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ressources humaines

Génération stagiaires

06/05/2004

Depuis quatre ans, les agences de publicité multiplient le recours aux stagiaires. Une pratique tentante mais risquée dans un secteur déjà fragilisé.

Le parcours de David Derouet, vingt-cinq ans, en ferait rêver plus d'un. Fin 1999, cet étudiant en arts appliqués a décroché un CDI chez Young&Rubicam après deux mois de stage. Un cas rarissime actuellement.« J'ai eu une chance incroyable de rentrer à cette époque sur le marché du travail »,se réjouit ce directeur artistique passé depuis chez Devarrieuxvillaret. Entre 1999 et aujourd'hui, les règles du jeu ont quelque peu changé pour les stagiaires.« La crise est passée par là »,lâche Jocelyne Gnemmi, responsable du trafic à la Young, qui voit des candidats frapper à sa porte après... deux ans de stage. Une tendance qui en dit long sur les problèmes d'insertion de ces débutants, le plus souvent faiblement indemnisés - ce ne sont pas des salariés -, victimes du gel des embauches. Et cela quel que soit le métier, de la création au commercial, de l'achat d'art au médiaplanning. Pourtant, les agences ont plus que jamais recours aux stagiaires pour répondre à la pression de leurs clients. Ainsi, pas moins de cinq cents étudiants ont défilé dans les bureaux du groupe Publicis l'an dernier. Et, globalement, la proportion de stagiaires s'élève entre 10 % et 15 % des effectifs, selon les agences. Une part d'autant plus importante que la durée des stages s'allonge :« Six mois en moyenne, plus quand la convention avec l'école le permet »,indique Isabelle Jacquot, directrice des ressources humaines de TBWA France, qui y voit une relation« donnant-donnant »entre son entreprise et les débutants.« C'est pour nous un excellent moyen de repérer les talents,complète-t-elle.Pour eux, c'est l'occasion de faire leurs preuves dans la durée. »

Une main-d'oeuvre motivée

L'immersion en agence reste donc la voie royale pour décrocher un premier job. Un rêve sur le papier : sur les quatre-vingts stagiaires venus rejoindre ses rangs en 2003, TBWA France n'en a recruté que... cinq.« Dans une conjoncture morose, les agences sont confrontées à un paradoxe puisqu'elles font davantage appel aux étudiants mais sans embauche à la clé »,regrette Patrick Lecercle, directeur associé chez J. Walter Thompson. Il faut dire que les DRH croulent sous les demandes.« Plutôt que de rester inactifs en attendant qu'une place se libère, les jeunes préfèrent enchaîner des stages pour muscler leur CV »,observe Hervé Pommier, directeur de l'école Sup de création, à Roubaix, dont seulement la moitié des vingt-deux diplômés de 2003 ont trouvé un emploi. De quoi créer un goulet d'étranglement pour les entrants sur le marché du travail et ces stagiaires de longue durée. Rudy Lelloum, vingt-deux ans, est aux abois. En dernière année à l'École française des attachés de presse et des professionnels de la communication (Efap), son stage de six mois au département Stratégie plurimédia de Mindshare s'est terminé fin avril.« C'est un compte à rebours très stressant »,commente-t-il avant d'ajouter qu'il prévoit de se réinscrire à la fac pour bénéficier d'une nouvelle convention de stage. Pour Josselin Pacreau, vingt-trois ans, embauché en CDI chez Spinger&Jacoby en décembre 2003, après un an et demi de stages et neuf mois de CDD,« l'obstination a fini par payer ».

