Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

N° 2 oblige

18/12/2008 - par Marc di Rosa

Être un numéro deux, en politique comme dans l'entreprise, n'est pas une sinécure. C'est un exercice délicat qui tient d'un numéro d'équilibriste.

«Je m'occupe des numéros un, pas des numéros deux», décline gentiment Jacques Gerstlé, membre du Centre de recherches politiques de la Sorbonne et spécialiste de la communication politique. Quand ils ne sont pas invisibles dans la sphère publique, les seconds n'intéressent pas toujours les experts.

Dans les grandes organisations politiques ou dans les entreprises, leur rôle s'avère souvent inconfortable, entre la gestion du quotidien (les directeurs généraux dans une grande entreprise) et le confinement dans un domaine particulier (Raymond Barre qualifié de meilleur économiste de France par Valéry Giscard d'Estaing). Comment exister et communiquer ?

Tout l'enjeu consiste à acquérir une autonomie et une légitimité suffisantes pour être audible, mais avec suffisamment de doigté pour ne pas apparaître menaçant. «La communication d'un second revient à un travail d'équilibre, résume Stéphane Fouks, coprésident de l'agence Euro RSCG Worldwide et conseiller de personnalités du monde de la politique et des affaires. Il s'agit d'être dans le “ni trop ni trop peu”. Le numéro deux de Renault, Patrick Pélata, correspond au profil idéal, en raison de sa relative discrétion médiatique et de sa forte légitimité.» Après vingt-quatre années passées chez Renault et une progression régulière, Patrick Pélata a été nommé directeur général délégué de la firme au losange en octobre. Il prend désormais en charge la direction des opérations du groupe, mais reste dans l'ombre médiatique de son patron, Carlos Ghosn.

Traditionnellement, la prise de parole demeure l'apanage du numéro un. La communication du second doit s'aligner sur le discours officiel du premier, à des fins d'approfondissement ou d'élargissement. «Un numéro deux peut exister s'il accepte ces règles, autrement, il devient une sorte d'Iznogoud», observe Stéphane Fouks.

Entre lignes de démarcation et de rassemblement

Dans l'entreprise, si l'objectif reste d'éviter un brouillage du message, le numéro deux véhicule souvent un discours de réalisation, celui de la concrétisation d'une idée dans la réalité. «Sous la Ve République, avant l'avènement de Nicolas Sarkozy, les Premiers ministres avaient pour mission d'assurer les affaires courantes alors que le président de la Republique se réservait les annonces symboliques», rappelle Philippe Riutort, sociologue des médias au CNRS et à l'université de Nanterre.

Au-delà de la répartition des tâches, la personnalité du «prince» influe sur la marge de manœuvre de son «vassal». «La question centrale est de savoir s'il veut garder le contrôle sur tout ou bien s'il est suffisamment confiant en son leadership pour déléguer», précise Catherine Selden, psychologue auprès des médias américains (ABC, CW et Lifetime) pour les émissions de téléréalité.

Que la conduite du numéro deux soit dictée par la loyauté à son organisation ou par ses ambitions personnelles, une constante s'impose. «Pour le second, il vaut mieux s'entendre avec le numéro un, soutient Catherine Selden. Afin d'éviter qu'il ne se sente menacé, il convient de rassurer le PDG ou le président en lui rappelant qu'il est le décideur.» Mais un comportement trop effacé ne convient pas. «Par peur du conflit, des numéros deux se font parfois tellement oublier qu'ils finissent par disparaître dans le corps social de l'entreprise», note Stéphane Fouks.

Sur le plan stratégique, il faut atteindre un équilibre entre les lignes de démarcation et de rassemblement par rapport au président pour tirer parti des succès obtenus. Entre opposition et union, la frontière est ténue et vite franchie. «À la suite de l'affaire Monica Lewinsky, Al Gore avait pris ses distances avec Bill Clinton et cela lui a coûté l'élection en 2000, rappelle Catherine Selden. Les oppositions trop marquées déplaisent.»

Autre obstacle à leur communication, les numéros deux pâtissent d'une présomption d'illégitimité. «Lorsqu'ils s'expriment, ils sont toujours susceptibles d'être démentis ultérieurement par le numéro un», remarque Philippe Riutort.

Une parade possible consiste à mettre en évidence une expertise dans un domaine bien identifié. Tel est le cas de Joe Biden, l'expérimenté vice-président choisi par Barack Obama. Président de la commission des affaires étrangères du Sénat, sa connaissance des relations internationales confère au sénateur du Delaware une forte crédibilité sur ces questions, en même temps qu'elle le circonscrit dans un territoire délimité.

En politique, les tandems s'accordent rarement à la perfection. Le duo exécutif formé par Nicolas Sarkozy et François Fillon n'échappe pas à la règle. «Souvent, les rapports se complexifient, jusqu'à friser la concurrence, comme l'ont éprouvé Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, souligne Philippe Riutort. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, François Fillon a du mal à exister.» En août 2007, dans un entretien à la presse régionale rapporté par le quotidien Sud-Ouest, Nicolas Sarkozy avait déclaré : «Le Premier ministre est un collaborateur. Le patron, c'est moi.»

Une situation qui n'est pas irrémédiable

Plus récemment, à la suite de l'interpellation de l'ancien directeur de publication de Libération Vittorio de Filippis, le rappel à l'ordre de la ministre Rachida Dati est venu directement de l'Élysée. «Certains ministres essayent de négocier directement avec Nicolas Sarkozy, considère Philippe Riutort. L'an passé, François Fillon connaissait une popularité de substitution, par ricochet, car les électeurs de son camp avaient besoin de se reconnaître en l'un des deux plus hauts personnages de l'État.»

La mise sous tutelle du second par son supérieur n'est toutefois pas une situation irrémédiable. Elle peut se transformer en une communication tactique, dont François Fillon
pourrait s'inspirer. «Alors numéro trois, Nicolas Sarkozy a réussi à être perçu par les électeurs comme un bon ministre de l'Intérieur, en même temps qu'il s'est exonéré des échecs de la politique de Jacques Chirac en soutenant qu'il était bridé dans ses actions», analyse Philippe Riutort.

Il existe également des harmonies et des nuances dans la communication des numéros deux. «Si la plupart des sociétés du CAC 40 disposent d'un PDG et d'un ou plusieurs DG opérationnels, certaines organisations adoptent une répartition des rôles plus fine», explique Jean-Christophe Alquier, président de l'agence Harrison & Wolf, qui conseille entre autres Total et la Société générale.

Exemple : le duo formé en son temps par Louis Gallois et Guillaume Pépy à la SNCF constituait «une illustration exemplaire d'une communication enrichie par un contrepoint, à l'image d'un violon dont la ligne mélodique se superpose à celle d'un orchestre», poursuit Jean-Christophe Alquier. Et d'ajouter : «Chacun d'entre eux représentait une des voix de l'entreprise : Louis Gallois incarnait les cheminots éternels et le dialogue social, tandis que Guillaume Pépy était le porte-parole du client et du marché. Cela créait des espaces d'innovation et de rupture.»

Envoyer par mail un article

N° 2 oblige

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.

Plus d’informations sur les agences avec les Guides Stratégies