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Les coulisses d'une succession

21/06/2007 - Le 15 juin, le conseil de surveillance du groupe Le Monde a décidé à l'unanimité de porter à sa présidence Pierre Jeantet, secondé de Bruno Patino. Récit d'un coup d'État manqué pour renverser Alain Minc.

La Société des rédacteurs du Monde (SRM) en est convaincue : les feux sont au vert, et ce vendredi 15 juin sera un grand jour. Le groupe Le Monde va changer, puisqu'il va non seulement renouveler son directoire avec un nouveau patron à sa tête mais, en plus, Alain Minc, le président du conseil de surveillance, sera mis en minorité car sa stratégie, soutenue par Pierre Jeantet, actuel numéro deux du groupe, ne sera pas validée par la majorité des membres du conseil. Bref, la SRM s'en va vers le conseil de surveillance avec une confiance inébranlable. Son ticket est le suivant : Bruno Patino, Philippe Thureau-Dangin et Éric Fottorino. Le clou du spectacle sera de voir Jean-Louis Beffa s'avancer pour remplacer Alain Minc à la tête du conseil de surveillance. Au moins quatre actionnaires externes, sous l'impulsion de l'ancien patron de Saint-Gobain, n'ont-ils pas apporté leur soutien de principe à la SRM ? Ils sont plusieurs à vouloir définitivement tourner la page Minc. « Le pouvoir rend aveugle. Surtout à la fin. Alain Minc est comme Jean-Marie Colombani : il ne voit rien venir », affirme-t-on alors, sans sourciller, dans les couloirs du Monde.

Seulement voilà : Alain Minc a, comme d'habitude, plusieurs coups d'avance. Dans la demi-heure qui précède le conseil de surveillance, il s'est fait un malin plaisir de retourner quelques-uns de ses amis administrateurs du journal. Avec un argument tout simple : il manque un gestionnaire au trio Patino-Thureau-Dangin-Fottorino. Visiblement, l'argument fait mouche. Devant le conseil, Jean-Louis Beffa, que l'on sait séduit par Bruno Patino, déclare : « Il faut un gestionnaire pour épauler Patino. Je propose que Jeantet reste numéro deux. » Alain Minc tique : comment imaginer qu'un homme de 61ans, rompu aux négociations sociales et au management, accepte d'être dirigé par un jeune homme de 42 ans, certes brillant mais avec beaucoup moins d'expérience en gestion ? D'où cette idée : pourquoi pas l'inverse ? Un tandem d'accord, mais avec Jeantet en numéro un. La belle unité des pro-Patino est brisée. La candidature de Philippe Thureau-Dangin, soutenue par la rédaction, est pour sa part vite écartée. Certains actionnaires extérieurs, comme la Société des lecteurs et l'Association Hubert Beuve-Méry, ne veulent en aucun cas voir le patron de Courrier international entrer au directoire.

Deux conditions

Au final, Alain Minc remporte haut la main cette première manche. Il impose Pierre Jeantet, même s'il est contraint d'accepter Bruno Patino à ses côtés. Quitte à renoncer du même coup à sa stratégie de consolidation du pôle Sud de presse quotidienne régionale et à une recapitalisation. Car pour faire partie du tandem, Bruno Patino a posé deux conditions : qu'on s'engage à ne pas vendre Télérama et, en cas d'arbitrage d'actifs visant au désendettement, que ce soit la PQR qui soit cédée. Il conditionne même sa participation au directoire à une lettre écrite de Pierre Jeantet renonçant à sa stratégie initiale. Qu'à cela ne tienne : pour Alain Minc, ce qui compte, c'est de sauver son fauteuil de président du conseil de surveillance. « Il a sonné la fin de la récréation », se souvient l'un des participants à cette réunion du 15 juin. D'autant que le marchand d'influence et de réseaux se sait sur la sellette au Monde. La grogne est importante dans les rédactions, où son sarkozysme passe mal, mais aussi chez certains actionnaires extérieurs, qui lui reprochent... son lâchage en règle de Jean-Marie Colombani.

