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Bertrand Meheut, patron redresseur en quête de légitimité

23/02/2006 - par Amaury de Rochegonde

Le PDG de Canal+ s'est fait connaître dans les médias en redressant le groupe. Il donne aujourd'hui l'image d'un patron développeur et rassembleur d'actifs. Mais pas très populaire auprès des salariés.

Comment voit-on le monde avec les lunettes de ­Bertrand Meheut ? Il suffit de poser la question au PDG du Groupe Canal + pour le retrouver avec les­dites lunettes sur le nez, dans son vaste ­bureau épuré d'Issy-les-Moulineaux. Sans nul doute, le patron de la chaîne cryptée y voit plus clair aujourd'hui. Ses lunettes de myope sont récentes, rectangulaires, avec une monture épaisse d'un noir laqué, chic et tendance... Très « Canal ». « Un choix de ma femme », confesse-t-il. Cela n'aurait donc rien à voir avec une savante opération de « relooking » destinée à le rendre plus assimilable par la communauté saltimbanque des salariés de son groupe. Et pourtant : à l'écouter, on mesure combien l'ancien PDG d'Aventis CropsScience est désireux de se faire pleinement accepter par son entreprise. Celui qui, à son arrivée en 2002, fut surnommé « Baygon vert » par la presse, en référence à son passé de restructurateur d'une filiale de chimie agricole d'Aventis, rêve d'apparaître comme un grand patron apprécié de l'audiovisuel. « Je ne crois pas au management désincarné qui se contente d'administrer, déclare-t-il. Mon souci permanent est de créer l'adhésion de l'ensemble. » Laurent d'Auria, délégué du syndicat autonome + Libre, confirme : « Je n'ai pas de doutes sur le fait qu'il a été séduit par cette entreprise, qu'il s'y est attaché et qu'il a envie de l'inscrire dans la durée. » Venant du syndicat majoritaire à Canal +, proche de Bruno Gaccio, cette déclaration vaut reconnaissance à l'heure où le groupe se prépare à ­absorber les 625 salariés de TPS.

Volontarisme et réactivité

De Bertrand Meheut, nul n'a oublié la mine d'ingénieur néophyte en costume gris quand, en 2002, à la demande de Jean-René Fourtou, il a rejoint Canal + aux côtés de Xavier Couture. Ni le plan de sauvegarde de l'emploi qui a coûté leur poste à près de 300 salariés, sans compter 200 postes externalisés. Aujourd'hui, le « PSE » est presque de l'histoire ancienne. Le groupe a épongé sa dette de 5 milliards d'euros, s'est redressé, a conquis l'exclusivité des droits du championnat de France de football, a résisté à l'appétit de Lagardère. Et entame désormais une nouvelle étape de son développement en prenant le leadership d'une plate-forme unique de télévision à péage (lire aussi l'enquête en page 8).

« Ma principale vertu ? Le courage, répond Bertrand Meheut. Il faut savoir dire ce qui ne va pas quand cela ne va pas. Ne pas reculer devant les décisions même si elles ont d'éventuels impacts sociaux. Pas par plaisir, bien sûr. Ceux qui le font avec cet état d'esprit, il faut les enfermer ! Ce qui me caractérise, c'est la détermination. Parfois, quand je suis crevé, je vois la bouteille à moitié vide. Alors j'arrête, et le lendemain j'ai retrouvé un optimisme d'enfer. » Ses proches reconnaissent en effet une très grande combativité au patron de Canal+. Un volontarisme qui lui a notamment permis de ne pas se laisser impressionner par Patrick Le Lay, PDG de TF1, qui lui disputait les droits du foot. « Tout le monde à Canal pensait que l'exclusivité n'était pas possible puisqu'il y avait eu un jugement en ce sens du conseil de la concurrence, se souvient l'un de ses collaborateurs. Lui a dit : "Mais si, c'est possible ! Il suffit d'être mieux-disant sur l'ensemble des lots." » Idem pour les accords avec le monde du cinéma, qui furent renégociés en faveur de la chaîne cryptée : « Pierre Lescure n'aurait pas pu y arriver car il aurait eu sur le dos la rue de Valois [siège du ministère de la Culture et de la Communication] et l'exception culturelle. Meheut, lui, a joué la pédagogie des échanges et la transparence sur notre modèle économique. Au final, nous avons obtenu le droit de diffuser un film le samedi soir. » L'homme est aussi connu pour sa réactivité, sa ponctualité et son habitude de répondre instantanément aux courriels.

