Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

pigistes

Les intermittents du journalisme

05/05/2005

Les pigistes ne sont pas tous logés à la même enseigne. Certains unissent leurs forces pour sortir d'une précarité, parfois voulue, souvent subie.

Ce 4 avril, au Press Club de France, à Paris, Yann Kernavo, président de l'association Profession pigiste, fait face à une cinquantaine de journalistes. Dans un élégant costume clair, l'homme est venu soutenir la sortie de la 5e édition duGuide de la pige,un ouvrage pratique à l'usage des 6 500 pigistes que compte la profession. Pour un peu, on le prendrait presque pour un cadre du marketing, tant il parvient à donner une image positive et rassurante du journaliste indépendant payé au feuillet.

Rien n'agace plus Yann Kernavo que cette image misérabiliste du journaliste précaire, encore assimilé à une« sorte d'intermittent du spectacle qui ne manifeste pas ».Pour lui, la réalité des pigistes aujourd'hui est plutôt celle d'une profession qui s'organise. En témoignent les commissions de pigistes dans les clubs de la presse en région, les 1 200signatures envoyées pour une pétition sur la formation... et même la première grève de pigistes réalisée par Infomer, filiale d'Ouest France.

Une concurrence accrue

« Depuis 2000 et Internet, les pigistes ont appris à se parler,note-t-il.Il n'y a plus cette paranoïa vis-à-vis du voisin par peur de se faire piquer le boulot. »S'il ne nie pas les difficultés des pigistes, Yann Kernavo a le sentiment que l'offre de travail est au rendez-vous :« Le volume de piges augmente. »Pour Jean-Marie Charon, sociologue au Centre d'études des mouvements sociaux (EHESS), l'emploi pigiste correspond à une vague de fond. Davantage de magazines spécialisés ou professionnels, de quotidiens gratuits ou d'agences d'images, c'est l'assurance de plus de pigistes.« La spécialisation génère les piges et les gratuits portent en germe le développement de l'emploi pigiste dans la presse quotidienne »,assure-t-il.

Sur le terrain, le tableau semble moins idyllique. Diplômée en 2003 de l'École supérieure de journalisme de Lille, Anne-Lise Carlo vit la même galère quotidienne que la plupart de ses anciens camarades de promotion.« Sur vingt-cinq élèves en presse écrite, une poignée seulement est en poste aujourd'hui ! À aucun moment nous n'avons été préparés à cette précarité »,déplore cette journaliste de vingt-six ans, dont les piges pourOuest France, PèlerinouLa Tribunelui rapportent par mois entre 3 000 et... zéro euro !« Avec des revenus aussi irréguliers, comment voulez-vous trouver un appartement à Paris ? »,regrette-t-elle.

D'autant qu'au Yo-Yo des fiches de paie s'ajoute une concurrence accrue sur le marché du travail. En dix ans, le nombre de pigistes a doublé, tandis que celui de tous les journalistes n'augmentait que de 25 %.« Nous sommes trop nombreux pour la capacité d'absorption des journaux. Il faut avoir un moral d'acier et des millions d'idées pour faire la différence »,observe Stéphanie Marteau, vingt-huit ans, qui fait le grand écart entre 600 et 7 000 euros mensuels en vendant ses reportages àParis Match, Le Figaro magazineouBiba.

« Bas salaires, temps de travail explosé, non respect du Code du travail... Nous sommes devenus une variable d'ajustement »,soupire Yves Gaubert, cinquante-neuf ans, pigiste pour Infomer. En février dernier, ce délégué du Syndicat national des journalistes (SNJ) a fait grève pendant trois semaines avec 24 autres pigistes pour dénoncer des tarifs« d'exploiteurs ». « 28 euros le feuillet à l'hebdomadaireLe Marin !La direction n'a concédé que 35 euros tout de suite et 40euros en mars 2006. Ramené à l'heure, on reste proche du Smic. »

Depuis la loi Cressard de 1974, les pigistes sont assimilés à des salariés en CDI. Mais l'application de ce texte laisse à désirer. Les journalistes duMonde initiativespeuvent en témoigner.« Dans le plan social, le sort des 21 pigistes était relégué en annexe, sans prise en compte des critères de régularité ni d'ancienneté de leur collaboration »,raconte Muriel Rozelier, déléguée SNJ-CGT. Par leur mobilisation, ils ont obtenu un plan de reclassement et des indemnités identiques que les sept permanents.

Faire son trou en collectif

L'union ferait-elle la force de ces électrons libres de la presse ? Laure Deschamps et Pierre Lorimy, pigistes, en sont persuadés, eux qui n'intégreraient pour rien au monde une rédaction. Il y a plus de trois ans, ils ont créé La Rédac nomade, un collectif de onze journalistes dont trois photographes.« À partir d'un solide réseau dans plusieurs journaux, vous vivez très convenablement de la pige »,se félicite Laure, qui gagne entre 2 000 et 3 000 euros nets par mois. Depuis leur domicile respectif, ces nomades du feuillet correspondent quotidiennement par courriels. Tous les quinze jours, ils planchent ensemble sur les opérations de prospection ou les enquêtes écrites à quatre ou six mains.« En cas de coup dur, les autres ouvrent leur carnet d'adresses »,raconte-t-elle.

Même solidarité chez les Incorrigibles, le local en plus. Pour 50 à 100 euros par mois, onze journalistes occupent un bureau à plein ou à mi-temps, dans une ancienne pâtisserie du xxe arrondissement de Paris. Un lieu de vie où se fréquentent des pigistes de presse écrite, une correspondante pour la BBC, un reporter d'images et une maquettiste. Téléphone, ADSL, électricité, alarme... tous les frais sont mutualisés.« On se repasse parfois des missions de communication d'entreprise pour arrondir les fins de mois difficiles »,raconte Manuel Jardinaud, membre depuis deux ans. Pour lui, l'association reproduit les conditions de travail d'une petite entreprise.« Mais là, on choisit ses collègues »,souligne ce pigiste épanoui de trente-trois ans. Le concept semble faire ses preuves. Pourtant, à Paris, les collectifs de pigistes se comptent encore sur les doigts d'une main.

En savoir +

>Guide de la pige, Xavier Cazard et Pascale Nobécourt, Entrecom Éditions, 2005.

>Les Journalistes, Élisabeth Martichoux, Le Cavalier bleu Éditions, 2004.

>Les Métiers du journalisme, Alexandrine Civard-Racinais et Édith Rieubon, L'Étudiant, 2004.

>Les Intellos précaires, Anne et Marine Rambach, Éditions Fayard, 2001.

Envoyer par mail un article

Les intermittents du journalisme

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.

Plus d’informations sur les agences avec les Guides Stratégies