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Marqué à vie

20/12/2002

William Huezo milite contre la délinquance juvénile au Salvador. En 2001, cet ex-« gangsta » est devenu le porte-drapeau de la campagne mondiale de Benetton. Un an après, qu'en reste-t-il ?

Une adolescence passée dans les gangs, six ans de prison à Los Angeles, des tatouages plein le torse et le crâne rasé d'un tueur des bas-fonds. William Huezo, surnommé « Weazrock », n'a pas vraiment le profil du mannequin vedette pour des vêtements. Sauf pour Benetton... Début 2001, alors que la marque italienne prépare, avec l'Organisation des Nations unies, une grande campagne de communication sur le volontariat (2001 fut l'année internationale du volontariat), William est repéré par un photographe. Outre son physique de caïd, qui en fait une icône idéale pour le marketing publicitaire, il est le directeur d'une association de lutte contre la délinquance à San Salvador. « Homies unidos » se bat pour sortir les jeunes des gangs de rues au Salvador. Charismatique, engagé, mais aussi menacé, il ne manque rien à William pour séduire la multinationale du textile, à la recherche de « vraies gens » pour sa campagne. Elle le choisit, aux côtés de l'Américaine Donna Jones, danseuse de claquettes dans les hôpitaux, de l'Allemande Marianna Handler, chef de plage naturiste, de l'Afghan Tajidin Agha, leader d'un camp de réfugiés, etc. Pour ce Salvadorien, âgé d'à peine trente ans et né dans la pauvreté, c'est le début d'un conte de fées. Avec son quota de rêves et de désillusions.

La prison ou le cimetière

Sur la photo de la campagne Benetton, il pose torse nu, tatouages à l'air, avec au deuxième plan ses camarades, trois molosses dans la même tenue. L'image a fait le tour du monde : presse, affichage, télévision... Toute l'Amérique latine a dû voir son visage. Pour autant, au Salvador, « Weazrock » ne passe pas pour le fils prodigue. Son passé turbulent de membre de gang lui colle à la peau. Il est juste devenu celui qu'on prend en exemple pour parler de « ceux qui s'en sortent ». Eux, ce sont les jeunes des « maras », ces bandes urbaines qui font régner la loi du plus fort. Dix ans après la fin de la guerre civile, le plus petit pays d'Amérique centrale s'abîme dans la délinquance juvénile. Déjà, en 1997, il détenait le record du nombre d'homicides par habitant (un meurtre pour environ 700 personnes par an) du continent américain, devant la Colombie et le Brésil. Armées jusqu'aux dents, les « maras », dont les membres, qu'ils soient garçons ou filles, ne sont que de petits adolescents livrés à eux-mêmes, pillent, tuent et violent.« Ces jeunes n'ont pas d'autre avenir que la prison ou le cimetière,explique Marcela Smutt, spécialiste des « maras » au Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).C'est pour cela qu'ils deviennent aussi dangereux. À partir d'un certain âge, ils n'ont plus rien à perdre. »

Le grand frère

William Huezo a le profil type des membres de gang. Quelques secondes de conversation suffisent à situer le bonhomme : comme beaucoup de Salvadoriens de sa génération, réfugiés aux États-Unis pendant la guerre civile, il a passé sa jeunesse dans les quartiers latinos de Los Angeles. Il en garde un épais accent de rappeur Black américain, un look à base de Levi's et de Doc Marten's, une mentalité internationale et surtout une solide culture de gang. Expulsés du territoire américain pour vols, trafic de drogue, meurtres, port d'armes illégal, etc., les « déportés », de retour au pays, ont reproduit le système. Rares sont ceux qui ont renoncé. William, si :« J'étais fatigué de voir ma mère pleurer. Regardez-moi, j'ai trente et un ans, j'ai raté plein de choses dans ma vie. Parce que personne ne m'a pris par la main pour m'emmener à l'université. Les seuls qui m'ont donné ma chance, ce sont les gens d'Homies unidos aux États-Unis. »Depuis cette rencontre, William les suit. Il a pris en main le bureau de l'association à San Salvador et s'occupe de réinsérer des délinquants en leur trouvant des petits boulots. Il est devenu le grand frère.