Le choix de Pierre Jeantet comme numéro un est une très bonne nouvelle pour Alain Minc. Car c'est lui qui, avec Gérald de Roquemaurel, alors PDG d'Hachette Filipacchi Médias, est allé chercher le patron de Sud-Ouest pour le faire venir à la direction générale du groupe Le Monde. Certains, au sein du journal, affirment qu'il lui avait promis la présidence du directoire en cas de rejet de Jean-Marie Colombani par la rédaction. En tout cas, l'ancien baron de la PQR n'a pas été inutile pour imposer le groupe Bolloré, dont Alain Minc est conseiller, dans Ville Plus, le réseau de quotidiens gratuits auquel appartient Matin plus.


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« Alain Minc est le seul vrai patron »

Ancien rédacteur en chef des pages Entreprises au Monde, Laurent Mauduit a quitté le quotidien il y a un an, suite au caviardage d'une de ses enquêtes. Dans son livre Petits conseils (Stock), il revient sur le système Minc.

La décision du conseil de surveillance de proposer Pierre Jeantet à la tête du Monde et Bruno Patino comme numéro deux vous surprend-elle ?

Laurent Mauduit. Non. Cette décision, fruit d'une histoire qui a vu Alain Minc prendre le contrôle du Monde, est le résultat d'une normalisation économique et d'une banalisation éditoriale. Le Monde était une exception dans la presse française : il était la propriété de ses journalistes. Or la stratégie de Minc et de ­Colombani, fondée sur l'endettement, a conduit à faire entrer dans le capital des industriels. Cette recapitalisation a été imposée aux journalistes à cause de la fuite en avant de la direction. Alain Minc a d'abord agité le chiffon rouge d'une introduction en Bourse pendant qu'il rachetait les Publications de la vie catholique à très bas prix et contractait un emprunt bancaire de deux ans qui a justifié, à l'échéance, l'entrée dans le capital de Lagardère et Prisa. La conséquence, c'est bel et bien une banalisation éditoriale. La collectivité du Monde n'a pas été assez vigilante. Pierre Jeantet est le candidat d'Alain Minc, avec son programme. Même si ce dernier y a mis un peu de ­Patino. Mais ce curieux attelage est-il de nature rassurer les journalistes de la maison ? Bruno Patino a licencié un journaliste de Télérama pour un motif qui fait froid dans le dos : « abus de ­liberté d'expression ». (1)

Cela signe-t-il la victoire d'Alain Minc ?

L.M. Les critiques sur son amitié avec Sarkozy - il était au Fouquet's le soir du deuxième tour de la présidentielle - ou sur les conflits d'intérêts auraient dû amener à tourner la page. Sur l'indépendance économique et éditoriale, je ne vois pas de sursaut mais plutôt des logiques d'arrangements pour sauvegarder un statu quo très ébranlé. Aucun des candidats ne met véritablement en cause Alain Minc et Jean-Marie Colombani. On est dans la prolongation d'un système. Alain Minc est le seul vrai patron du groupe. Et qui organise la succession ? Il est conforté alors qu'il est l'un des principaux instigateurs de la crise éthique, morale et économique du journal. Pourtant, le système Minc, avec l'endettement qu'il a suscité et l'horizon du remboursement des ORA [obligations remboursables en actions], est une bombe à retardement !

Sa prise de contrôle sur le journal va grandissant depuis 1994 ?

L.M. En 1994, nous croyions tous à la séparation entre l'éditorial et le financier. Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel étaient à la tête du journal, tandis que de l'autre côté, Alain Minc gérait les relations avec les actionnaires. Nous ne nous rendions pas compte alors que l'erreur avait été de confier l'un des postes clés du journal, la présidence du conseil de surveillance, à Alain Minc, l'entremetteur du capitalisme parisien. Ce manque de perspicacité s'explique : entre 1995 et 2002, le journal est dans une période de dynamique éditoriale, nous sortons des scoops, les ventes et les finances sont bonnes. Alain Minc joue donc alors un rôle secondaire. Mais quand, ensuite, le journal est en crise financière, tout change : c'est lui qui joue les premiers rôles. D'ailleurs, c'est à ce moment-là qu'il fait venir ses clients comme « ORAtaires » du Monde : Publicis, Caisse d'épargne, Diego Della Valle et d'autres.

