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Le patriote de France Télévisions

16/11/2006 - par Amaury de Rochegonde

Nommé en août 2005 à la présidence des chaînes publiques, Patrick de Carolis veut passer d'un « nationalisme de chaîne à un patriotisme de groupe ». Il lui faut pour cela fédérer ses salariés autour de son projet d'entreprise.

Les salariés me voient comme quelqu'un de sincère qui connaît l'outil, le métier, et qui se débat courageusement pour faire bouger les lignes. Comment je me vois ? Je ne me suis jamais posé cette question... J'essaie d'être en harmonie avec moi-même et de ne pas trahir mes convictions. » Patrick de Carolis conclut par ces mots l'entretien qu'il a accordé à Stratégies, le 3 novembre, après s'être prêté au jeu des questions type de DRH : « Comment vous voyez-vous ? Comment croyez-vous que les autres vous voient ? » En se projetant essentiellement à travers le prisme des autres, le président de France Télévisions livrerait-il ainsi un de ses secrets ? Serait-il un « patron-saltimbanque » tourné vers ses salariés qui succéderait à un patron gestionnaire, Marc Tessier, tourné vers l'extérieur ?

Un paradoxe chez cet homme de télévision très connu des téléspectateurs. « J'ai un pied en vitrine et l'autre derrière le comptoir », a-t-il coutume de dire. C'est pourtant moins le chef de boutique, l'ancien de la maison ayant débuté à France 3 Ardennes que l'on retient. Et davantage l'homme de l'image, celui qui se bat pour le « virage éditorial et stratégique » de son entreprise. Pour lui, les autres, ce sont d'abord les téléspectateurs. Alors, les 11 000 salariés du groupe passent-ils après ?

« Notre boulot, c'est de faire comprendre à l'ensemble de ces salariés l'intérêt pour chacun d'entre eux d'appartenir à un groupe », explique Bastien Millot, trente-quatre ans, directeur délégué en charge de la stratégie, de l'innovation et de la communication. Porte-parole de Patrick de Carolis, cet ancien du cabinet de Jean-François Copé à Bercy a été séduit par le charisme de son président, au point de lâcher un contrat, déjà signé, de directeur de la communication de TF1. « Il m'a convaincu en deux heures », dit-il.

Foi dans la télévision publique

C'est vrai qu'avec son regard appuyé, presque insistant, qui va chercher l'adhésion de son interlocuteur, Patrick de Carolis a une force de conviction qui tient probablement à sa foi non feinte dans la télévision publique. Seulement, parvient-il à faire partager sa passion à ses troupes ? « On n'a pas l'impression d'une présidence gagnante, assène Jacques Ricau, secrétaire général de la CFDT audiovisuel. Patrick de Carolis a concentré tous les pouvoirs au sein de la présidence, tout remonte à son niveau en matière de programmes. Et pourtant, on ne sent pas un esprit de décision, une volonté de faire bouger les choses, un projet d'entreprise en marche. »

Injuste ? C'est en tout cas avec un slogan taillé sur mesure que le président est arrivé à la tête de l'entreprise, en août 2005, sans être soutenu, précise-t-il, ni par l'Élysée, ni par Matignon, ni par la rue de Valois : « Il faut passer d'un nationalisme de chaîne à un patriotisme de groupe », lance-t-il. Au-delà de la posture gaullienne, qui n'a d'ailleurs pas forcément de quoi galvaniser les troupes, il s'agit alors de désenclaver les chapelles. Le nouveau président pense d'abord à l'harmonisation des programmes. Il charge son alter ego Patrice Duhamel d'y veiller.

Le directeur général en charge de l'antenne, qui doit signer toute dépense supérieure à 300 000 euros, précise la répartition des rôles : « Il impulse le virage éditorial et il voit régulièrement comment se fait l'évolution des programmes, en validant les projets lourds », souligne-t-il, ajoutant que le président pose son paraphe à partir de 2 millions d'euros. L'harmonisation, appliquée grille par grille, se fait moins sur les genres de programmes que sur les publics, afin de rendre les audiences les plus complémentaires possible. « France 2 et France 3 n'arrêtaient pas de se faire la guerre, argue Patrick de Caroli s. Or, si on s'organise, si on se coordonne, si on harmonise nos forces, nous faisons entre 36 et 40 points de part de marché. »

L'avantage du système, c'est qu'il permet aussi de contrôler les dépenses et de faire face à l'effet de ciseaux - anticipé dès 2005 par la Cour des comptes -, entre des charges fixes montantes et des recettes publicitaires menacées par des audiences en baisse. Pour l'heure, la régie France Télévisions Publicité amortit le choc (elle terminera l'année au-dessus de son objectif de +3,3 %, en ayant collecté quelque 800 millions d'euros). Mais il faut désormais compter avec les coûts prévisibles liés à la loi de février 2005 sur les sourds et malentendants, qui implique le « télé-textage » de 100 % des programmes en 2010 (63 millions d'euros par an), et avec le surcoût de la double diffusion numérique et analogique (50 millions d'euros par an jusqu'en 2011). Sans oublier les frais des programmes en haute définition, comme le Tour de France dès 2007, ou l'engagement de consacrer 20 millions d'euros supplémentaires par an à la création.

