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«Les entreprises sont allées beaucoup trop loin dans la dépersonnalisation»

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17/12/2009 - Pour Marie-Christine Soula, médecin du travail et directrice du pôle santé de l’Institut français d’action sur le stress (Ifas), la souffrance n’est pas une fatalité. Entretien.

Les salariés français semblent ne jamais avoir été aussi malheureux au travail que ces dernières années. Qu'en est-il exactement ?

Marie-Christine Soula. Il est clair que depuis dix ans, l'expression du mal-être au travail des salariés n'a cessé de se développer. Cela va d'un mal-être subjectif grandissant à des cas cliniques avérés, telle la dépression, qui se multiplient. Qu'il soit subjectif ou objectif, ce mal-être se traduit de différentes façons : démotivation, absentéisme, troubles musculo-squelettiques (TMS), congés maladie à répétition, etc. Autant d'expressions de souffrance au travail qui prospèrent.

Quelles sont les causes de ce mal-être ?

M.-Ch.S. Plusieurs facteurs y participent. D'abord, l'hypersollicitation de salariés condamnés à travailler de plus en plus dans l'urgence. Les nouvelles technologies n'ont sans doute rien arrangé avec des tonnes de mails à gérer. De même que l'utilisation des smartphones, susceptibles de gommer dangereusement les frontières entre vie privée et vie professionnelle. Ensuite, force est de remarquer que l'entreprise est allée beaucoup trop loin dans la dépersonnalisation. Il y a sans doute un problème de représentation des salariés : ce ne sont pas des «playmobiles» ou des «actifs», mais des êtres humains qui ont besoin d'être reconnus, de comprendre ce qu'ils font et où ils vont.

Les entreprises ne savent-elles plus communiquer auprès de leurs salariés ?

M.-Ch.S. Qu'une entreprise évolue, c'est bien normal. Mais si vous demandez à vos salariés de changer, encore faut-il les accompagner, par exemple dans l'adéquation compétence-poste, et leur expliquer les enjeux de la transformation. Sans information, les salariés n'y comprennent plus rien et considèrent les visions stratégiques de leur direction de plus en plus floues. De fait, les entreprises communiquent très peu sur le comment et le pourquoi. Or, tout un chacun a besoin de donner du sens à son travail pour s'y sentir bien.

Quelle part de responsabilité ont les managers intermédiaires et les services de ressources humaines en matière de souffrance au travail ?

M.-Ch.S. Les managers intermédiaires refusent d'être pris comme boucs émissaires et je les comprends. Eux aussi connaissent le stress et sont totalement débordés. Concernant les services ressources humaines, c'est un peu différent. Nombre de leurs managers sont d'anciens financiers, ils ne savent pas faire dans l'humain et ont rarement d'objectifs en la matière. D'une manière générale, il n'y a pas un service responsable. C'est un ensemble. Même les syndicats ont une part de responsabilité. La souffrance au travail n'est apparue dans leur agenda qu'à partir de 2005. Auparavant, ils préféraient se concentrer sur leur cœur d'activité qu'est l'emploi.

Ces derniers mois ont été marqués par une multiplication de suicides en entreprise. Est-ce un phénomène récent ?

M.-Ch.S. L'apparition des suicides et tentatives de suicides sur les lieux de travail est un phénomène récent apparu dans les années 1990. Les médias ont porté le débat sur la place publique en 2007, après ceux enregistrés chez Renault, Peugeot, EDF et France Télécom. Alors, bien sûr, les causes d'un suicide sont toujours multifactorielles, mais leurs modalités de mise en œuvre, leur mise en scène, où l'entreprise est présentée comme principale accusée, interrogent.

Les «suicidés» ont-ils un profil particulier ?

M.-Ch.S. Des psychanalystes, comme Christophe Desjours, ont travaillé sur cette question. Je rejoins complètement son analyse, qui considère ces salariés ni comme les plus fragiles, les plus faibles ou les plus déprimés, mais au contraire comme les plus impliqués, les plus investis dans leur travail. Sauf qu'ils n'arrivent plus à atteindre la performance qu'on leur demande. Ce manque de reconnaissance dans leur travail leur renvoie une image négative d'eux-mêmes. En quelque sorte, ils lavent ce déshonneur de la façon la plus tragique. Se suicider est le contraire d'un non-choix.

Quelles sont les réactions les plus communes constatées après un tel drame ?


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