En utilisant les « maras », par le biais de William, pour diffuser son message de paix, Benetton a frappé juste. On ne peut rêver mieux qu'une marque de « fringues » pour s'adresser à ces jeunes : le code vestimentaire est un élément central de leur langage. Le problème, c'est que la notoriété de William, déclenchée par la campagne, n'a pas fait que du bien au niveau local. Homies unidos n'est pas populaire dans les quartiers chauds de San Salvador... Quinze jours avant notre rencontre, l'un de ses amis, Moro, membre d'Homies unidos qui habite sur le territoire d'une « mara », attendait le bus lorsqu'un gars d'une bande locale lui a mis une balle dans la tête. Règlement de comptes personnel ? Nul ne le sait. Moro avait renoncé à la vie de la « mara », mais n'avait pas cessé d'exister pour ses ennemis. Être membre de gang, c'est pour la vie. Comme un tatouage... Le tatouage est l'un des premiers signes d'appartenance à la bande. On tue à cause d'un tatouage. Au Salvador, c'est également un motif de discrimination. Qui dit tatoué, dit pas de travail et exclusion. C'est en cela que le message véhiculé par la campagne Benetton a été source de polémique. En montrant deux des tatouages de William (« Ester » est le nom de sa mère et la tête de dragon un souvenir de prison), elle a mis ce dernier face à sa propre ambiguïté.« Je n'ai jamais été honteux de mes tatouages,répond-il.Je veux même en avoir plus, j'aime cet art. Je ne les déconseille pas aux jeunes, je leur dis juste de ne pas se faire tatouer sur le visage et sur les mains. »Tatouer est même devenu son métier.« Je ne tatoue que les gosses de riches qui me payent »,ajoute- t-il en guise de pirouette.

« Comme un fou »

À part semer la zizanie et brouiller les cartes, à quoi Benetton a-t-il été utile ? C'est « Weazrock » qui en parle le mieux. Tout a commencé par une rencontre avec un journaliste britannique. Ce dernier met William en contact avec les responsables de la marque italienne. La suite ? Une séance de photo, puis le lancement de la campagne en octobre 2001.« Ma mère était fière de moi »,raconte William. Un grand raout est organisé à Berlin. Tous frais payés. Avec quelques centaines d'euros en poche, William fait son baptême de l'air et voit l'Europe pour la première fois.« Je suis un peu timide, je n'arrive pas à parler en public. J'ai donc demandé à un ami de venir avec moi. Là-bas, je hurlais dans la rue. J'étais comme un fou. La conférence de presse a eu lieu, avec des centaines de gens du monde entier, des journalistes. Ils avaient choisi ma photo pour décorer la salle. C'était très impressionnant. »Il reçoit 5 000 euros pour sa contribution. Soit 3 % du budget annuel de Homies unidos... Et une goutte d'eau dans le budget total de cette campagne mondiale (12 millions d'euros). Un an plus tard, les caisses de l'association sont vides. Les crises boursières à Wall Street ont asséché les portefeuilles des donateurs. Les temps sont durs. William, qui rêve de devenir policier, sait qu'il ne trouvera pas un job de sitôt au Salvador.« J'aurais pu aux États-Unis, où les tatouages ne sont pas discriminants. »Pour l'heure, il aide les autres membres de Homies. Aujourd'hui, l'un d'entre eux, Kevin, va postuler à un emploi à l'hôtel Marriott de San Salvador. Encravaté pour l'occasion, William l'accompagne. Au final, il ne reste donc pas grand-chose de cette campagne : seulement un book présentant une épaisse liasse de parutions dans la presse. Mais c'est déjà ça. William a pu dire au monde entier combien il avait la vie - et la peau - dures.

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