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Souriez, vous êtes fliqué !

02/06/2005

Les récentes révélations sur un système d'espionnage des salariés à Canal + jettent le doute sur l'intégrité des dispositifs de surveillance des entreprises, de plus en plus nombreuses à s'équiper de nouvelles technologies.

Espionnés, les salariés de Canal + ? Lundi 23 mai, la question a été inscrite à l'ordre du jour du comité d'entreprise de la chaîne cryptée, après la publication du livre de Pierre Martinet,Un agent sort de l'ombre.Ancien de la DGSE, recruté en 2001 par le service de sécurité de Canal +, ce dernier affirme avoir espionné une dizaine de salariés, dont Bruno Gaccio, l'animateur desGuignols de l'info.Filatures, écoutes téléphoniques, courriels épluchés... La direction dément ces« barbouzeries »dignes d'une série noire.

De la sacro-sainte sécurité à la violation de la vie privée, jusqu'où peuvent aller ces entreprises, de plus en plus nombreuses à se doter de systèmes de surveillance des salariés ?«Big Brother, on y est,constate Alex Türk, président de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil).À travers l'ordinateur, le téléphone, le badge électronique, le GPS ou la vidéo, les employeurs peuvent connaître les faits et gestes de leurs employés. »En 2004, la Cnil a enregistré 467 plaintes de salariés épiés par leur employeur.

L'imaginaire d'Orwell est donc devenu une réalité technologique.« Des logiciels espions surveillent à distance les sites Web visités par les salariés, mais aussi le contenu de leurs dossiers »,explique Gilles Prola, responsable du service investigation chez Kroll Ontrack, spécialiste de la recherche de preuves informatiques. Autres mouchards : les badges électroniques et la géolocalisation, qui permettent de suivre les salariés à la trace. Sans compter la biométrie, qui donne aussi des sueurs froides en créant des bases de données relatives au corps humain, comme les empreintes digitales.« Un laboratoire pharmaceutique vient de placer des caméras qui détectent l'iris d'un salarié à plus de cinq mètres de distance »,précise Alex Türk. Comme dans le filmMinority Reportde Steven Spielberg !

TF1, Auchan, Renault...

Cette sophistication, c'est le créneau de Visiowave, une filiale de TF1 spécialisée dans la vidéosurveillance numérique. Depuis 2001, son chiffre d'affaires augmente de 200 % par an. Le 13 avril dernier, Visiowave s'est vu adresser un « Big Brother Award » par l'association Souriez, vous êtes filmés, qui lutte contre le contrôle des individus. Il faut dire que la société équipe de nombreuses entreprises comme Auchan, Renault ou la RATP. Sans oublier TF1.

De là à penser que la première chaîne française espionne ses salariés, il y a un pas que se refuse à franchir Christophe Légeron, délégué FO :« Il est normal pour l'entreprise de sécuriser ses locaux ou son système informatique. D'autant que le dispositif a été installé en toute transparence. »Le syndicat dispose néanmoins d'un accès Internet externe à l'entreprise. Simple précaution...

Autre justification à la surveillance interne :« Éviter les risques d'espionnage économique »,explique un porte-parole de Valeo. L'équipementier a porté plainte, le 6 mai dernier, contre une stagiaire chinoise qui a enregistré des données confidentielles sur un ordinateur portable.« L'employeur doit aussi s'assurer que les salariés ne véhiculent pas de messages pornographiques ou racistes susceptibles de l'exposer à des poursuites pénales »,précise l'avocate spécialisée Marie-Laure Laffaire.

Mais si la loi reconnaît à l'employeur le droit d'inspecter l'activité des salariés, elle le contraint aussi à les en informer (lire l'encadré). D'autant que la jurisprudence protège leur vie privée. Depuis l'arrêt « Nikon » du 2 octobre 2001, la justice interdit aux employeurs de prendre connaissance des messages émis et reçus par un salarié, au nom du« secret des correspondances[...]aux temps et lieu de travail ».

Pourtant, les dérapages se multiplient. Le 23 février dernier, la justice belge a inculpé le groupe Suez« pour accès non autorisé à un système informatique et tentative d'écoute illicite »dans les bureaux de sa filiale Electrabel. Douze jours plus tard, le tribunal correctionnel de Sarreguemines condamnait les dirigeants de l'usine Smart d'Hambach (Moselle) pour avoir dissimulé une caméra dans l'un des WC du site.

En cas de contrôle de la Cnil, les amendes peuvent atteindre 300 000 euros. Mais avec 82 inspecteurs, dont seulement cinq contrôleurs, la commission dispose de moyens limités !« Il y a une sous-déclaration des systèmes de surveillance par les dirigeants, qui profitent du fait que les salariés sont peu sensibilisés à ces technologies »,s'inquiète Philippe Masson, responsable droits et libertés à la CGT. Le syndicaliste pointe aussi les faiblesses de la nouvelle loi Informatique et libertés adoptée le 6 août 2004 :« Attendu cet été, son décret d'application prévoit la nomination d'un "correspondant" parmi les salariés, chargé de veiller à la protection des données. Mais rien ne garantit son indépendance, puisqu'il sera choisi par les dirigeants ! »

Charte sur l'utilisation des nouvelles technologies

La solution ?« Une meilleure communication avec les salariés »,prône la Cnil. La commission incite les employeurs à adopter une charte sur l'utilisation des nouvelles technologies. Depuis janvier dernier, elle a lancé un programme de sensibilisation des dirigeants à leurs obligations légales.« C'est surtout une question de déontologie »,commente Charles Pellegrini, ancien patron de l'Office central de répression du banditisme, aujourd'hui à la tête de CP Conseil, une société de renseignement privé.« Un groupe de presse m'a demandé d'équiper ses bureaux de minicaméras pour dénouer une histoire de vol. J'ai refusé »,raconte-t-il.

Le jeu en vaut-il d'ailleurs la chandelle ? En sortant de la légalité, les entreprises pourraient avoir plus à y perdre qu'à y gagner. Sans compter les répercussions médiatiques d'un procès. L'affaire Canal + pourrait faire date :« La direction a toujours joué cartes sur table avec les syndicats et la Cnil. Une charte de déontologie devrait bientôt être rédigée. Mais si le système de flicage existe vraiment, un climat de suspicion va s'abattre sur la chaîne »,avertit Gérard Chollet, délégué CFDT de la chaîne, qui rappelle que Bruno Gaccio vient de porter plainte.

En savoir +

>DGSE, service action - Un agent sort de l'ombre, Pierre Martinet, Éditions Privé, 2005, 21 E.

>Protection des données à caractère personnel, Marie-Laure Laffaire, Éditions d'organisation, 2005, 39 E.

>La Cybersurveillance sur le lieu de travail. Rapport de la Cnil paru le 5 février 2002 et réactualisé en mars 2004.

>www.cnil.fr

>Souriez, on vous espionne, Jean-Paul Ney, Le Cherche-midi, mai 2005, 10 E.

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