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Jean-Paul Cluzel, le faux nonchalant de la Maison Ronde

21/09/2006 - par Amaury de Rochegonde et Muriel Signouret

À mi-chemin de son mandat, le président de Radio France présente un profil ambigu de grand commis de l'État et de personnage complexe et imprévisible.

Il l'avoue sans fard : si cela ne ­tenait qu'à lui, il n'écouterait que France Musique. France ­Culture à la rigueur. « La politique ne m'intéresse pas », jure Jean-Paul Cluzel qui, peu après sa nomination à la présidence de Radio France en mai 2004, n'avait pas hésité à afficher toutes ses préférences : « Gay, catholique et libéral. » De quoi, aujourd'hui, faire grincer des dents à quelques mois de l'élection présidentielle, même si, pour ses proches collaborateurs, dont son secrétaire général, Patrice Cavelier, « " libéral " devait s'entendre au sens anglo-saxon du terme ». Trop tard, la bombe est lâchée. Et le patron de la Maison Ronde ne se fait plus d'illusions : « Je suis un pragmatique qui sait que les certitudes sont le début de tous les déboires. Ceux qui me connaissent me trouvent plutôt drôle et inattendu. Ceux qui ne me connaissent pas me voient comme un président aux ordres de la droite. »

Hors du sérail médiatique

Drôle et inattendu, Jean-Paul Cluzel l'est assurément, comme ce jour de la conférence de rentrée de France Info, le 31 août, où il justifie un retard de 40minutes par une panne d'oreiller... Ou quand il réplique à un syndicaliste qui l'accuse de se prendre pour Louis XIV avec ses projets de réaménagement de la Maison Ronde : « Non, je ne suis pas un monarque absolu, même si je le regrette parfois. » Inutile de s'attendre chez lui à des démentis tonitruants. À la différence d'un Jean-Marie Cavada, son médiatique prédécesseur, Jean-Paul Cluzel avance à pas feutrés. Il aime la courtoisie et ne craint pas de cultiver une apparente nonchalance qui passerait presque pour de la lassitude. « Sa discrétion peut parfois semer le trouble dans une entreprise habituée à être dirigée par des saltimbanques », admet Jean-Jacques Ertzcheid, délégué syndical SUD à Radio France.

Il est vrai que contrairement à Jean-Pierre Elkabbach, son collègue d'Europe 1, Jean-Paul Cluzel n'est pas un homme du sérail médiatique. Inspecteur des finances, ancien directeur ­général de l'Opéra de Paris, cet énarque de cinquante-neuf ans n'affiche aucune compétence journalistique particulière malgré neuf ans passés à RFI (de 1995 à 2004). Faut-il en déduire qu'il n'en est que plus hermétique aux pressions ? En dehors de son amitié avec Alain Juppé (il est le parrain d'un enfant de l'ancien Premier ministre), il assure être étranger au monde politique. Il a pourtant effectué plusieurs passages dans des cabinets ministériels sous des gouvernements de droite (il a ­notamment dirigé le cabinet de Bernard Bosson, ministre délégué aux Affaires européennes de 1986 à 1988). « Je manque de convictions, dit-il. J'ai quelques idées de base, mais c'est tout. » D'ailleurs, ­assure-t-il, son téléphone ne sonne plus qu'« extrêmement peu ». Jacques Ricau, secrétaire général de la CFDT audiovisuel, n'en croit rien : « On assiste à une reprise en main à droite très claire. »

Une critique fondée sur des nominations, sur le départ du chroniqueur Alain Rey de France Inter ou sur la campagne en faveur du « oui » au référendum sur la Constitution européenne, en 2005. « Pour les prochaines élections, assure Gilles Schneider, secrétaire général de l'information à Radio France, il fait des recommandations pour que nous soyons le moins critiquable possible et il se positionne comme un arbitre très vigilant. » Du reste, assure Jean-Paul Cluzel, s'il parle contenus avec des gens d'antenne, c'est uniquement avec les directeurs de chaîne. « Sauf s'il s'agit d'un ami personnel, comme François Castang, de France Musique. »

Pugnacité

Évidemment, le patron des radios publiques écoute désormais les sept stations qu'il préside. Il a aussi les yeux rivés sur les études d'audience. C'est d'ailleurs peut-être à cause de ces chiffres que, en ce début septembre, Jean-Paul Cluzel ­trahit, en dépit d'une mise élégante et d'une barbe fraîchement taillée, une mine fatiguée. Signe que l'heure est grave : il croise les mains au lieu d'égrener, comme il aime à le faire, l'un de ses précieux chapelets ramenés du bout du monde. Le PDG est confronté à l'effritement généralisé de l'audience de ses stations : 2,5 points en quatre ans pour Radio France. « Nous ne souffrons pas plus que les autres radios », nuance-t-il. L'enjeu est pour lui d'intéresser les moins de 35 ans qui n'ont jamais été exposés aux radios du service public. Pour cela, il ne masque pas sa volonté de faire appel à de jeunes talents.

