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Entretien

« Dans la tête de l'autre »

01/11/2002

Historien et sociologue anglais, Theodore Zeldin est professeur à Oxford. Célèbre pour son « Histoire des passions françaises, 1848-1945 », il fait ici le point sur les différences entre Français et Britanniques.

Qu'est-ce qui rapproche les Français des Britanniques et qu'est-ce qui les distingue ?

Theodore Zeldin.J'étudie les individus comme les scientifiques les atomes : chacun est unique. On ne peut plus parler en termes de nations comme par le passé. Il faut plutôt se demander quels sont les objectifs des gens. C'est pour travailler sur ce thème que j'ai créé, il y a deux ans, la Fondation Oxford Muse. Bien avant le pouvoir et l'argent, la première aspiration des gens est d'être respecté et apprécié. La vraie question est donc de savoir comment permettre aux gens de mieux se connaître. La langue constitue, de fait, un obstacle entre Français et Britanniques. Si les Français persistent à ne parler que leur langue, ils risquent de ne plus se faire entendre. La force de l'anglais, qui possède trois fois plus de mots que le français, est d'avoir su intégrer de nombreux idiomes étrangers. Ce qui distingue aussi la France de la Grande-Bretagne, c'est le mode de pensée. La tradition littéraire des Français a fait naître un esthétisme de la langue, ce qui fait dire aux Britanniques que les Français parlent beaucoup sans dire grand-chose. Vous-mêmes considérez souvent que l'humour anglais est un moyen de ne pas se livrer. À chacun sa technique de camouflage...

Ce type de préjugés est puissant entre Français et Britanniques. Comment l'expliquer ?

T.Z.À la question« De quel pays pourriez-vous le plus apprendre en matière d'économie et de gestion ? »,un tiers des Britanniques répondent les États-Unis, un tiers l'Allemagne et 5 % la France. C'est la preuve d'une profonde méconnaissance de votre pays. Et l'inverse est tout aussi vrai. C'est étonnant comme ces deux pays s'ignorent ! La faute sans doute aux publicitaires : alors que dix millions de Britanniques passent leurs vacances en France, votre pays n'a pas réussi à faire connaître ses atouts au-delà de la nourriture et de la mode.

Comment combattre cette « pensée stéréotypée », opposée dans vos écrits à la « pensée émotionnelle » ?

T.Z.Quand on rencontre un étranger, on agit naturellement - car le cerveau est fondamentalement paresseux - en catégorisant de façon simpliste. Pour combattre ce penchant, il faut partager une émotion avec l'autre. Cela appelle des relations d'amitié. Après le respect et le fait d'être apprécié des autres, l'amitié est la troisième aspiration fondamentale des individus. Des attentes rarement comblées dans le cadre de leur métier. Les professions, pour la plupart établies au siècle dernier, sont en crise. Il faut chercher de nouveaux modèles. C'est important, car les jeunes ont une attitude différente par rapport à l'emploi. Ils sont plus méfiants et plus exigeants quant à l'équilibre entre vies professionnelle et privée. Il est donc essentiel de commencer à aborder ce problème par sa dimension humaine. Mis à part la nécessité, que cherche une personne qui veut travailler ? À s'épanouir, à vivre plusieurs vies. Un seul métier n'y suffit plus.

Comment répondre concrètement à cette attente ?

T.Z.J'ai développé l'idée d'un système d'éducation après la licence, qui chercherait à former des généralistes plutôt que des spécialistes. La complexité de la société et des nouvelles technologies fait que les spécialistes deviennent la norme, avec un jargon et un mode de pensée souvent limités à leur propre univers. Cela représente une menace pour la société. Dans la quête d'épanouissement personnel, la relation à l'étranger est très utile. Elle offre un mode de vie alternatif, au-delà des aspects culinaires ou vestimentaires. Dans ce domaine, la France a été autrefois très habile pour développer à l'étranger sa culture et son mode de vie. Elle a commencé par envoyer ses cuisiniers, puis ses gouvernantes. Aujourd'hui, les annonces publicitaires ne suffisent pas. Pourquoi ne pas créer des crèches françaises à l'étranger, par exemple ? Les neurobiologistes ont démontré que les goûts se forment dès les premières années de la vie d'un enfant. Il faut permettre aux gens de jouir de tout ce que la civilisation peut leur apporter, de quelque pays que ce soit.

Tout cela passe par l'échange. Est-ce en ce sens que vous êtes un fervent défenseur de l'art de la conversation ?

T.Z.Mon livre sur le sujet (1) est devenu un manuel pour hommes d'affaires. Je donne même des conférences pour des cadres de grandes entreprises. Ils reconnaissent consacrer entre 60 % et 90 % de leur temps de travail à converser, mais s'ils ont de fortes qualifications professionnelles, ils n'en ont aucune dans l'art de la parole. Or, dans toute conversation, et afin d'éviter les malentendus, l'objectif est de savoir ce qui se passe dans la tête de l'autre. Pour cela, il faut développer des relations amicales. D'où la nécessité de repenser la forme et le fonctionnement des entreprises. C'est essentiel, car leur succès est avant tout lié à la créativité de leurs collaborateurs. Les chefs d'entreprise doivent absolument y réfléchir.

(1) De la conversation, publié chez Fayard.

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