Une méthode pour réformer

Au final, la réorganisation est jugée nécessaire non seulement pour stabiliser les audiences, mais aussi pour réaliser des économies. « Arrêtons de nous battre uniquement pour faire augmenter la redevance, lâche Patrick de Carolis, réaliste. Inventons d'autres sources de revenus, dans la publicité ou les produits dérivés, et optimisons les coûts. » En la matière, un exemple est donné dans les services communication du groupe, où travaillent 230 personnes (dont 95 % de femmes). « Au cours d'une journée de séminaire, les équipes ont été réunies pour la première fois ensemble, souligne Bastien Millot. Elles ont rédigé quarante-six propositions pour améliorer nos services. Avant, chacun négociait dans son coin. Là, nous avons lancé un appel d'offres commun pour l'impression et les traiteurs. Résultat : 2 millions d'euros d'économies, soit 10 % du budget. »

De telles synergies se retrouvent dans les achats de programmes, également regroupés, tandis que le chiffre d'affaires des animateurs-producteurs a baissé 10 % en 2006. Il s'agit maintenant de s'attaquer au déficit de la filière « production » de France 3, en la mettant au service du groupe et en revoyant ses tarifs. Seul détail : « Elle doit travailler pour l'ensemble du groupe dans son périmètre actuel et sans augmentation d'effectifs », précise Patrick de Carolis. Ce qui implique une réorganisation complète du travail associant production lourde et légère. Elle sera à l'ordre du jour d'un comité central d'entreprise le 21 novembre.

Cette réforme en cours est très instructive sur la méthode du président de France Télévisions. Ce dernier a d'abord fait déclencher un rapport (sévère) de l'Inspection générale des finances (IGF) préconisant l'arrêt pur et simple de la filière de production, qui compte 480 personnes. Il est apparu ensuite en sage en se refusant à dépendre du privé et en privilégiant la négociation. Il en a été de même avec la question du sureffectif. L'IGF pointe mille suppressions d'emplois à réaliser dans les cinq ans ? « Non, il n'y a pas de sureffectif à France Télévisions, rassure Patrick de Carolis. Je ne suis pas là pour faire un plan social, je ne suis pas mandaté pour cela et ce n'est pas mon tempérament. Mais si nous ne nous réorganisons pas, nous n'aurons pas les moyens d'être performants, nous nous retrouverons les deux genoux à terre et on me demandera de faire un plan comme à la télévision publique espagnole. » Et d'avancer, en lieu et place, un plan de départs à la retraite, fondé sur le volontariat et l'assentiment de la direction, ouvert à six cents salariés ayant réuni tous leurs trimestres de cotisation.

Un négociateur dotéd'un certain charisme

L'homme s'est également révélé un bon négociateur avec la tutelle gouvernementale en obtenant, au plus fort de l'été, une hausse budgétaire de 2,5 % en 2007 au lieu des 1,6 % initialement requis. Et il refuse toujours le Contrat d'objectifs et de moyens (COM) 2006-2010, faute de prise en compte suffisante des frais exceptionnels : « Si j'estime que ce qu'on me demande est irréalisable, je ne signerai pas le COM. Mais je fais tout pour le signer. »

La centralisation des pouvoirs au sommet, et non plus dans les chaînes, génère néanmoins quelques lourdeurs. Certes, l'effectif n'est pas en cause. Au député PS Didier Mathus qui dénonce « l'hypertrophie de la holding », Patrick de Carolis a beau jeu de répondre qu'elle ne compte que 150 collaborateurs, contre 143 à son arrivée. Mais Luc Deléglise, délégué CGT de France 2, constate des retards dans la gestion interne : « Quand il fallait quelques semaines pour traiter, par le dialogue, le cas de salariés travaillant pour France 2, il faut maintenant trois mois. Il y a bien une vampirisation, un détournement des forces de travail. » Idem pour le règlement de l'affaire Béatrice Schonberg, qui, finalement, quittera en février, mais temporairement, le journal télévisé du week-end. « Carolis aime dégager un consensus avant de bouger, constate Nicolas Chateauneuf, de la Société des journalistes de France 2. C'est la méthode des petits pas avant qu'il ne soit forcé d'agir du fait de la médiatisation. »

L'homme peut toutefois compter sur son charisme de présentateur- vedette pour désamorcer les conflits. Il a d'ailleurs pris l'habitude, au cours de ses déplacements en province, à l'occasion des forums de téléspectateurs, de rencontrer systématiquement les salariés avant les syndicats. « Vous dites qu'il y a de l'inquiétude, lance-t-il alors aux délégués, je n'ai pas entendu cela. » Un système qu'il compte étendre à l'ensemble des branches de France Télévisions. Il préconise aussi la mise en place d'un dispositif de prévention des conflits et un intéressement aux bénéfices du groupe pour les salariés dès 2007, ce qui limiterait les demandes d'embauche des syndicats. Ainsi, Patrick de Carolis use de sa faconde de saltimbanque pour faire oublier qu'il en fut un. « Non, les caméras ne me manquent pas », dit-il. Faut-il le croire ? Il demeure, en tout cas, un homme du spectacle. Un spectacle qui se joue désormais en coulisses.

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