Aujourd'hui à mi-mandat, le président a décidé de réagir en renouvelant profondément la grille de France Inter. Ces changements, qualifiés de « brutaux » par Jacques Ricau, lui ont valu des critiques avant l'été, notamment en raison de la valse des dirigeants de France Inter. « On a le sentiment que Jean-Paul Cluzel prend beaucoup de décisions qui traduisent une grande incertitude de sa part, explique Hubert Huertas, ­secrétaire national du Syndicat national des journalistes (SNJ). Rebecca Manzoni était par exemple présentée comme " la " solution l'an dernier. Elle est désormais reléguée aux week-ends. » Frédéric Schlesinger, le nouveau patron de la station généraliste, prend la défense de son patron : « Il donne des avis pertinents, mais je prends parfois la liberté de ne pas les suivre. Quand j'étais au Mouv', je n'ai pas non plus hésité à faire le siège de son bureau pour obtenir plus de moyens. »

Une pugnacité que Jean-Paul Cluzel semble apprécier. Après avoir pérennisé Le Mouv', en dépit de ses réserves, il a promu son directeur parce que c'est un « homme qui lui apporte un projet et non pas seulement son passé ». Mais le patron de Radio France se fie à son intuition et ne change pas facilement d'avis. Malgré une pétition signée par plus de 200 000 internautes en faveur de ­Daniel Mermet, l'émission Là-bas si j'y suis a été déplacée à une heure de moins grande écoute. Règlement de comptes idéologique ? Jean-Paul Cluzel affirme qu'il n'en est rien et qu'il souhaite simplement muscler son audience face à Europe 1 et RTL. « Je ne connais aucun patron de presse qui aurait répondu favorablement à une pétition », se justifie-t-il.

Pour les syndicats, c'est une preuve supplémentaire de son entêtement. « Jean-Paul Cluzel n'est pas du tout à l'écoute. Sa porte est ouverte, il nous ­reçoit toujours avec beaucoup de courtoisie, comme si une tasse de bon thé suffisait à établir le dialogue social, mais si l'on sort du cadre de ce à quoi il pense, il se contente de nous regarder poliment », lance ­Hubert Huertas, du SNJ. Pour Jacques Ricau, de la CFDT, « il ne s'intéresse pas du tout à cette maison. Il est dépassé par les événements. » « Du coup, reprend Hubert Huertas, nous sommes obligés d'user de la menace et du rapport de force. Cela nous conduit à des rapports sociaux à l'ancienne. »

Il est certain que la gestion de quelque 4 000 salariés, auprès desquels les syndicats ont de surcroît beaucoup d'influence, est un exercice périlleux par rapport à ce qu'exigeait le management de RFI et de son millier d'employés. « À Radio France, il est obligé de déléguer encore plus qu'à RFI », analyse Patrice Cavelier, secrétaire général de la Maison Ronde. Avec Martin Ajdari, directeur général délégué, et Christine Berbudeau, en charge de la communication, cet ancien collaborateur de Jean-Paul Cluzel à la radio mondiale forme la « garde rapprochée » du président. Une poignée de personnes, issues de RFI, et qui ferait écran auprès du patron. L'intéressé écarte le reproche en arguant de la nécessaire délégation des tâches dans une grande entreprise publique.

Chantre de la diversité

Pour ses managers, en tout cas, le contact direct n'est pas de tout repos. « Certes, il sait se rendre accessible, mais son mode de management ressemble parfois à " je t'aime-je ne t'aime plus " et c'est difficile à vivre », confie un cadre de RFI. Une radio que Jean-Paul Cluzel n'écoute d'ailleurs plus pour une raison bien précise : « Si elle était meilleure, cela m'agacerait, si elle était moins bonne, cela m'attristerait. C'est comme dans ma vie personnelle, quand je romps avec une personne, je n'aime pas la revoir. »

Réputé bon gestionnaire, le patron de Radio France ne se désintéresse pas des ressources humaines. À la rentrée, il a créé un conseil éditorial pour que ses chaînes « s'ignorent moins les unes les autres ». Et, une à deux fois par mois, il se rend dans les stations locales de France Bleu : « À Strasbourg ou en Corse, on n'avait pas vu le président de Radio France depuis dix ans », lâche-t-il. Il aimerait aussi passer pour un champion de la diversité en recrutant, notamment, une quinzaine de journalistes en alternance issus de zones défavorisées. « À la radio, il faut que la diversité s'entende. Je pense que les accents sont une bonne chose et il serait extrêmement regrettable qu'Omar Ouahmane, de France Culture, perde le sien », explique-t-il. Ce qui ne manque pas de faire tousser certains salariés, qui craignent une politique communautariste.

Son contrat d'objectifs et de moyens avec l'État l'oblige néanmoins à une grande prudence comptable alors que le réaménagement de la Maison Ronde doit durer jusqu'en 2013. D'où, parfois, le regret chez lui nettement perceptible que « les syndicats soient plus intéressés par le niveau de l'emploi que par le niveau de rémunération ». Or, avec un budget prévisionnel en hausse de 2,7 % en 2007 et l'engagement d'intégrer 45 CDD, il est difficile selon lui de répondre à la fois aux demandes d'augmentation et aux exigences de maintien de l'emploi. Pas forcément très catholique. Mais libéral, assurément.

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