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Management

Patrice Flichy : « Le travail indépendant ne va pas remplacer le salariat »

31/10/2018 - par Propos recueillis par Gilmar Sequeira Martins

Professeur de sociologie à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée, Patrice Flichy suit l’évolution du monde digital depuis deux décennies. Il revient sur l’impact de l'ère numérique sur le travail et le salariat, notamment en remettant en cause les cadres hiérarchiques.

Dans votre livre, Les Nouvelles frontières du travail à l'ère numérique, vous montrez que les mutations des formes de travail procèdent de la numérisation des activités humaines. Le digital réinvente-t-il la notion même de travail ? 

Patrice Flichy. Le numérique change tant de choses qu’il faut se reposer la question de ce qu’est le travail, qui ne coïncide pas complètement avec le salariat. De nombreux secteurs ont été bouleversés comme le transport de personnes, l’hôtellerie et la restauration. Les frontières entre le salariat et les autres statuts sont devenues plus poreuses. Il y a aujourd’hui environ 10 % des actifs qui sont des indépendants mais aussi toute une série d’activités, comme le bricolage, qui pourraient être considérées comme du travail. Cela met fin à la frontière classique entre travail et loisirs et ouvre sur une conception plus large du travail comme engagement dans une activité. L’autre point important qui favorise cette porosité, c'est que beaucoup de compétences peuvent désormais être acquises hors du système classique de formation et sont rendues accessibles à tous. Les réseaux sociaux et YouTube en particulier sont devenus des lieux de formation qui permettent d’acquérir et d’échanger des compétences mais aussi de démontrer ses propres capacités.

 

Ce sont aussi des lieux d'expression de communautés de compétences...

Avec le numérique, ces communautés prennent une dimension inédite. Ce qui caractérise internet, c’est cette nécessité de voir ses compétences reconnues, il y a donc tout un travail de visibilité à effectuer. Enfin, il faut aussi mentionner la diffusion croissante d’outils d'auto-production toujours plus sophistiqués. Cela a commencé avec le micro-ordinateur et aujourd’hui, il y a le home studio pour créer de la musique ou l'imprimante 3D.


Le numérique bénéficie-t-il surtout aux plus agiles ?

Le numérique bénéficie surtout aux travailleurs de l’intelligence, les métiers directement liés au web, notamment. Il permet de développer une activité en indépendant ou de se créer un espace pour approfondir ses compétences. Il y a aussi une face plus sombre avec des plateformes qui proposent de micro-tâches comme la retranscription des données portées sur les tickets de caisse. Le travail à l’ère numérique débouche sur trois cas de figure. Dans le premier, des personnes deviennent complètement indépendantes - c’est le cas des développeurs informatiques. Dans le second, elles obtiennent une activité plus ou moins régulière et très encadrée - c’est le cas des conducteurs de VTC. Enfin, dans un troisième cas, le numérique permet de mener une activité secondaire et d’en tirer un revenu complémentaire.


Qu’entendez-vous par « travail ouvert » ?

Je propose cette notion pour mieux faire comprendre que le numérique remet en cause nombre de professions fermées et permet à des individus de réaliser d'autres activités marchandes à côté de leur métier principal. La plateforme Etsy, par exemple, commercialise des objets artisanaux réalisés par des non artisans. Dans cette deuxième activité, les individus cherchent à se réaliser, en effectuant une tâche dans sa totalité. Le numérique permet de satisfaire plus facilement des aspirations déjà présentes. Une enquête de l'Apec [La réorientation professionnelle en début de carrière, septembre 2015] montrait que 14 % des diplômés bac+5 changent d’activité deux ans à peine après l’obtention de leur diplôme. 


Pourquoi estimez-vous que les algorithmes posent problème ?

Les algorithmes des plateformes numériques sont un problème clef car ils sont fermés, de sorte que les utilisateurs ne connaissent pas les critères qui aboutissent à leur confier une tâche. Des conducteurs de Uber se sont ainsi aperçus que la plateforme n’attribuait pas forcément une course à la voiture la plus proche ou que la marque de la voiture influençait la décision de l’algorithme. D’où une revendication de transparence sur les algorithmes. À cela s’ajoute l’instabilité des tarifications, qui évoluent du jour au lendemain. Sans oublier que ces plateformes n’offrent aucune des prestations sociales du salariat : arrêt maladie ou accident du travail, retraite ou congés. Lorsque des personnes travaillent exclusivement pour une seule plateforme, elles peuvent être tentées d’obtenir le statut de salarié. Des systèmes d’assurance ont donc été proposés qui donnent accès à des garanties comparables. Par ailleurs, les plateformes contournent les règles publiques d'encadrement de certains services (transport des personnes, livraison, hébergement...). S'appliquent alors des règles qui sont celles d'activités privées.

 

Le salariat va-t-il se dissoudre dans le numérique ?

Les statistiques montrent que le salariat ne va pas disparaître. La croissance du travail indépendant depuis la fin des années 2000 tient surtout à la création du statut d’auto-entrepreneur. Il ne va pas remplacer le salariat car ce statut est basé sur un contrat social où la subordination hiérarchique a pour contre-partie des prestations sociales et une rémunération régulière. Comme l’a montré l’économiste Ronald Coase, une entreprise ne peut pas tout contractualiser. Cela prendrait tout simplement trop de temps de concevoir un tel schéma. L’externalisation se borne donc, pour l’essentiel, à déléguer des tâches annexes à des prestataires extérieurs et à conserver le « cœur de métier » dans l’entreprise.

 

Il n'y aura donc pas d'impact ?

Si, le travail à l’ère numérique va impacter le salariat. Car il donne une force supplémentaire à la demande d’autonomie des salariés. Il y a aujourd’hui un sentiment très répandu qui considère la hiérarchie comme lourde et inutile. Selon une enquête de la CFDT [Parlons travail, mars 2017], un quart des salariés estime qu’ils travailleraient mieux sans supérieur hiérarchique et 62 % aussi bien. Pour l’instant, les entreprises n’apportent que des réponses embryonnaires à cette aspiration. Certaines ont déjà engagé des évolutions. C’est d’autant plus nécessaire que l’évolution des compétences de base des travailleurs, point trop peu évoqué, n’a rien à voir avec ce qu’elle était par le passé. Aujourd’hui, 80 % des gens ont le niveau baccalauréat alors qu’il y a 50 ans, la proportion d’une classe d’âge ayant le baccalauréat ne dépassait pas 15 %. Ce n’est pas un hasard si dans les métiers en tension, en particulier dans l’informatique, beaucoup de salariés souhaitent avoir le statut de travailleur indépendant. Cette aspiration est d’autant plus forte en France que l’organisation du travail y est plus hiérarchique que dans les autres pays européens.

Un arpenteur des sentiers numériques

Professeur de sociologie de l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée, Patrice Flichy est aussi chercheur au Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés (LATTS) et directeur de la revue Réseaux, communication, technologie et société. Spécialiste de l’histoire d’internet, il mène aussi des recherches sur les activités amateurs et le travail numérique. Avant Les nouvelles frontières du travail à l’ère numérique paru en 2017, il a notamment publié L’imaginaire d’internet (La Découverte, 2001) et Le sacre de l’amateur (Paris, Seuil, 2010).

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