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L'anglais, parlons-en !

25/05/2006 - par Lionel Lévy

De plus en plus d'entreprises hexagonales poussent leurs salariés à travailler en anglais. En termes de communication, ce n'est pas toujours une sinécure.

Un matin, 9 heures, au siège d'une grande multinationale française, spécialiste de l'ingénierie. C'est l'heure d'une conférence téléphonique réunissant les responsables locaux des différentes filiales du groupe. Objectif : harmoniser les processus. Le débat s'engage entre Belges, Australiens et Anglais. Blême, le Français ne pipe mot. « It's OK, nothing to add » (« c'est bon, rien à ajouter »), finit-il par marmonner lorsque la parole lui est enfin donnée. Rapporteur de cette anecdote, Maurice Contal, directeur de World Executives, un cabinet de sensibilisation aux enjeux culturels, explique : « J'étais à côté de lui lors de la conversation, il a approuvé la décision d'harmonisation sans la comprendre. Un drame en matière de communication ! » L'exception qui confirme la règle ? On pourrait le croire tant les multinationales françaises sont promptes à afficher une proportion impressionnante de Français bilingues dans leur rang. C'est que l'anglais est devenu aujourd'hui la langue de communication de l'entreprise, tant à l'écrit qu'à l'oral. Selon une récente étude de l'Observatoire de la formation, de l'emploi et des métiers (Ofem) de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (1), 9 % des grandes entreprises franciliennes communiqueraient exclusivement en anglais.

Rapprocher les cultures

Pourtant, comme Maurice Contal, Marc Raynaud, consultant chez ICM, un cabinet spécialisé dans le management interculturel, souligne le niveau d'anglais « particulièrement faible » des salariés français. « Ils comprennent l'écrit, mais pour s'exprimer à l'oral, c'est une autre histoire, se lamente-t-il. En fait, ils ne maîtrisent vraiment qu'une poignée de mots-clés. » Bref, le langage des salariés français, c'est le « globish » [pour « global english »], l'espéranto du monde des affaires, une sorte d'anglais version légère regroupant les mots de base de la langue de Shakespeare. La société de logiciels de gestion Cartésis, où l'anglais est devenu en 2004 la langue officielle pour un personnel comptant vingt-trois nationalités différentes, est adepte de la méthode. « Le mode d'apprentissage des langues en France a créé des générations d'impuissants en matière de communication, estime Phillippe Alloing, DRH de Cartésis. Notre objectif n'est pas que nos 350 salariés maîtrisent les finesses de l'anglais, mais qu'ils puissent parfaitement comprendre leurs interlocuteurs étrangers et échanger avec eux. » Avantage du « globish » : rapprocher les cultures. « Certes, les Français ne sont pas brillants en anglais, mais c'est le même problème pour la majorité des Latins, voire des Asiatiques, estime Jean-Paul Nerrière, ancien PDG d'IBM USA et auteur de Parler globish. Ce langage renforce leur cohésion. » Problème : il a tendance à exclure les anglophones, qui ne parlent pas le « globish » et endossent, selon l'expression de Jean-Paul Nerrière, « le costume de l'arroseur arrosé ».

Maurice Contal évoque une autre difficulté. « Ce n'est pas parce qu'on utilise les mêmes mots que l'on se comprend, souligne-t-il. " Tomorrow ", c'est demain sans faute pour un Américain, beaucoup plus tard pour un Français. Idem, quand un anglais emploie l'expression " It's very interesting ", il faut comprendre que la chose est d'importance, pas qu'il n'en a rien à faire. » Sans compter les termes traduits littéralement : « eventually » (« finalement » et non « éventuellement »), « delay » (« retard » et non « délai »), etc. Et cet expert du langage d'ajouter : « Avec ce type de quiproquos, les entreprises françaises loupent de nombreuses affaires. » Une piste pour sortir de l'ornière : faire appel à des traducteurs. « Sauf que les managers et les cadres dirigeants ont trop d'ego pour se faire accompagner », regrette Marc Raynaud.

Molière autant que Shakespeare

L'anglais, enjeu de pouvoir ? Assurément. Mais aussi, facteur de discrimination. C'est le sens de la décision de la cour d'appel de Versailles du 2 mars 2006 contraignant l'américain GE Medical Systems à traduire en français les documents techniques destinés à ses salariés de l'Hexagone. Conscientes des limites du « tout anglais » pouvant générer un sentiment d'exclusion et d'humiliation chez les salariés, nombre d'entreprises s'emploient à clarifier les termes anglo-saxons. Ainsi chez Axa Assistance, une Commission de terminologie a été mise en place début 2005, à la demande insistante du syndicat CFTC. « Dans nos documents techniques, certaines expressions anglaises étaient mal traduites en français, explique Catherine Hénaff, DRH et directrice de la communication interne d'Axa Assistance. Cela pouvait provoquer des malentendus chez les salariés, et donc une perte d'efficacité. » Idem chez PSA, où un glossaire de 500 mots permet aux salariés d'avoir un équivalent français des termes techniques anglais.

Faut-il pour autant parler d'un retour du français dans l'entreprise ? Plus des trois-quarts des grands groupes français (LVMH, Essilor, Saint-Gobain, Publicis, etc.) veillent encore scrupuleusement au maintien de la langue française... Au contraire d'Alcatel, qui vient de fusionner avec l'américain Lucent et a fait de l'anglais sa langue officielle. Si sa nouvelle « CEO » (directrice générale), Patricia Russo, ne maîtrise pas le français, la plupart des entreprises demandent à leurs collaborateurs étrangers de maîtriser la langue de Molière aussi bien que celle de Shakespeare. Chez Renault, par exemple, 2 800 cadres étrangers ont dû passer et réussir un test international de français pour être recrutés. « Pour nombre d'entreprises françaises, la maîtrise du français est également une condition sine qua non pour gravir les échelons de la hiérarchie, explique Maurice Contal (World Executives). Imposer sa langue, c'est imposer son pouvoir, et les plus de 45 ans, très mauvais en anglais, qui sont à la tête des grandes entreprises n'ont pas envie de le perdre. »

(1) Étude réalisée entre le 9 octobre et le 14 novembre 2005 auprès de 175 entreprises franciliennes de plus de 250 salariés.

 http://france.aiic.net(associationinternationaledesinterprètesdeconférences). www.jpn-globish.com

Parlerglobish,deJean-PaulNerrière,ÉditionsEyrolles,2004.

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