Son arrivée à Canal +, sans garde rapprochée, a marqué les esprits. Il se montre d'abord seul, écoute, puis tranche. Des managers historiques de Canal, il ne reste quasiment personne. Exit Isabelle Parize de la présidence de ­CanalSat : elle est remplacée par Guy Lafarge, venu de France Télécom et habitué aux batailles de rue marketing des opérateurs télécoms. Quant à Rodolphe Belmer, directeur général de la chaîne, il a d'abord été jaugé en interne sur la stratégie du groupe. « En 2003, les gens pouvaient se demander : c'est quoi notre avenir ?, rappelle Bertrand Meheut. Une de mes préoccupations était de créer un sentiment de fierté et un coin de ciel bleu. Il fallait attirer les succès et les perspectives de changement. » Le patron, qui n'a pas de numéro deux, s'attache à ­apparaître à la fois comme un « opérationnel » et un « stratège ». Le déménagement du quai André-Citroën pour Issy-les-Moulineaux, en 2004, lui a permis de remettre à plat l'organisation des ­entreprises du groupe, passées de vingt implantations à cinq.

Quatre fusions à son actif

Aujourd'hui, le ciel se dégage avec l'absorption programmée de TPS. Mais l'avenir s'annonce-t-il pour autant radieux ? Curieusement, cette perspective, qui suppose une fusion en septembre avec CanalSat, ne provoque pas l'enthousiasme en interne. « Toute modification suscite de l'inquiétude. Mais accueillir TPS et ses 1,5 million d'abonnés est essentiel à la réussite de notre projet, explique Bertrand Meheut, qui a déjà réalisé quatre fusions dans sa vie. Il va falloir accueillir des équipes qui ont fait un sacré boulot. Il n'y aura pas l'approche d'un dominant sur un dominé, mais des gains à faire des deux côtés. » On n'en saura pas plus sur les économies envisagées. En pragmatique, le PDG prévoit sans doute de conserver les meilleurs dans les services qui doublonnent. Selon les syndicats, la distribution, la ­production et le marketing seraient concernés. Sans compter l'inquiétude des employés des chaînes de Multithématiques, filiale qui a été progressivement absorbée par Canal +. Le problème, c'est que le discours assez rassurant du patron vis-à-vis des salariés de TPS ne tranquillise pas vraiment les personnels de Canal. « Patrick Le Lay et Nicolas de Tavernost [président de M6] sont allés rassurer les salariés de TPS, observe ­Laurent d'Auria. ­Bertrand Meheut, lui, ne nous a rien dit. Ce n'est pas un manager charmeur mais un adepte de la pression. Il ne fait pas preuve d'un amour immodéré pour ses salariés. Le redressement s'est fait au prix de charges de travail décuplées, d'une culture du résultat portée à son paroxysme ou d'une armée de stagiaires qui fait fonctionner l'entreprise. Et les 35 heures sont devenues un mythe pour les cadres. » Une culture qui, selon Élisa Perrot, déléguée CGT, est particulièrement sensible pour les 600salariés des centres de relation clients de Rennes ou de Saint-Denis, qui connaissent des mouvements de grève : « Ils ont une pression d'enfer pour vendre des abonnements. »

Pas fan de l'« esprit Canal »

Ce style de management se retrouve, selon Gérard Chollet, délégué CFDT, dans une « politique salariale ultralibérale » qui passe par une individualisation des salaires et des bonus sur objectifs pour 400 managers (15 % en moyenne de la rémunération annuelle). Pour le reste des 3 800 salariés, il est prévu une hausse salariale minimum garantie de 1 %, à laquelle on peut ajouter 1 % supplémentaire au mérite. « Meheut n'est pas un patron social, commente Gérard Chollet, il grignote les avantages acquis et se révèle coupé de la base, entouré de son équipe dirigeante. » Élisa Perrot évoque de son côté une « politique salariale ­paternaliste et démagogique » et « une volonté permanente de réduire les coûts quand les gens ont envie de souffler ».

Bertrand Meheut, lui, rappelle que « toutes les entreprises qui ne bougent pas, à terme, se fragilisent ». Signe d'une rupture avec le passé, il reconnaît avoir demandé aux Guignols de ne plus cracher dans la soupe : « Je trouvais parfois qu'ils brodaient sur des sujets internes qui n'intéressent pas les abonnés. Par civisme d'entreprise, on ne tape pas inutilement sur Canal+. » D'où son goût plus que ­modéré pour le fameux « esprit Canal », encore vanté par quelques nostalgiques. « Il ne faut pas que ce soit un leitmotiv, dit-il, ce n'est pas l'esprit Canal qui a conduit l'entreprise là où elle est. Canal perdait des abonnés car elle ne s'était pas assez remise en cause. » Mais peut-être est-ce dans cette façon de tenir les ­salariés pour collectivement responsables des errements de l'ère Lescure que Bertrand Meheut ne parvient pas, tout à fait, à faire oublier le passé.

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