Alain Minc n'est-il pas néanmoins menacé dans ses affaires ?

L.M. Il joue en effet très gros. Il n'a plus que 4 ou 5 grands patrons du CAC 40 avec lui, contre 18 ou 19 dans les années 1990. Il y a une rupture de confiance entre Alain Minc et une partie des grands patrons du CAC40, notamment Serge Weinberg (ex-PPR) et Gérard Mestrallet (Suez). Du coup, sa position au Monde a changé. L'homme d'influence, avec son rôle d'interface entre la politique, la presse et les affaires, est aujourd'hui quelque peu « bunkerisé » au Monde. Comme il est menacé dans les affaires, il a encore plus besoin du journal. Sinon, tout son pouvoir d'intercesseur disparaît. Il joue dans cette succession sa « survie » comme marchand d'influence.

(1) Contactée par nos soins, la direction de la rédaction de Télérama nous indique qu'Antoine Perraud a été licencié par le directeur général Yann Chapellon pour des motifs liés à un conflit interne à la suite de propos insultants tenus dans la rédaction.

Pierre Jeantet, un leader gestionnaire

Agé de 61 ans, Pierre Jeantet est arrivé au Monde en mai 2006. Il a été recruté par Alain Minc, qui voyait en lui le successeur idéal de Jean-Marie Colombani. Après avoir commencé sa carrière à l'AFP en tant que journaliste économique, il rejoint le projet européen de L'Expansion. Directeur général aux côtés de Jean-François Lemoine puis président du directoire de Sud-Ouest de 2001 à 2006, il a réussi à développer ce groupe dans la presse gratuite et la télévision locale. Dans sa lettre de candidature à la succession de « JMC », Pierre Jeantet écrivait : « Le pôle Sud est à la fois une réalité et un projet » et se prononçait pour un contrôle des dépenses « en agissant énergiquement sur les coûts de fonctionnement [...], tout en favorisant les développements offrant des rentabilités rapides ». Fort de son expérience de gestionnaire et doté d'un sens naturel du leadership, il rassure. Mais nombreux sont ceux qui trouvent cet homme distant et réservé peu charismatique.

D.Me.

Bruno Patino, l'éclectique multimédia

Né en mars 1965, Bruno Patino a commencé sa carrière à l'ONU. Parallèlement correspondant du Monde à Santiago du Chili, il rejoint Info matin en 1994, puis la direction internationale de Canal + en 1996, avant de prendre le secrétariat général de la branche littérature d'Hachette Livre. Il intègre Le Monde fin 1999 comme secrétaire général du directoire, avant de prendre la direction générale du Monde interactif, qu'il recentre sur l'information. Nommé en 2003 président du Monde interactif et de Télérama, il est aussi président de la régie Publicat et, depuis avril 2007, directeur de l'école de journalisme de l'IEP de Paris. Dans sa lettre de candidature à la présidence du Monde, il se prononce pour un désendettement rapide via un désengagement du pôle Sud de PQR, pour le lancement d'une nouvelle publication en 2008, pour un rapprochement entre les rédactions Web et papier et la création d'un centre de formation au multimédia et à l'audiovisuel.

A. de R.

Le Monde en bref

631,1 millions d'euros. Chiffre d'affaires 2006.

4,2 millions. Bénéfice d'exploitation.

146 millions. Pertes cumulées sur six exercices consécutifs.

62 millions. Endettement net.

69 millions. Montant des obligations remboursables en actions émises, avec échéance entre 2012 et 2014.

35 %. Part de la PQN dans l'activité du groupe.

35 %. Part du pôle magazines-livres.

26 %. Part du pôle PQR.

2 %. Pôle interactif.

2 %. Holding et divers.

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