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Médias

Le miroir de l'âme

20/12/2002

La minuscule photo d'un éditorial ou d'une chronique en dit souvent plus long sur son auteur qu'un texte argumenté, écrit avec passion.

Vous le préférez le poing sous le menton, façon Penseur de Rodin, à l'instar de Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur) ou de François Lenglet (Enjeux-Les Échos) ? La main tombante, nonchalante, sous le noeud de cravate, genre Denis Jeambar (L'Express) ou Max Armanet (La Vie) ? Le pouce sous la lèvre inférieure style Claude Imbert (Le Point) ou l'index entre les dents tendance Bernard Guetta (L'Express) ? Ne faites pas l'étonné, vous ne regardez que cela, là-haut, le petit portrait de l'éditorialiste ou du chroniqueur de votre journal. La preuve ? Vous auriez sans doute bien du mal à citer l'une de ses phrases, mais vous pouvez décrire de mémoire la microphoto qui accompagne sa prose.

Insignifiant, ce timbre-poste ? Ce n'est pas ce que pensent les sémiologues. « Le visage est l'expression de l'âme, explique François Jost, spécialiste des médias à Paris III. On peut lire sur la photo la transparence de l'auteur, ses intentions. Un visage photographié dans un journal incarne la tête qui pense, le corporel signe en même temps l'intemporel. L'auteur pose alors pour l'éternité. » Claude Imbert (Le Point) ou Françoise Giroud (Le Nouvel Observateur) l'ont bien compris : leur portrait se doit de demeurer, à l'image de leur pensée, inaltérable, immortel. L'avantage de la photo, c'est qu'elle ignore les traces du temps. Mais l'enjeu est de taille : comme dit l'écrivain Michel Tournier, « la profondeur d'un être transparaît sur son visage. »

Entrer dans la famille

La photo, miroir de l'âme ? Ce n'est sans doute pas un hasard si La Croix, journal catholique, est le seul quotidien parisien à orner d'un cliché ses chroniques, signées Bruno Frappat ou Pierre-Yves Le Priol. « Il s'agit d'identifier la personne et de le faire sans ostentation, explique Armelle Canitrot, responsable du service photo de La Croix et auteur de Publier une illustration, aux éditions du CFPJ. Certes, le verbe a un statut plus sérieux que l'image dans une religion du livre. Mais la photo joue ici une fonction de repérage d'une prise de parole plus subjective, qui fait entrer le lecteur dans une famille où domine le souci d'authenticité et de proximité. Comme les enluminures au Moyen Âge, il s'agit d'une aide au rythme de lecture. »

Les photos d'éditorialistes ou de chroniqueurs obéissent d'ailleurs généralement, en France, à des codes bien précis : la taille est le plus souvent microscopique - 2 x 3 cm en moyenne-, la pose sobre et le sourire au mieux esquissé, histoire de ne pas se trouver en porte-à-faux en cas d'actualité tragique. Jamais, comme dans la presse anglo-saxonne, on ne trouverait un Fareed Zakaria, éditorialiste à Newsweek, pointant un doigt accusateur dans une mise en scène de 7 x 9 cm. L'apparition récurrente d'une main dans le champ de la photo fait l'objet de diverses interprétations. S'agit-il d'associer l'idée du « faire » à celui de l'« être », ou de donner à voir la main du signataire, de l'intellectuel ? La réalité est parfois plus triviale : « Nous avons reçu du courrier nous demandant si les journalistes étaient si fatigués qu'ils aient besoin de tenir leur tête, témoigne Armelle Canitrot. La vérité, c'est que les photos du trombinoscope ont été prises sur un tabouret assez haut : se tenir le menton était alors un geste naturel. »

Néanmoins, l'omniprésence de la main appui-tête dans les photos d'éditoriaux appelle une question de poids : la main sert-elle à soutenir la grosse tête ? « Les journalistes se prêtent au jeu de la photo, mais ils sont tous tendus entre narcissisme et inhibition », répond Armelle Canitrot. La petitesse du cliché participe d'ailleurs d'une volonté de minimiser toute dilatation de l'ego. Certains poussent le renoncement si loin qu'ils ne montrent aucun visage : c'est le cas d'Alain Genestar (Paris Match), qui préfère le poids des mots au choc de sa photo, ou encore de Jean Daniel (Le Nouvel Observateur).

Fonction d'autorité

Si le copyright est rare dans la photo d'édito, au mépris parfois de la loi, elle est plus courante dans celle du chroniqueur. D'ailleurs, la chronique a ses originaux. Comme Nicolas d'Estienne d'Orves (Figaro madame) qui montre sa mise de joyeux hurluberlu, en noeud pap'et gilet, devant la bibliothèque d'un appartement cossu. Michèle Fitoussi (Elle) fait dans le portrait artistique, en noir et blanc, les bras croisés. Quant à Vincent Beaufils (Challenges), il a délaissé un triste portrait en pied pour un buste reposant sur son avant-bras, tendance comptoir de bistrot. La palme de l'originalité revient à Jean-Louis Servan-Schreiber (Psychologies), assis sur un tabouret au fond d'une terrasse grillagée. Conceptuel. L'homme prend soin de changer chaque mois son image pour exprimer son humeur du moment.

La photo d'édito affirme aussi une fonction d'autorité. Pour jouer à plein sur ce registre, le mieux est alors de rester classique, de face, en costume cravate, à la façon de Patrick de Carolis (Le Figaro magazine). Là, on n'est pas loin du portrait officiel. Mais si, comme Philippe Thureau-Dangin (Courrier international), il s'agit d'un trois quarts face mi-ombre mi-lumière, alors, pas de doute, l'âme se voit double. Janus est dans le cadre.

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