Cette main-d'oeuvre motivée se révèle fort utile pour les agences. À peine arrivés, les stagiaires sont mis à l'ouvrage.« Déjà formés aux nouvelles technologies, ces jeunes sont opérationnels en moins de trois mois. Le tout à moindre coût et sans charges patronales »,condamne Jacques Toutain, membre Betor-Pub (syndicat de la pub CFDT), qui n'hésite pas à parler de« travail dissimulé »(lire ci-après). En effet, la tentation paraît grande de demander une véritable activité productive à des étudiants, prêts à travailler dix à douze heures par jour. D'autant que les annonceurs imposent des délais et des budgets de plus en plus serrés.« Les stagiaires déchargent les teams et les commerciaux débordés par les appels d'offres et les gros projets »,explique François Brogis, chef de publicité chez Saatchi&Saatchi. Au programme des apprentis créatifs : inserts presse, plaquettes de campagne, messages radio et autres tâches annexes. Quant aux chefs de publicité ou médiaplanneurs stagiaires, ils effectuent surtout de la veille concurrentielle et préparent les réunions. Des missions loin d'être anecdotiques puisqu'elles fidélisent et font partie intégrante du contrat avec le client.« J'ai même réalisé gratuitement une campagne pour le label sportif d'un grand constructeur automobile »,se souvient une ancienne stagiaire, devenue depuis directrice artistique dans une petite agence.

Pour Pierre Dappélo, qui dirige l'agence Labelleidée après avoir assumé la présidence de Draft et Wunderman en France,« les stagiaires permettent surtout aux agences de comprimer leurs frais de personnel et ainsi de sauver leurs marges ».Des économies non négligeables au vu de la masse salariale, qui représente entre 50 et 70 % des comptes d'exploitation des agences de publicité. Mais, à terme, l'opération peut se révéler contre-productive. Un recours abusif aux stagiaires suscite parfois les remontrances des annonceurs sur la perte de qualité des prestations.« Nos membres se plaignent de la déqualification de leurs interlocuteurs, causée par un jeunisme qui se double d'un déficit d'encadrement »,confirme Didier Beauclair, directeur des médias à l'Union des annonceurs (UDA). Si les DRH assurent ne pas mettre leurs stagiaires en contact avec les clients, une professionnelle d'une régie de télévision pointe les conséquences de leur travail dans les agences médias :« Des stagiaires, encadrés par des juniors obnubilés par le coût du GRP, programment des spots publicitaires à des heures qui ne permettent pas de toucher leur cible. »Sans compter que ces stages de longue durée engendrent une sélection sociale parmi les nouveaux publicitaires.« Avec au mieux 30 % du Smic, comment voulez-vous vous loger pendant au moins un an sans l'aide d'une famille parisienne et souvent aisée ! »,soupire Stéphanie Rophile, nouvelle conceptrice-rédactrice chez Young&Rubicam, après onze mois de stage. Les parents de cette Savoyarde de vingt-quatre ans devront peut-être subvenir à ses besoins si son CDD n'est pas renouvelé en juin prochain. Un parcours du combattant qui pousse de nombreux provinciaux à abandonner, malgré le désir de mixité sociale au sein des équipes.

Pour éviter ces dérives, certaines enseignes prennent les devants. Depuis 1997, Benoît Roger-Vasselin, DRH du groupe Publicis, a imposé aux stages une durée maximum de six mois.« Au-delà, c'est un CDD masqué avec un vrai risque d'abus vis-à-vis du jeune. D'autant qu'à terme, cela nuit à la valorisation de notre travail auprès des annonceurs »,justifie-t-il. Chez BETC Euro RSCG, les syndicats veillent au grain :« Nous avons obtenu la mise en place d'un tutorat des étudiants, accompagné d'un guide et de deux entretiens d'évaluation de stage »,explique Danielle Lambert, déléguée FO. Cette conceptrice-rédactrice ne manque pas de consulter la liste mensuelle des mouvements du personnel pour contrôler l'embauche prioritaire des anciens stagiaires. Mais, dans un milieu peu syndiqué, où toutes les agences ne possèdent pas un comité d'entreprise, une chape de plomb pèse sur ce type d'informations. Pour Isabelle Jacquot, la DRH de TBWA France, le meilleur garde-fou reste les jeunes diplômés eux-mêmes :« Si nous traitons mal nos stagiaires, ils risquent d'aller postuler chez les annonceurs, aux salaires bien plus alléchants. »Un déficit d'image qui pourrait provoquer, à terme, une fuite des talents.

En savoir +

>www.betor-pub.org

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