
SOMMAIRE DU DOSSIER :
Les mécènes ont du choeur
La pub déboule à pleins tubes
Frank Tapiro, coprésident d'Hémisphère droit:
La bataille des chaînes musicales
La presse musicale pousse le son
Philippe Manoeuvre : Un groupe de rock, c'est une utopie en marche
Pour la play-list, allez voir le labo
Johnny Hallyday : Monument historique
Ça swingue dans les agences
18/07/2000 - À quarante ans passés, il peut dire qu'il a l'âge du rock. Philippe Manoeuvre, rédacteur en chef du mensuel Rock&Folk depuis sept ans, connaît la musique... S'il s'emporte contre les maisons de disques, il s'amuse du MP3.
Comment expliquez-vous queRock&Folksoit le dernier journal musical généraliste? Philippe Manoeuvre. On n'a pas oublié nos racines ni fait de jeunisme, à Rock&Folk. On est capables de mettre en une Air, des groupes de reggae ou les Smashing Pumpkins, mais aussi les Rolling Stones ou Ben Harper. Il y a un vrai plaisir à faire ce journal. Quand je vois que des titres se lancent en se déclarant, dès le numéro un, leader de la presse musicale, je ne comprends pas. Vous n'êtes pas toujours tendre avec les maisons de disques... Ph.M . Avant, la musique, c'était l'industrie du bonheur. C'est devenu le rythme des tiroirs-caisses. Les années 80, c'était les années «compils», les années 90, celles des rois du marketing. En fait, le drame de la musique, ça a été le Thriller de Michael Jackson. 43millions d'albums ont été vendus. À partir de là, les rois du marketing ont poussé dehors les «artistiques», tous les patrons des maisons de disques historiques, les Jacques Wolfson de Vogue et autres Ahmet Ertegun d'Atlantic. Aujourd'hui, les patrons des maisons de disques signent des parts de marché. Les sociétés sont cotées en Bourse. Elles ont délaissé les groupes au profit des «single song writers», moins capricieux et plus faciles à gérer. Le contrecoup du suicide du chanteur de Nirvana a été très mal vécu. On le paie encore, d'ailleurs. C'est un drame au même titre que le suicide de Jimmy Hendrix. L'autre problème, c'est que les groupes gagnent beaucoup d'argent. Heureusement, il y a en encore, comme Noir Désir ou Louise Attaque, qui tiennent. Ils refusent obstinément de faire de la télévision. Ils organisent leur carrière dans la résistance. Et je suis très content qu'ils passent parRock&Folk. À vous entendre, le côté artistique a été totalement délaissé... Ph.M. Il existe en effet un terrible problème en la matière. Alors que les vinyles ne dépassaient pas quarante minutes, les CD durent soixante-dix minutes. Les maisons de disques ont augmenté la durée des albums parce que des groupes de consommateurs se plaignaient. Résultat, Oasis, au bout de trois albums, est «à sec». Pour faire un album aujourd'hui, il faut quatre ans, toujours à cause du fameux tiroir-caisse. C'est comme si tous les films duraient trois heures pour justifier le prix du ticket. À soixante-dix minutes, beaucoup de groupes deviennent lourds. C'est désormais une loi industrielle. Les Beatles ne seraient pas devenus ce qu'ils étaient s'ils avaient dû faire uniquement des doubles vinyles. Le marketing va-t-il rester roi? Ph.M. Cela peut changer. Les gens d'Internet ont peut-être une autre vision et des envies musicales. Avec AOL, chez Warner et Vivendi, chez Universal, les équipes ne peuvent que se régénérer. C'est obligatoire que l'«artistique» revienne. La musique doit reprendre ses droits. J'en veux pour preuve le retour de très bons disques. Je suis optimiste. Avec des groupes comme les Dandys Warhols ou les Français de Tanger, il y a encore de la musique. Ouf! ÀRock&Folk, on va les aider. La roue va tourner. Le rock, il faut que ça éclate. J'ai confiance, avec des Lescure et des De Greef. Les gens de Canal+ ont modelé le cinéma. Il en sera de même avec la musique. Un groupe de rock, c'est une utopie en marche, c'est l'une des plus belles inventions du XXe siècle. À propos d'Internet, que pensez-vous du débat sur le MP3, cristallisé par Napster[nouveau site d'échange entre internautes des morceaux MP3]? Ph.M. Les cafouillages sont évidents au début. Mais cela permet aussi de montrer le visage de certains groupes. Quand Metallica, ce groupe de milliardaires qui fait de la musique métal martiale, fait un procès à des mômes, c'est honteux. À l'inverse, certains groupes sont favorables à Napster, comme Radiohead. S'il se fait de très bons albums, les gens voudront les acheter. Les pioupious vont continuer à télécharger deux morceaux d'un mauvais disque. Mais les amateurs, devant un bel objet, ne le copient pas, ils l'achètent. Le MP3 va séparer les hommes des petits garçons. La musique intéresse tout le monde. En fait, la copie fait surtout du mal à l'industrie des boy's bands. C'est aux parents d'apprendre aux gosses. Un CD sur cinq est copié, mais ça concerne surtout la pop pour enfants. Cela va se réguler. D'ailleurs, si on voulait crypter les disques, on pourrait le faire. Le système existe. J'ai des CD non copiables. Mais ça coûte cinq centimes, et les maisons de disques ne sont pas d'accord.
À force de parler de musique, Philippe Manoeuvre finit par en avoir le timbre qui chante. Né en même temps que le rock, dont il est un indéfectible porte-drapeau, il a débuté comme assistant aux dépêches à RTL. Les fans de bandes dessinées se souviennent surtout de son passage en tant que rédacteur en chef du défunt, mais fantastique, journal Métal hurlant. En 1982, Pierre Lescure lui demande de rejoindre Les Enfants du rock, sur Antenne2. Rédacteur en chef de Rock&Folk depuis sept ans, il anime aussi Top Bab, une émission bimensuelle sur Canal Jimmy.
«Je viens de m'offrir le dernier disque de Daniel Johntson, un Américain déjanté qui enregistre sur un radiocassette pourri. C'est formidable.»