
26/06/2008 - Deux études de l'agence Meanings et de l'Institut de la qualité de l'expression ont décrypté les discours de grands patrons du CAC 40. Leurs collaborateurs y sont rarement évoqués.
Les patrons des grandes entreprises françaises parlent-ils comme tout le monde ? Comment considèrent-ils les autres ? Donnent-ils envie d'agir ? Des questions auxquelles l'agence corporate Meanings a voulu répondre via une analyse sémio-linguistique du discours de dix grands patrons français, portant sur 43 prises de parole entre février et mai 2008 dans les médias et sur le site Internet de l'entreprise. Si, entre le volubile Michel-Édouard Leclerc et le très discret Bernard Arnault ou encore entre l'homme du rail français Guillaume Pepy et le financier Henri de Castries, les recettes oratoires sont dissemblables, l'étude permet toutefois de dégager un code du langage patronal.
Globalement, leurs discours sont abordables et compréhensibles par tous. La syntaxe est simple (18 mots en moyenne par phrase), avec une technique argumentative fondée sur l'accumulation et une sémantique positive. Ainsi, 46 % des connecteurs utilisés sont ceux de l'addition (« et », « ensuite ») et 40 % des adverbes expriment l'intensité (« très », « plus », « extrêmement », « toute »). « Ils sont souvent dans la surenchère, note Céline Labat, directrice du pôle Signe chez Meanings. Soit parce qu'ils cherchent à rassurer, face à des contreperformances notamment, soit parce que, pour justifier certains choix, ils mettent l'accent sur des points forts... très forts. » Sont-ils de bons orateurs ? « Oui, affirme-t-elle. Mais pas toujours de bons communicants. Dans les discours de certains, aucun message fort ne ressort. »
Flou artistique
Jeanne Bordeau, fondatrice de l'Institut de la qualité de l'expression, partage cet avis. Dans une étude publiée en mai, son équipe de linguistes et sémanticiens a analysé les rapports annuels, sites Internet, communiqués de presse et discours de présidents de sept entreprises du CAC 40 (Air liquide, BNP Paribas, Danone, Renault, EADS, Suez et Total) pour la période 2006-2008. « Les discours sont trop souvent désincarnés, estime Jeanne Bordeau. Ils englobent rarement toute l'identité de l'entreprise, à savoir ses actions, ses visées, son style et son image de marque. Quant aux situations décrites, elles sont le plus souvent idéales, faites d'un lexique banal pour ne pas dire trivial ("performance", "professionnalisme", "croissance"). »
Le parler-vrai ne semble donc pas encore à l'ordre du jour. Difficile dans ces conditions d'inciter et de motiver les équipes. D'autant que celles-ci sont rarement citées et mises en avant par leurs dirigeants : selon l'étude menée par Meanings, l'interne ne représente que 0,2 % du discours patronal ! « Les dirigeants ont tendance à neutraliser leur relation à l'interne, relève Céline Labat. C'est d'autant plus frappant que la sémantique du projet est largement utilisée. » Or les projets ne se mènent-ils pas avec des hommes ?
Sa communication se caractérise par une argumentation riche et efficace étayée d'exemples, de chiffres et de métaphores. Ses discours, dénués d'affect, s'inscrivent dans une sémantique projective (verbes d'action, recours régulier au présent et au futur) invitant le groupe à agir.
Ses discours l'inscrivent dans un rôle de décideur : il pense, les autres agissent. Il mobilise par une sémantique positive, sans s'engager personnellement. Ses propos sont marqués par une absence d'affect et peuvent paraître parfois peu accessibles (phrases longues, syntaxe complexe).
Dans sa communication, il se place le plus souvent au-dessus de la masse agissante, via notamment l'utilisation fréquente du « je » devant des verbes d'opinion. Il cherche rarement à argumenter et à convaincre ses troupes. Il s'inscrit le plus souvent dans le registre de la neutralité.
Ses discours sont rythmés (phrases courtes, syntaxe enlevée). Son langage est chargé d'affect, le récepteur est pris en compte (il utilise souvent le « vous »). Son champ sémantique se situe plus dans la réflexion que dans l'action. L'incitation et la dynamique de projet peuvent être oubliées.
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