Vous êtes ici

Pour bénéficier des alertes ou des favoris, vous devez vous identifier sur le site :

Vous avez déjà un identifiant sur stratégies.fr ? Identifiez-vous

Pas encore d'identifiant ? Créez vos identifiants

DOSSIER

Les enfants des baby-boomers

21/06/2002

Leurs parents ont fait mai 1968. Enquête sur une génération beaucoup moins révolutionnaire que papa et maman, mais qui est massivement descendue dans la rue, en avril dernier, pour faire barrage à l'extrême droite.

Souvenez-vous, c'était il y a deux mois à peine, à l'issue du premier tour de l'élection présidentielle. Dans toute la France, lycéens et étudiants, soi-disant peu intéressés par la chose publique, ont déferlé dans la rue pour dire non au « F-Haine ». Mieux, la jeunesse a concrétisé cette révolte jusque dans les urnes : lors du second tour de l'élection présidentielle de mai 2002, les 18-25 ans se sont mobilisés trois fois plus que l'ensemble de la population. Leur taux de participation a augmenté de 15 points par rapport au premier tour, contre une hausse de 6 points pour la totalité des électeurs. En offrant une telle leçon de civisme, la « génération passive » mérite-t-elle encore son épithète ?« Ni engagée, ni encore moins enragée. Tout simplement dégagée. »Peut-elle se résumer à cette impitoyable définition tirée du livreLe Choc des générations,de Bernard Préel, directeur adjoint du Bureau d'information et de prévisions économiques (Bipe) ? La conscience citoyenne qu'elle a exprimée soulève à nouveau la question.

Les 20-30 ans sont les enfants des baby-boomers. Leur héritage est lourd : leurs parents ont fait mai 1968 et forment une génération que certains n'hésitent pas à qualifier de totalitaire, à cause de son poids démographique et de son omniprésence aux postes de pouvoir. Les baby-boomers revendiquent leur révolution, mais n'ont pas hésité à trahir leurs idéaux pour célébrer la société de consommation.

Les quinquagénaires d'aujourd'hui ont leur part de responsabilité dans l'attitude de la jeunesse, que l'on prétend si peu impliquée dans la société. Certes, les baby-boomers ont choyé leurs enfants en leur offrant un monde matérialiste. Ils les ont élevés dans le culte de la différence et de l'autonomie. Les quelque 8 millions de jeunes de 20 à 30 ans (soit 13,4 % de la population totale) ont été les premiers « enfants à clé », ceux qui rentrent le soir avant leurs parents, retenus au travail. De cette éducation, ils ont hérité le goût d'une grande liberté dans les choix portant sur leur vie privée. Et ils n'y ont trouvé aucun motif sérieux de rébellion puisque, comme l'explique Bernard Préel,« les valeurs ne sont plus transmises de père en fils mais expérimentées entre pairs ». Autrement dit, elles ne sont plus subies, mais choisies.

Cela ne signifie pas que les 20-30 ans soient restés passifs.« En réaction contre le diktat de mai 1968, " faire autrement ", qui pouvait aller jusqu'à encourager les déviances, les jeunes ont eu envie de recréer du lien social, de s'intégrer dans des tribus »,analyse-t-il. Et s'ils plébiscitent la tolérance - héritage de mai 1968 - dans la sphère privée, ils aspirent à davantage d'autorité dans la vie publique afin de réguler leur rapport aux autres. Tandis que leurs parents rejetaient en bloc la tradition et l'autorité, les 18-29 ans étaient en 1999 64 % à considérer l'autorité comme une bonne chose, contre 40 % seulement en 1981, selon l'enquête sur les valeurs des jeunes, analysées dans le livre éponyme, écrit sous la direction des sociologues Olivier Galland et Bernard Roudet.

Demande d'authenticité

Les enfants des baby-boomers ont aussi été les premiers à vivre massivement le divorce de leurs parents. Entre 1970 et 1980, dates de naissance de cette génération, le taux de divortialité (le nombre de divorces pendant l'année pour 100 mariages) a doublé, passant de 11,8 % à 22,3 %. Le phénomène s'est largement amplifié, atteignant 40,9 % en 1997 (source Insee). Ce vécu explique en partie la spectaculaire remontée du principe de la fidélité conjugale chez les jeunes de 18-29 ans, et cela malgré l'importance qu'ils accordent à la liberté individuelle. En presque vingt ans, de 1981 à 1999, leur attachement à la fidélité conjugale est passé de 62 % à 85 %, comme l'indique encore l'enquête sur les valeurs des jeunes. Deux autres facteurs peuvent être mis en avant pour expliquer ce phénomène : la crainte du sida et la montée d'une demande d'authenticité.

