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« La diversité n'est pas un label d e bonne conscience »

08/11/2007 - par Entretien : Amaury de Rochegonde

Fodé Sylla, ancien président de SOS Racisme, fait le bilan de deux ans d'action en faveur de la diversité à Areva auprès de la présidente du groupe, Anne Lauvergeon. Synthèse d'étape avant un colloque prévu en 2008.

Vous êtes responsable du développement économique et social d'Areva pour l'Afrique après avoir été chargé de la diversité au sein de ce même groupe. Ne craignez-vous pas de servir de caution ?

Fodé Sylla. Areva a besoin de l'Afrique et l'Afrique a besoin d'Areva. Si être caution, c'est faire en sorte qu'un grand groupe continue à se développer et à améliorer ses relations avec des pays qui ont le sentiment d'avoir été abandonnés, infantilisés, voire exploités, alors d'accord. Mais je ne suis pas là uniquement pour servir de caution. J'ai une expérience associative et parlementaire. Si mon parcours, mon symbole, mon combat et ma place dans l'entreprise peuvent servir à ce qu'Areva améliore son investissement et son travail en Afrique, tant mieux.

Quel regard portez-vous sur la diversité dans l'entreprise ?

F.S. Plus de trois cents sociétés ont signé la charte de la diversité. Le monde de l'entreprise est capable d'avoir une politique d'insertion plus ouverte que les partis politiques. Mais il y a deux approches de la diversité. L'une existe parce que cela fait moderne et que l'on sent bien que l'insertion professionnelle des jeunes issus des quartiers populaires devient un enjeu majeur. L'autre, comme chez Areva, s'appuie sur des personnes compétentes. Ma mission a été de repérer ce qui se faisait dans le groupe, dont les filiales avaient des pratiques différentes. On peut avoir un travail formidable sur les handicapés dans le sud de la France, constater que l'accueil des mères de famille est plutôt bien fait à La Hague, etc. C'est d'abord ce recensement des bonnes pratiques qu'il faut réaliser. Ensuite, j'ai cherché à sensibiliser les recruteurs à l'action sur la diversité. Voilà d'ailleurs pourquoi je ne suis pas favorable au CV anonyme.

Quels sont les freins à l'embauche ?

F.S. Certains anticipent et pensent que la direction va mal percevoir tel ou tel recrutement. Mon rôle n'est pas de distribuer des mauvais points. Mais quand j'ai senti qu'à tel ou tel endroit, il y avait des CV qu'il fallait revoir, cela a fini par être accepté. Nous sommes même allés plus loin. La direction d'Areva s'est fixé pour cap 50 % d'embauches de femmes en 2007. Nous n'en sommes pas très loin. De même, avec Philippe Vivien, directeur des ressources humaines d'Areva, nous avions pour objectif le recrutement annuel d'une centaine de jeunes issus des quartiers populaires. Nous avons dû tripler ce chiffre.

Êtes-vous favorable à la mise en place de quotas ?

F.S. Pour lutter contre les discriminations, je crois que nous serons obligés d'en passer par là. En France, on peut déjà faire des statistiques sur une base géographique.

Vous dites « jeunes issus de quartiers populaires » et non « issus de l'immigration »...

F.S. Aujourd'hui on est certes discriminé parce qu'on est Noir ou arabe, mais aussi parce que l'on habite tel ou tel quartier. La discrimination est spatiale, ethnique et sociale. Tout ce qui est au-delà du périphérique parisien provoque de l'appréhension. On a peur que les gens ne se réveillent pas, qu'ils n'arrivent pas à l'heure, qu'ils ne prennent pas le boulot au sérieux. On a un peu de mal à imaginer que notre société d'après-guerre, où les mêmes familles dirigent les grosses industries françaises depuis très longtemps, s'ouvre. C'est le fonctionnement même de notre République qui est en cause. Là où cela devient intéressant, c'est quand une femme comme Anne Lauvergeon dit : « Le règne du mâle Blanc, c'est fini. » Il en va de même pour les handicapés : elle préfère les intégrer dans le groupe plutôt que de payer l'amende. Les entreprises qui pratiquent la discrimination s'autopénalisent. Quand on va vendre une centrale nucléaire, mieux vaut montrer des visages qui correspondent à l'image réelle de la société française. Je suis persuadé que Paris a perdu les Jeux olympiques de 2012 pour ne pas l'avoir compris.

Comment est-ce accepté par les salariés ?

F.S. Le marché du travail est difficile. Tout apport extérieur est mal vécu. Surtout dans les entreprises qui ont connu des restructurations et se sont débarrassées de leurs seniors. Dans les domaines très pointus, les craintes sont moins fortes. L'entreprise possède une certaine rationalité que ne connaît pas le monde politique. Elle se rend bien compte qu'un jeune issu de l'immigration qui a réussi à devenir ingénieur, c'est qu'il s'est battu. Avec un petit coup de pouce, il peut faire un malheur ! Ce qui compte pour l'entreprise, c'est la performance. Dans une première phase, on a peur de perdre des marchés si on montre trop de couleurs. Mais une fois qu'on a compris que c'était un atout et pas un handicap, il n'y a plus d'états d'âme : on fonce.

Est-il judicieux de regrouper des causes aussi différentes que l'égalité hommes-femmes, la diversité ethnique ou l'accès des handicapés à l'entreprise sous le même vocable de « diversité » ?

F.S. Cela me rappelle quand j'étais parlementaire européen et qu'on me demandait de traiter à la fois l'accès à l'emploi des femmes et des demandeurs d'asile. J'ai refusé de mettre sur un pied d'égalité 50 % de la population et une minorité. C'est relativiser le rôle des femmes dans la société que de les renvoyer au rang de minorité. Chez Areva, s'il existe un pôle diversité, il s'agit aussi de garder la spécificité de chaque action. Il faut faire attention à ne pas ramener la question de l'égalité salariale entre hommes et femmes au même niveau que l'accueil des handicapés ou de la lutte contre les discriminations ethniques. La diversité ne consiste pas à prendre les problèmes qui enquiquinent, à les mettre dans un même panier, à signer une charte et à se dire que tout est réglé. Ce n'est pas un label pour se donner bonne conscience.

Mais n'est-ce pas malgré tout un peu ce qui se passe ?

F.S. Un peu, oui. Il faut clarifier les choses. La lutte contre les discriminations envers les jeunes issus des quartiers participe d'un changement de mentalité, d'éducation. En ce qui concerne les femmes, c'est encore une autre dimension. Elle n'est pas plus ou moins grave. Elle ne devrait même pas exister. Je ne vais pas commencer à éduquer les gens sur le fait que les femmes représentent la moitié de l'humanité !

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