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Les sociétés de production n'ont pas la fibre sociale

01/06/2006 - par Anne-Lise Carlo

Multiplication des CDD d'usage, détournement du statut d'intermittent, salariés non déclarés, fausse sous-traitance... Derrière les paillettes des plateaux de télévision, la précarité règne en maître.

Le 4 avril dernier, Jean-Luc Delarue n'était pas à la fête. L'animateur a été ­condamné à verser 2 000 euros d'amende avec sursis pour infraction au code du travail. Il a en revanche été relaxé des autres charges retenues contre lui. Mais le patron de Réservoir Prod a eu chaud... Les chefs d'accusation étaient sérieux : « entrave à l'exercice des fonctions d'un inspecteur du travail », « embauche de salariés en CDD pour un emploi durable et habituel ». Le tribunal a considéré soit qu'ils tombaient sous le coup de la loi d'amnistie du 6 août 2002, soit que les charges étaient insuffisantes. Un peu moins de deux mois après cette ­condamnation, l'animateur-producteur le plus célèbre du PAF n'est plus disponible pour répondre à une interview. Fini la campagne de communication de la mi-avril pour présenter la 500e de Ça se discute et signifier qu'il a été « accusé à tort ». Car Jean-Luc Delarue se présente comme un « employeur social ». Son service de presse l'affirme : « 70 % des effectifs de l'entreprise sont en CDI ».

Sanctions peu dissuasives

Jean-Luc Delarue n'est pas le seul animateur-producteur en cause. La plupart de ses collègues ont été traînés aux prud'hommes par d'anciens employés : Mireille Dumas (MD Prod), Claude Berda (AB), Christophe Dechavanne (Coyote ­Conseil), Karl Zéro (La Société du spectacle), Arthur (Case Productions), Nagui (Air Productions), etc. Le ­milieu de la production audiovisuelle fonctionne ainsi, de saison en saison, tel un royaume de la précarité institutionnalisée. Multiplication des CDD d'usage (lire l'encadré), détournement du statut d'intermittent, salariés non déclarés, fausse sous-traitance, etc. : les entorses à la législation sociale perdurent malgré les condamnations. « Ces pratiques ­illégales sont si lucratives que les sociétés de production préfèrent courir le risque d'une condamnation », estime Jacques Ricau, secrétaire général du syndicat CFDT radio-télé.

Miroir aux alouettes

Pourquoi se gêner ? La condamnation avec sursis de Jean-Luc Delarue montre qu'il n'y a pas grand-chose à craindre. « On note une disproportion entre le délit et la sanction pénale. Mais on ne peut quand même pas mettre Delarue en taule ! Certes, il participe à un système perverti, mais il n'en est pas à l'origine. Aujourd'hui, il s'agit vraiment d'un ­contentieux de masse », estime Gury Attia, du cabinet d'avocats Joyce Ktorza.

Les sociétés de production se justifient en rappelant qu'elles dépendent chaque année du renouvellement des grilles de programmes. Pour le reste, tout serait normal. « La production audiovisuelle n'est pas un secteur économique à part, même si la concurrence y est très forte. Il ne faut pas se méprendre sur ces fameux animateurs-producteurs que l'on a tant décriés. Ce sont avant tout des chefs d'entreprise », estime Fabrice Bonanno, associé de Christophe Dechavanne chez Coyote. Seul particularisme : ils ont le plus grand mal à se projeter dans l'avenir car ils sont à la merci des diffuseurs, comme le montre l'arrêt du Vrai Journal de Karl Zéro par Canal +. D'où le recours massif aux CDD et aux « saisonniers ». « Mais quelle activité économique n'est pas précaire aujourd'hui ?, estime Gury Attia. Si Peugeot arrête de produire ses 307, il ne met pas pour autant ses salariés dehors... D'autant que le producteur est directement payé par la chaîne lors de l'achat d'un programme ! »

Les patrons des maisons de production agiraient donc en toute impunité, bien conscients de leurs abus. « Ils ont à leur disposition un flux abondant de main-d'oeuvre aimantée par la fascination qu'exerce l'audiovisuel », constate Monique Dagnaud, sociologue au CNRS qui vient d'écrire Les Artisans de l'imaginaire (Armand Colin, 22 e). « Certains vont même jusqu'à accepter de ne pas être payés juste pour avoir le privilège de travailler dans le milieu », ajoute Véronique Richebois, coauteur de L'Histoire secrète d'Endemol (Flammarion, 19 e). Une manne pour les employeurs.