Cette génération est au moins autant marquée par les stigmates idéologiques de ses parents révolutionnaires que par les chocs qu'elle a subis. Benoît Tranzer, directeur général d'Ipsos Observer, en dénombre trois : la crise économique, l'effondrement des valeurs et le choc technologique. Les jeunes sont en effet les premières victimes du marché de l'emploi. Si le taux de chômage des 15-24 ans diminue depuis deux ans (grâce aux emplois aidés par l'État), il n'en reste pas moins supérieur à la moyenne : 21,8 % pour les femmes de cette classe d'âge en 2001, contre 10,9 % pour l'ensemble de la population féminine active ; 16,21 % pour les garçons de 15 à 24 ans, contre 7,21 % pour les hommes actifs (source : Enquêtes Emploi, Insee). La « génération sacrifiée », comme on l'a également surnommée, s'est acclimatée au provisoire, au réversible, à la flexibilité. En mars 2001, un tiers des postes occupés par les 15-29 ans sont encore des emplois temporaires.« Cette conjoncture a encouragé la forte poussée de l'individualisation, du chacun pour soi »,observe Benoît Tranzer. Un facteur supplémentaire pour expliquer l'absence de révolte de ces jeunes. Pourtant, leur rapport au travail a changé.« Ils ont vu les failles de cet univers qui avait structuré leurs parents et les déconvenues engendrées par le chômage et les retraites anticipées »,commente Danièle Rapoport, qui dirige à Paris son propre cabinet d'études transversales.« Du coup, ils ont une vision moins carriériste et plus opportuniste de l'emploi et du marché du travail, qu'ils consomment de façon plus avertie que leurs parents. »Chantal Baudron, spécialiste du recrutement des cadres, confirme :« Les jeunes veulent mettre l'affectif ailleurs que dans l'entreprise. Pour eux, le contrat de travail est un contrat marchand, dans lequel ils s'engagent à donner une partie d'eux-mêmes et à recevoir une contrepartie équivalente ». Pragmatique, la génération actuelle se soucie davantage de son employabilité, c'est-à-dire de sa valeur ajoutée sur le marché du travail. Ce qui ne l'empêche pas de privilégier un poste épanouissant à un poste rémunérateur.« Les jeunes veulent travailler moins et mieux »,commente Céline Chônier, consumer advocate chez McCann-Erickson France qui vient de remettre à jour l'enquête sur les « career builders » au sein de Pulse, la grande étude consommateurs du groupe publicitaire, lancée il y a six ans.

Les 20-30 ans, qui ont baigné dans la surconsommation, ont été marqués par la chute des idéologies qu'avaient défendues leurs parents soixante-huitards et par l'éclatement des valeurs.« Il n'y a pas de rêve chez eux »,observe Danièle Rapoport. Pas de projection dans l'avenir et donc pas de raison de contester. Leurs valeurs tiennent essentiellement à la famille protectrice et aux petits bonheurs du quotidien.« En France, un cinquième des " grands enfants " (de 25 à 28 ans) continuent de vivre chez papa et maman »,souligne Bernard Préel. Toutes les étapes d'entrée dans la vie adulte sont retardées, de la fin des études à la naissance du premier enfant : au milieu des années quatre-vingt-dix, l'âge moyen de la maternité était de 29 ans. Jusqu'à quel point cette situation est-elle subie ? Les jeunes se complaisent dans un état d'irresponsabilité, si l'on en juge par leur dépolitisation et leur désaffection pour les institutions. Le sociologue Olivier Galland ne partage pas ce point de vue (lire l'interview page 24). Incapables de s'identifier à leurs parents, qui, eux, s'emparent de leurs valeurs en pratiquant le jeunisme, les enfants des baby-boomers se sont peut-être détachés des rouages de la vie publique pour se réapproprier leur propre existence. Une sorte de rébellion pacifique qui se traduit par la création de« microcultures indépendantes », comme le note Luc Basier, planneur stratégique chez Leagas Delanay Paris Centre.

