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Requiem pour les télévisions généralistes

09/03/2006 - par Jean-Louis Missika,

Spécialiste reconnu des médias, Jean-Louis Missika publie, jeudi 9 mars, un nouvel ouvrage au titre provocateur : La Fin de la télévision. Nous en publions ci-dessous quelques extraits.

Nous entrons [...] dans l'ère de l'hyperchoix. Et cette multiplication de canaux et de chaînes modifie doucement le comportement des consommateurs. Ayant à sa disposition non plus quelques chaînes mais des dizaines, le téléspectateur a appris progressivement à circuler d'une chaîne à l'autre. [...]L'écoute devient flottante, la consommation " cross media " (la consommation simultanée de plusieurs médias : radio, télévision et Internet) se banalise. La consommation individualisée d'images ou de programmes devient une habitude.

On perçoit aisément combien cette habitude peut être fâcheuse pour les chaînes dont la fonction essentielle a été jusqu'alors d'assembler des programmes de genres différents pour fédérer des audiences, selon une logique d'agrégation progressive, pensée quart d'heure par quart d'heure, voire minute par minute dans le segment particulièrement stratégique de l'access prime time ou du prime time. Un téléspectateur qui zappe détruit la pertinence de ce bel assemblage. [...] La multiplication des canaux ne se traduit pas par davantage de créations d'émissions, de téléfilms ou de séries. Ce sont bien les mêmes produits audiovisuels que l'on retrouve (même au sein de l'offre globale d'un même bouquet thématique) exposés à de multiples reprises. Les occasions de voir la même chose augmentent et déstructurent la chronologie ordonnée des programmes qu'est la grille d'une chaîne généraliste. [...]La fonction même de la chaîne généraliste est minée : car qu'est fondamentalement un programmateur de chaîne généraliste sinon un " maître des horloges ", dont le talent est d'agencer des programmes thématiques, de façon à optimiser l'audience ?

Le programmateur a toujours fait en sorte d'inventer des cases, de créer des récurrences lisibles pour le téléspectateur : le film du dimanche soir, la série du lundi, le policier du mercredi... Avec l'atomisation et la multiplication des supports, l'horloge se dérègle. La capacité de la télévision à fixer des rendez-vous, qui est à la base de sa capacité d'attraction, s'en trouve considérablement affaiblie. [...] Le pouvoir d'attraction des programmes devient indépendant de la chaîne qui diffuse, et l'on assiste par conséquent à l'érosion du concept même de chaîne. Si le téléspectateur peut voir le même produit sur plusieurs chaînes (voire plusieurs supports : vidéo, DVD, Internet), pourquoi resterait-il fidèle à une chaîne en particulier ?

Les chaînes généralistes souffrent d'autant plus de cette nouvelle situation qu'elles ont souvent un temps de retard sur leurs concurrentes du câble ou du satellite, qui construisent leur offre sur l'idée de l'avant-première. Alors que France 2 rediffuse la saison 3 de Friends, RTL9 donne en exclusivité les premiers épisodes de la saison 4. Et ce sentiment de déjà-vu nuit aux chaînes généralistes.

Ce qui est vrai pour les séries l'est plus encore pour le cinéma. Du temps de la paléotélévision et de la néotélévision, le système était simple. Le film était diffusé en salle, puis deux ou trois ans plus tard, il passait sur le petit écran. L'événement était à la mesure de l'attente : immense ! Aujourd'hui, à la salle succède le marché du DVD et de la vidéo, puis celui du " pay per view " (le paiement à la consommation, sur le Kiosque de CanalSat ou le Multivision de TPS), puis celui de la chaîne " premium " (Canal +), puis celui de la seconde fenêtre payante (les chaînes de cinéma), puis (enfin) celui de la télévision hertzienne en clair.Dans cette interminable file d'attente, les chaînes généralistes arrivent en dernier. Plus les nouvelles fenêtres et les nouveaux supports multiplient les occasions de voir, plus les chaînes généralistes sont la cinquième roue du carrosse. [...] C'est précisément pour répondre à cette nouvelle exigence des téléspectateurs de consommer à la carte et de ne plus se contenter du menu ni du planning imposé par la chaîne que divers opérateurs (Free, Neuf Cegetel, France Télécom mais aussi Canal +) ont mis au point des services de vidéo à la demande (ou VOD). Services qui font leur apparition sur le marché. Grâce à la VOD, le téléspectateur aura à sa disposition un catalogue dans lequel il pourra choisir un programme (diffusion de films ou retransmission d'événements) qu'il recevra chez lui et pourra consommer à n'importe quelle heure. Une sorte de vidéoclub à domicile, en somme, mais sans l'inconvénient de devoir sortir de chez soi pour aller louer un DVD. Avec la VOD, une nouvelle étape est franchie, qui risque fort de révolutionner la télévision. La VOD, en effet, transfère la fonction d'agencement (qui jusqu'alors appartenait aux chaînes, y compris aux chaînes thématiques puisqu'il s'agissait toujours bien d'" agencer " des programmes, même s'ils étaient tous de la même catégorie) aux téléspectateurs, leur donnant ainsi plein pouvoir sur l'emploi du temps. »

La Fin de la télévision, Éditions du Seuil, 96 pages, 10,50 euros.

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