Daté de 2002, un registre du personnel de Réservoir Prod, classé confidentiel, est riche d'enseignements. En face du nom de chaque employé figure une colonne « anomalies » dans laquelle on trouve des pépites d'abus sociaux. Florilège : « Cinq CDD indiqués dans le tableau mais on ne retrouve que quatre contrats », « travaille sans contrat depuis le 28/2/2002 », « risque de requalification, ne pas la renouveler sauf en CDI »... Licenciée abusivement, une ancienne directrice financière de Réservoir Prod témoigne : « Jusqu'à fin 2001, tout était assez carré en termes d'embauche. Puis, à partir de 2002, j'ai reçu l'interdiction de signer des CDI. Les gens ­venaient pour la saison, pour l'émission. C'est devenu la jungle. »

Barbara, ancienne casteuse sur plusieurs programmes diffusés sur M6, témoigne des rouages du système : « C'est le miroir aux alouettes pour les jeunes. Certains se défoncent et enchaînent les stages en espérant être embauchés derrière. Mais c'est très rare. Au bout du huitième stage, les boîtes passent souvent à un autre stagiaire. » Et on éloigne les jeunes trop curieux... sur leurs conditions d'embauche ! « J'avais passé un entretien pour travailler dans la société de Carole Rousseau, Isoète Production. N'ayant pas de nouvelles, j'ai cherché à savoir pourquoi cela n'avait pas marché. Au détour d'une phrase, j'ai entendu cette explication fumeuse : " De toute façon, vous avez posé trop de questions sur votre contrat " », raconte Célia, journaliste.

Intimidation

Pour durer au royaume des paillettes, il faut donc faire preuve d'une motivation à toute épreuve. « Derrière une ambiance chaleureuse où tout le monde se tutoie, ça bosse dur et mieux vaut ne pas comper les heures supplémentaires », raconte Marie, ancienne employée d'une boîte de production spécialisée dans la mode. Résultat, les actions menées aux prud'hommes par des ex-­employés se multiplient. « La quarantaine passée, les gens en ont marre de se défoncer pour si peu de gratification en retour. Ils n'en peuvent plus de cette précarité installée et se lancent alors plus facilement dans une procédure, qu'ils gagnent d'ailleurs dans 80 % des cas », explique le syndicaliste CFDT Jacques Ricau.

Mais il est un levier efficace pour dissuader les employés d'attaquer : le mythe de la liste noire circulant dans le petit milieu de la production audiovisuelle : l'employé qui se plaint est un futur sans-emploi ! « On peut parler de management par la peur, estime la journaliste Véronique Richebois. Le culte du secret est démentiel. Au début de notre enquête sur Endemol, peu de gens voulaient parler. Puis, au bout de deux ou trois rencontres, certains nous avouaient que tout ce qu'ils nous avaient dit la première fois était absolument faux... » Dans un milieu où l'activité se concentre autour de cinquante sociétés de production, le moindre faux pas se répand vite. « À Réservoir Prod, tout est fondé sur une ­relation unilatérale au chef, en l'occurrence Jean-Luc Delarue. Les relations sont uniquement verticales et l'esprit " corporate " domine. Du coup, quand les gens se font jeter, ils n'ont pas d'appui en interne », avance le journaliste David Zar-Ayan, auteur d'une récente biographie non autorisée de Jean-Luc Delarue, ­ La Coupe est pleine (Pharos, 21 e).

Sur fond de précarité organisée, les boîtes de production peuvent-elles fonctionner comme des entreprises comme les autres ? « Absolument, ­répond Emmanuel Chain, directeur d'Éléphant&Cie. Nos métiers se sont professionnalisés. Ainsi, depuis sept ans, nous avons su développer une vraie ­culture d'entreprise assise sur la ligne éditoriale d'Éléphant. » Pourtant, l'animateur-chef d'entreprise souffre encore de la caricature du « voleur de patates » des Guignols qui lui colle à la peau. Il est vrai qu'au regard des salaires astronomiques que s'octroient certaines stars comme Mireille Dumas, Marc-Olivier Fogiel ou Jean-Luc Delarue, la précarité entretenue dans le milieu passe mal. Selon Monique Dagnaud, ex-­conseillère du CSA, « la production audiovisuelle est un microcosme aux inégalités maximales ».

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