Les jeunes accordent la priorité à leur sphère privée. L'étude Pulse de McCann les dépeint comme des individualistes, des personnes centrées sur leur monde mais aussi désireuses de gérer les contradictions, de concilier les valeurs traditionnelles et celles du moment. Dans le même esprit, Ipsos Observer les qualifie « d'égo-nomades ». Il suffit d'observer leur manière d'aborder la consommation :« Ils deviennent de plus en plus infidèles, souples et pragmatiques,souligne Benoît Tranzer.Les jeunes n'ont pas envie qu'on les prenne pour des cibles ». Ils veulent être acteurs des marques. Ils ont conscience de leur pouvoir sur elles et rejettent le modèle dominé/dominant. Leur attitude de consommateur rejoint celle qu'ils ont sur le marché du travail : ils aspirent à un échange, à un « deal ». Coca-Cola l'a bien compris, qui a stoppé son discours de marque totalitaire. Dans sa campagne « Sourire la vie », l'emblématique boisson ne parle plus d'elle-même, mais des jeunes.

Un fort ancrage dans le présent

L'amitié est une valeur centrale pour cette génération dontFriendsest la série télévisée culte. Elle imprègne aussi les relations au travail. C'est la tendance « copains de boulot », dont on retrouve la traduction sur le petit écran dansAllie McBealouUrgences. Ainsi, chez McCann, à Levallois-Perret, une poignée de jeunes salariés ont pris l'initiative de créer un rendez-vous, baptisé PPR : Pot pour rien ! Les nouvelles technologies, comme Internet et la téléphonie mobile, sont venues renforcer la sociabilité amicale. Les jeunes ont créé de nouveaux langages à coup d'e-mails et de SMS (Short Message Service) que l'on s'envoie par téléphone mobile. Mais ils ont aussi vécu la fin d'un rêve : Internet promettait une nouvelle ère de l'évolution, l'avènement d'un monde meilleur, la réussite individuelle. La génération du rêve est brutalement retombée dans le réalisme. Le sociologue Philippe Breton parle du« désenchantement vis-à-vis d'une technique outrageusement chargée de tous les espoirs ». Résultat : les enfants des baby-boomers se sont réancrés avec pragmatisme dans le présent.

Olivier Galland relève, lui, un paradoxe : tandis que les valeurs des jeunes et des adultes se rapprochent, les relations sociales entre classes d'âge sont de plus en plus cloisonnées. Les jeunes semblent indifférents à la société. Ils sont, par exemple, de moins en moins politisés. Méfiants vis-à-vis des institutions, ils inventent pourtant une autre façon de s'exprimer. Entre les deux tours de l'élection présidentielle, le rappeur Akhenaton, du groupe IAM, s'est chargé de mobiliser l'électorat contre Le Pen en diffusant de la main à la main une cassette vidéo constituée de témoignages de stars dans les quartiers d'une vingtaine de villes où le Front national avait enregistré ses meilleurs scores.

Cette volonté d'agir dans la rue, en contournant les canaux traditionnels, est révélatrice de l'attitude d'une nouvelle génération. Moins politisée, peut-être, mais plus protestataire, comme le souligne Pierre Bréchon, professeur à l'Université de Grenoble II, qui indique dans l'ouvrageLes Valeurs des jeunes:« Les deux tiers des 18-29 ans d'aujourd'hui ont eu au moins une occasion de participer à une action protestataire ponctuelle, sous forme de manifestation ou de pétition. »Bernard Préel parle, lui, d'une« génération mutante », celle qui est née dans les années 1975 à 1984 et qui a atteint entre 15 et 24 ans en 2000. Ces nouveaux aventuriers, décomplexés,« accros du jeu vidéo, du zapping et du cliquage, se révèlent davantage optimistes et défricheurs que leurs aînés. Ils pourraient bien surprendre en renouant avec le goût de l'opposition ». Le directeur adjoint du Bipe a d'ailleurs imaginé leScénario de la revanche(publié dans la revueFuturibles) : d'ici à quelques années, la jeunesse, victime de l'égoïsme de ses parents, longtemps sacrifiée sur le marché du travail, coupera la retraite à ses aînés, refusera l'augmentation des prélèvements sur ses salaires et inventera les « emplois vieux ». Une riposte aux emplois jeunes, créés en France en 1997. Pas si « tranquilles » que ça, les jeunes, pour reprendre l'expression culte deLoft Story II,sur M6.

Envoyer par mail un article

Les enfants des baby-boomers

Séparer les adresses par des virgules
M’envoyer une copie par e-mail
Email this Article

Thank you for your interest in spreading the word about Stratégies.

NOTE: We only request your email address so that the person you are recommending the page to knows that you wanted them to see it, and that it is not junk mail. We do not capture any email address.

Plus d’informations sur les agences avec les Guides Stratégies

W