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« Tu l'aimes bien, toi, Gaumont ? »

26/10/2006 - par Grégoire Delacourt

Philippe Gaumont, ancien président de FCB France, est décédé dimanche 22 octobre des suites d'une maladie, à l'âge de soixante-six ans. Le publicitaire Grégoire Delacourt, aujourd'hui à la tête de l'agence Quelle belle journée, a longtemps travaillé à ses côtés comme directeur de création. Témoignage.

Agence FCB, 1990. Lors de la finale pour le gain du budget du Crédit agricole, le prospect, en réunion de présentation, nous annonce que nous avons gagné. Il est midi. Une heure plus tard, pour fêter ça, Philippe nous emmène dans un de ces grands restaurants qu'il aime. Nous engloutissons des plats étoilés à toute vitesse et buvons un vin hors de prix à grandes gorgées, tels des soiffards, parce qu'il est pressé. Nous quittons le grand restaurant sans prendre le temps d'un café et remontons dans sa Mercedes noire. Il conduit comme un fou, comme chaque jour d'ailleurs, jusqu'au magasin Nicolas du boulevard Malesherbes devant lequel il arrête son auto. Il sort, ouvre le coffre, se précipite dans l'échoppe en criant : « Remplissez mon coffre de champagne ! » C'est grand, un coffre de Mercedes. Celui-ci rempli, il redémarre vivement et c'est alors, seulement, qu'avec l'ancêtre du téléphone de voiture, il appelle son assistante à l'agence pour dire que nous arrivons. L'agence FCB est alors située sur l'île de la Jatte, à Neuilly, dans un immeuble de verre. Quand nous arrivons, tout le monde est à la fenêtre. Tout le monde veut nous voir, veut savoir. Philippe stoppe la voiture au milieu de la rue, sort, ouvre son coffre à la Belmondo d'avant le Yorkshire, le vrai Bébel quoi, et il y a des cris. Toute l'agence descend et la fête commence, là, dans la rue.

C'est le problème avec les types gentils : ils pensent aux autres d'abord, ils disent merci. Ils ne claquent pas les portes. Ils sont polis, discrets, ils parviennent même à se faire oublier, et de leur vivant en plus. C'est embêtant ça, parce que tôt ou tard, on en arrive à être le Pierre Mortez du Père Noël est une ordure : « J'ai horreur de dire du mal, mais je dois reconnaître qu'il est gentil. »

Philippe, c'est le dernier vrai gentil de la réclame. Le type qui garde de quoi dormir dans sa voiture parce qu'un client peut avoir besoin de lui, à n'importe quel moment et n'importe où. Le type qui se lève parfois quand d'autres s'endorment pour retrouver son client de chez Carrefour, à l'heure où l'on décharge les camions et remplit les linéaires de surgelés, qui donne un coup de main en portant les caisses gelées, parce qu'il sait que cela compte, que lorsqu'on aime quelqu'un, on ne lui dit pas, on le fait, on le rend le plus important du monde.

Quand il a concouru pour le gain du budget Mercedes, il a fait changer la moquette de l'étage parce que quelqu'un de chez Mercedes lui avait fait remarquer qu'elle était tachée. Dieu que nous nous sommes moqués de lui ! « On ne gagne pas un budget avec une moquette neuve, Philippe ! » Il a souri, il nous a emmené dans son bureau en disant : « Non, on gagne aussi avec ça », et il a sorti de son tiroir, amusé, quatre cendriers et une vingtaine de crayons achetés dans la boutique Mercedes. Il a gagné ce merveilleux budget. Pendant des années, nous avons fait ensemble de très belles campagnes avec un client très heureux. C'est ça, Philippe. Le coup du cendrier. Le coup de la gentillesse. Le coup de l'autre d'abord.

