
12/05/2005 - Fini les présentations PowerPoint, place au « Storytelling » ou l'art de raconter des histoires aux salariés. Importé des États-Unis, ce concept semble prometteur, sauf à tomber dans la manipulation.
La nouvelle a d'abord glacé Marie-Laure Mahé, de Danone France : son concurrent Nestlé lance une nouvelle gamme de yaourts allégés « Sveltesse ». Un coup de semonce pour cette directrice marketing sur le marché ultraconcurrentiel des desserts minceur. Très vite, elle contre-attaque en reprenant le concept de « Corpus Delicious », développé au Brésil. Bilan un an plus tard : les ventes de la marque, rebaptisée Taillefine Delicioso dans l'Hexagone, représentent 20 millions d'euros. Mieux, Danone est aujourd'hui numéro un sur ce marché.
Des histoires comme celle-là, Benedikt Benenati les collectionne au sein de la direction des ressources humaines de Danone.« Lorsque j'ai rejoint le groupe en avril 2003, un de mes principaux objectifs était de convaincre les managers de se raconter leurs bonnes pratiques, en dehors des longs circuits hiérarchiques »,explique cet adepte du « Storytelling ». Le « Storytelling » ? Un concept anglo-saxon de management qui transforme les salariés en troubadours de la machine à café.
« C'est l'art de raconter des histoires pour mieux faire passer une idée aux salariés »,résume Thierry Boudès, professeur à l'école ESCP-EAP. Des milliers de récits circulent dans les bureaux, un peu comme les brèves de comptoir et autres tranches de vie. Le « Story-telling » invite les directions à s'approprier ces anecdotes pour en faire un véritable outil de communication interne et de partage des connaissances. Avantage :« Le style narratif plonge le lecteur ou l'auditeur dans un processus d'identification aux protagonistes de l'histoire. Le message est plus facilement mémorisable, en parlant autant à la raison qu'aux émotions »,explique Thierry Boudès. Rien de tel pour redynamiser les réunions plutôt soporifiques, avec leur succession infernale de tableaux PowerPoint...
Foires aux bonnes idées
Ce concept est apparu il y a une dizaine d'années. Steve Denning le teste à la Banque mondiale. Depuis, les groupes américains lui ont emboîté le pas. Chez 3M, par exemple, les responsables de « Business Units » seraient jugés sur leur capacité à raconter leur stratégie de manière convaincante et plausible. En France, cette pratique est encore peu répandue. Ou plutôt, selon Évelyne Gibert, responsable de la communication interne d'IBM France,« les communicants font souvent du " Story-telling " sans le savoir ».
En 2004, pour les quatre-vingt-dix ans de la société, quatre à cinq témoignages de salariés ont été diffusés chaque mois sur l'intranet.« Chacun revenait sur sa vie chez IBM. Une retraitée nantaise nous a même raconté comment elle a dû cacher en vitesse des documents stratégiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Un excellent moyen de plonger les nouveaux embauchés dans la culture d'entreprise »,se félicite Évelyne Gibert, qui dispose d'un réseau de correspondants locaux chargés de lui faire remonter les histoires du terrain. Sur l'intranet d'IBM, deux rubriques sont même consacrées au « Storytelling ». La première relate les expériences fructueuses des équipes. L'autre retrace le parcours exemplaire d'un salarié au sein du groupe. « Personnaliser » et « contextualiser » sont les maîtres mots de cette conteuse professionnelle. Des histoires, les responsables d'IBM vont devoir en raconter pour faire passer la pilule des milliers de licenciements en Europe annoncés récemment.
« Une bonne histoire se raconte en 30 secondes dans un ascenseur »,prêche Benedikt Benenati (Danone). Encore faut-il délier les langues des salariés.« Il n'est pas facile de briser les inhibitions dans un groupe fortement décentralisé qui compte 88 000 personnes »,souligne-t-il. Pour engager cette petite révolution, il organise des foires aux bonnes idées entre managers, où des « givers » (des émetteurs) racontent leurs trouvailles aux « takers », ou récepteurs (lireStratégiesn° 1361).« Pendant deux heures, les présentations Power-Point sont prohibées pour favoriser le retour à une communication simple et directe entre les gens »,se félicite-t-il, avant de parler de ces clips vidéo où chacun raconte l'histoire de son idée.
30 secondes.Temps moyen de narration d'une bonne histoire.
Une trentaine.Nombre de « belles histoires », répertoriées dans les guides de bonnes pratiques édités par Danone lors des conventions annuelles organisées par chaque direction fonctionnelle.
2 400.Nombre de transferts de bonnes pratiques réalisés chez Danone grâce au «Storytelling».
2.Nombre de rubriques consacrées au «Story- telling» sur l'intranet d'IBM.
88 000.Nombre de salariés de Danone dans le monde, dont 9 000 managers.
12 500.Nombre de salariés chez IBM France.
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