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La communication n'est pas une arme de guerre

02/03/2006 - par Marie-Claude Sicard,

Avec un bonnet pointu sur la tête et son balai magique dans les mains, Nicolas Sarkozy ferait une amusante réincarnation de Mickey dans Fantasia, modèle accompli du technicien de surface. Car parler une fois de faire le ménage, c'est un hasard. Deux fois, c'est une coïncidence. Trois fois, c'est l'aveu d'une ambition qui prend des allures inquiétantes lorsqu'elle transparaît dans une curieuse petite phrase : « La communication est à l'action ce que l'aviation est à l'infanterie : elle nettoie le terrain. »

La formule a été manifestement conçue pour être resservie, car on la retrouve dans différentes conférences et interviews chaque fois que M. Sarkozy est interrogé sur ses écarts de langage. Elle n'est donc ni spontanée ni liée à un contexte particulier, ce qui permet de l'isoler et de l'étudier en détail. On y est même encouragé par son défenseur en personne qui, pour mieux souligner à quel point cette formule lui tient à coeur, la fait souvent précéder d'un avertissement : « La sémantique, ça compte ». Puisque ça compte, comptons.

Premier point : qui donc est visé par les bombardiers de M. Sarkozy ? Quel « terrain » s'agit-il de nettoyer ? Celui où se forme l'opinion publique, puisque c'est à elle que sa communication s'adresse. Nous, les Français, serions donc à ses yeux comme une population ennemie qu'il s'agit d'écraser sous un tapis de bombes, ici médiatiques, jusqu'à nous réduire au silence ?

Deuxième point : la compa­raison a dû être inspirée à M. Sarkozy par des publicitaires adeptes d'un marketing à l'ancienne, c'est-à-dire décalqué du modèle guerrier. Car cette sentence martiale n'est rien d'autre qu'une trouvaille de publicitaire : elle est frappante, mais résiste mal à l'examen.

D'abord, bombarder avant d'envoyer l'infanterie est une manoeuvre d'un autre siècle. Dieu fasse que nous ne soyons jamais contraints d'entrer en guerre sous les ordres d'un tel général, sinon nous revivrons la débâcle de 1940, préparée par des militaires qui se croyaient encore en 1914. Pourquoi pas des escopettes et des mousquets, pendant que nous y sommes ? Pour quelqu'un qui prétend incarner la modernité, on fait mieux.

Débat démocratique faussé

Ensuite, isoler l'action de la communication comme on sépare l'aviation de l'infanterie, c'est une absurdité. Ces deux corps d'armée ne sont pas assimilables l'un à l'autre, alors que l'action est dans la communication et vice versa. Imaginer qu'on peut communiquer avant d'agir, autrement dit que l'un est indépendant et distinct de l'autre, c'est avoir, là aussi, plusieurs trains de retard. Car si la loi - vieille d'au moins cinquante ans - selon laquelle tout est communication est exacte, alors l'action est à ranger dans la communication, et non à part.

Pourtant, s'il n'y avait dans cette formule qu'une pure et simple absurdité, il suffirait de hausser les épaules. Mais il y a pire : l'idée que la communication peut être employée pour « nettoyer le terrain » avant les assauts de la troupe. Une telle idée conduit celui qui la défend à mettre ses pas dans ceux de modèles assez peu recommandables. Qui, par le passé, s'est ainsi servi des techniques de communication comme arme psychologique pour laminer l'adversaire ? Des régimes et des dirigeants qui avaient en commun la volonté de contourner, de neutraliser ou de fausser le débat démocratique pour parvenir au pouvoir par des moyens plus efficaces sinon plus transparents- que le libre choix des électeurs.

Il n'y a qu'un technicien pour envisager de tels procédés - c'est-à-dire quelqu'un pour qui seul le résultat compte. Un stratège viserait plus loin. Et c'est un technicien de surface, car la moindre plongée en profondeur lui montrerait qu'on ne peut pas instrumentaliser la communication sans se mettre à dos ceux qu'elle vise. Oui, les mots ont un sens. Parler d'envoyer l'aviation pour déblayer le terrain, c'est dire qu'on est en guerre, et que dans cette guerre, la communication sera utilisée comme une arme. Ce parti pris a le mérite d'être clair, mais il lui manque d'être cohérent : une arme sert à tuer ou à soumettre, pas à engager un débat.

Puisque M. Sarkozy paraît si impatient de nettoyer ce bas monde, pourrait-on lui suggérer de commencer par son vocabulaire ? Nous y verrions tous beaucoup plus clair si ses opérations de pilonnage portaient leur vrai nom, et si l'on réservait celui de communication à ce qu'il désigne habituellement : non des échanges de coups, mais des échanges humains, dans tous les sens du terme.

expert en stratégies de marques et professeur de sciences des communications au Celsa (Paris IV-Sorbonne). Dernier ouvrage paru : Les Ressorts cachés du désir (Village mondial, 2005).

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