Aldous Huxley disait d'un intellectuel que c'est quelqu'un qui a trouvé plus intéressant que le sexe. Philippe n'est pas un intellectuel. Il aime la vie, la chair et la bonne chère, le rire, le cigare et les choses qui vont vite, les voitures, l'amitié et la fraternité. Il aime tout ce qui l'émerveille et le rend plus grand. Il s'intéresse à ce qu'il ne comprend pas, et voit d'abord ce qu'il y a de bien parce qu'il sait à quel point c'est facile de voir d'abord ce qui ne va pas. Il sait que ça fait du mal, ce regard-là, que ça détruit les gens. Il aime la création parce que c'est quelque chose qui apparaît là où il n'y avait rien, il dit que c'est toujours un miracle. Il aime les idées et demande toujours : « C'est quoi l'idée ? » Le bla-bla ne l'intéresse pas. Il aime le culot, la franchise. Et, surtout, il est l'un des rares de notre métier à donner sa confiance, à la donner vraiment, sans la monnayer, sans jamais la reprendre. Avec lui, c'est pour la vie. Philippe croit aux gens, au talent. Il sait faire de la place aux autres, créer les lieux où ils sont plus grands. Et il adore se mettre en colère. Il mange très vite et trois fois. Un jour, à cause d'arêtes de poisson, j'ai cru qu'il allait mourir, mais vraiment mourir, là, dans le restaurant. Mais c'est un roc, Philippe. Un type en pleine forme, beau, distingué, sur lequel les filles se retournent souvent et sur lesquelles il a l'élégance de ne pas se retourner. Un sportif. Un liseur infatigable. Un curieux insatiable. Un bouffeur de vie. Un homme pressé. Un type increvable.

Des dizaines et des dizaines de créatifs ont travaillé avec lui. Tous ou presque ont fait une très belle carrière depuis. Philippe aime que son agence soit une « agence-école ». Un lieu où le droit à l'erreur existe, où tout est possible parce qu'il y a l'insolence de la jeunesse, la force du talent non formaté, pas encore conforme. Il aime l'impudeur des débuts, l'impétuosité des enthousiastes. C'est un vrai publicitaire. Un discret, sans doute, mais un vrai !

« La Rue Gama », « le Schwepping », « Le son qui rend fou » de Pionneer (son premier Lion d'or), « Vous n'avez jamais mangé de camembert » pour Coeur de lion, « Dans ville, il y a vie » de Monoprix, sans parler des campagnes Lamy-Lutti (son second Lion d'or), Mercedes, Charles Jourdan, Veuve Cliquot ou Ultra-Brite, avec le célèbre plongeon de Renée Simonsen, c'est lui. Kleenex, Le Crédit agricole, La Ligue contre le cancer, « Le 6e sens » de Bouygues Telecom, et mille autres choses encore, toujours lui. Des campagnes toujours honnêtes, qui mettent la marque en avant, respectent les consommateurs et enchantent les clients. C'est sa trilogie du bonheur publicitaire : la marque, les consommateurs, le client. Et lui, en dernier, comme d'habitude, comme toujours, le coup des autres d'abord.

Quand la prospection qui portait sur le relancement du camembert Elle&Vire est arrivée, il a dit : « On ne réussira pas à relancer un camembert avec un nom de fille. On peut faire une campagne, peut-être gagner le budget mais ça ne serait pas honnête. » C'était son brief, être honnête. Alors on a rebaptisé le camembert Elle&Vire en Coeur de lion et imaginé une campagne de publicité honnête. En un an, Coeur de lion est devenu coleader sur son segment en France, avec Président. Et l'est resté.

Cela ne se sait pas beaucoup parce que Philippe n'aime pas qu'on parle de lui. À Cannes, il ne voulait pas aller sur scène chercher son Lion d'or pour Lutti. On a dû menacer de démissionner.

Mine de rien, beaucoup de créatifs lui doivent beaucoup. Mine de rien, il a travaillé, à sa manière, à faire éclore beaucoup de talents en leur faisant confiance. Pour le remercier, nous cédions aux sirènes des « grandes agences créatives ». Il en tirait secrètement une certaine fierté. Philippe est un arbre. Il sait qu'un jour, les fruits tombent.

La chose la plus curieuse qu'il m'ait été donné d'entendre, alors que j'évoquais ma joie d'avoir travaillé près de sept années avec lui, est cette question : « Tu l'aimes bien, toi, Gaumont ? » J'ai compris ce jour-là que toute une vie passée à mettre les autres en avant fait prendre le risque qu'on ne sache pas quoi penser de vous. Qu'une vie passée à encourager, motiver, aimer ne fait pas de vous un publicitaire à la mode. Cela fait juste de vous un homme bon. Un homme inoubliable. Un homme vivant.

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