ou quatre beaux contrats réussis qu'une quinzaine brassant tout et n'importe quoi, estime Jean-Pascal Forges, agent d'image chez Starlink. Résultat, Manaudou a encore une image vierge et saine. » Et ce qui est rare est cher... En ne « vendant » pas sa championne à n'importe qui, Didier Poulmaire a fait grimper sa cote auprès des marques.
Une stratégie de « sport business » nouvelle dans l'univers de la natation, un sport à mille lieues du football à cet égard. Les revenus annuels de Laure Manaudou, estimés à 1,5 million d'euros en 2006, sont loin des 13 millions annuels engrangés par Zinedine Zidane. Mais ils ne cessent de gonfler au fil des mois... « La natation est un sport peu lucratif. La majorité des revenus de Manaudou provient de ses sponsors, donc de son image. Les contrats signés avec des annonceurs sont très importants pour elle », rappelle François Guyot, directeur de l'agence Spormarket. Lancel et Arena ont conçu des collections spéciales, griffées du papillon que la nageuse a tatoué sur son dos. Mais les contreparties auxquelles elle se plie ne sont guère contraignantes. Ainsi, le contrat signé avec Pinault ne prévoit qu'une présence à des « soirées caritatives ». Pour l'anecdote, c'est grâce au jet privé de son « mécène » que Laure Manaudou a effectué, ces derniers temps, ses allers-retours franco-italiens...
Didier Poulmaire, avocat-conseil de personnalités du sport et du spectacle, gère les intérêts de Laure Manaudou. Il détaille en exclusivité pour Stratégies le système savamment construit autour de la championne.
Pourquoi une sportive comme Laure Manaudou séduit-elle autant les marques ?
Didier Poulmaire. Elle est le symbole des filles de sa génération et elle n'a pas d'équivalent actuel dans le sport. Elle n'entre pas dans un moule, on ne peut rien lui imposer. En outre, dans les grands rendez-vous, elle ne déçoit pas son public, contrairement à d'autres sportifs français... Enfin, pour porter leur image, les marques ont le choix entre des chanteuses, des actrices et des sportives. Et les valeurs véhiculées par le sport sont tellement positives que les marques sont friandes de ce type d'association d'image.
Depuis combien de temps les marques s'intéressent-elles à elle ?
D.P. Laure est très sollicitée depuis plusieurs années. Au début de son ascension, nous avons refusé plusieurs propositions, certaines très rémunératrices... Nous nous fixons deux conditions pour signer un contrat : d'abord que cela plaise à Laure, ensuite que la marque respecte le coeur de sa vie, à savoir le sport. Ses journées sont tellement chargées qu'elle ne peut répondre qu'à peu de sollicitations, y compris médiatiques. Grâce à ces deux conditions, je pense que l'on a réussi à intégrer ses sponsors dans l'univers de Laure et pas l'inverse.
Refuser des contrats, n'est-ce pas un risque important pour une jeune championne ?
D.P. C'est une stratégie risquée car cela fait s'envoler de grosses sommes d'argent pour le sportif. Mais, a posteriori, je pense que c'est le meilleur moyen d'assurer son avenir. Le secret du marketing sportif est d'associer à l'athlète une marque qui ne dénature pas son image. Ne pas se tromper d'univers est donc capital. Ainsi, je suis persuadé que nous n'aurions jamais pu signer ce contrat avec le groupe Pinault sans cette préservation de l'image de Laure Manaudou. On peut très vite basculer dans le cliché de « la fille aux médailles qui fait un gros coup ». Le terrain est glissant !
Vous semblez beaucoup tenir à cet accord avec Pinault. En quoi est-il différent des autres contrats de Laure Manaudou ?
D.P. L'accord entre Dreamswim [structure créée pour la championne] et le holding Artemis de la famille Pinault a été signé pour cinq ans, pour un million d'euros annuels sur les bases du mécénat. Cela n'oblige Laure à aucune contrepartie. La famille Pinault respecte donc la vie de la sportive. Même si cela n'empêche pas Laure de renvoyer l'ascenseur. Ainsi, Gucci [propriété de PPR]est une marque qui lui plaît beaucoup et dont elle porte régulièrement les produits.
Les contrats signés par Laure Manaudou semblent très cadrés...
D.P. J'ai veillé effectivement à ce que les contreparties des sponsors soient limitées et bien définies. C'est pour cela que l'on n'a pas vu de campagne d'affichage avec des photographies de Laure, mises à part les publicités pour Lancel. On nous réclame des publicités télévisées, mais nous avons refusé jusqu'à maintenant. Les marques de l'univers high-tech nous sollicitent sans cesse. Notamment parce que Laure envoie de nombreux SMS, à l'instar des filles de sa génération ! Mais quant à l'associer à ces marques, la réponse est non.
Les sommes engrangées par Laure Manaudou sont encore très inférieures à celles des stars du football, notamment. Pensez-vous qu'il y a eu des abus dans le marketing sportif ?
D.P. Si l'on prend l'exemple de Zidane, je pense que oui. Son entourage ne s'est pas assez soucié de protéger son image. À part Adidas, qui se souvient des marques avec qui il s'est associé ? Je ne vois pas où est sa légitimité à prêter son image à Generali, par exemple. Il ne faut jamais oublier qu'au départ, rien ne rapproche des univers tels que le luxe et le sport, par exemple. La fusion n'est jamais garantie. Pour moi, entre Zinedine Zidane et Laure Manaudou, il y a vraiment eu un changement de génération.
Quelles sont, selon vous, les règles à suivre en marketing sportif ?
D.P. Aujourd'hui, le sport ne suffit plus à un athlète. Il doit gérer sa carrière extra-sportive sur le long terme. Mais l'un des enjeux futurs du marketing sportif sera avant tout de redonner la priorité au sport dans les contrats. Cependant, dans le cas de Laure, celle-ci ne nagera pas éternellement, il ne faut donc pas trop attendre non plus. D'autant que la natation n'est pas un sport habitué aux gros contrats. C'est également un sport exigeant et il est plus difficile de prévoir l'avenir d'une nageuse que celui d'un joueur de football.
Arena. La marque est sous contrat avec la nageuse depuis l'été 2001, celui-ci prenant fin en 2008. Une ligne de maillots lui est consacrée.
Artemis. Le holding de la famille Pinault a signé, en avril 2007, un contrat de mécénat sur cinq ans d'une valeur annuelle de 1 million d'euros.
EDF. Le groupe s'est investi dans les sports d'eau, dans le cadre de sa politique de développement durable. Le contrat prend fin en 2012.
Lancel. Le bagagiste de luxe a en fait son égérie depuis avril 2005, une ligne de bagages et de sacs à main porte son nom. Fin du contrat en 2009.
Lastminute.com. Le voyageur en ligne a un contrat avec la nageuse depuis 2005 et jusqu'en 2008.
Sporever. Société éditrice de contenu sportif sur le Web et mobile. Début de contrat en mai 2005.
Société des bains de mer de Monaco. Un « partenariat d'exception » lie la nageuse à la SBM, qui soutient LM la vie, l'association créée par la nageuse pour aider des enfants malades.
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