
SOMMAIRE DU DOSSIER :
Ouverture culturelle
RELATIONS PUBLIQUES
La lutte des classes
Plaisirs simples
DIRECTEUR ARTISTIQUE
Liberté
Restos* : D'ailleurs mais d'ici
LA LISTE DES PAYS À RISQUE S'ALLONGE
Introspection
Marine Jacquemin : « Je pars pour montrer la vie, pas pour risquer la mienne »
RÊVES SUR PAPIER
Cosmétiques nomades
CLIQUEZ ET PARTEZ EN PAIX
Petits voyages entre amis
TOUR DU MONDE SUR PETIT ÉCRAN
Vive la France
MÉDIA, MON BEAU MÉDIA
LA CÔTE EST PRÊTE POUR UN BAIN DE FOULE
NY LOVE YOU
Égologie
Les sens du voyage
Pause thérapeutique
PARIS EST TOUJOURS PARIS
CIEL, MON MAGAZINE !
Cocon mobile
LA FRANCE TERRE D'ACCUEIL ET DE PASSAGE
HIP HIP HIP HÔTELS
Transparence et accessibilité
Bienvenue au Club 18-30
L'ESPAGNE CONTRE-ATTAQUE
LES FRANÇAIS AIMENT LA LITTÉRATURE DE VOYAGE
Luxe du détail
SARAJEVO ET BEYROUTH, MÊME COMBAT
JOURNALISTES, JE VOUS AIME
TENDANCES DE PUBLICITÉS
Redécouverte
CHIEF EXECUTIVE OFFICER
TOUTES LES DESTINATIONS EN KIOSQUE
Le cinéphile est un touriste qui s'ignore
Repos de la ménagère
GRAND REPORTER
Les 5 premières minutes
Facilité et surprises extrêmes
BRAND MANAGER
28/03/2003 - Sex and sun ! Il n'est plus question que de cela dans les publicités du Club 18-30, Grand Prix au dernier Festival international de la publicité à Cannes. Le voyagiste a pourtant essayé de s'acheter une conduite, comme en témoigne notre reporter, qui a eu la chance d'y être invité.
Jusqu'au moment où le disk-jockey est monté sur le podium pour me balancer le contenu d'une bouteille de champagne, je n'y croyais pas vraiment. L'homme, gros et transpirant dans sa chemise hawaïenne, pointait le micro dans la direction d'une jeune femme debout à mes côtés.« Comment t'appelles-tu, ma biche ? Mélanie ? Et toi, jeune homme ? Mark. Bien. »Puis il se tourna vers les autres couples sur la piste de danse.« Écoutez-moi, jeunes filles et jeunes gens. Mélanie et Mark sont, ce soir, les grands gagnants du concours de « dirty dancing »[littéralement danse sale]du Happy Banana Bar ! »
Il me serra la main sous un tonnerre d'applaudissements et de sifflets, le tout entrecoupé de réflexions salaces. Rien de surprenant : l'idée de ce concours de « dirty dancing » était justement de danser de la manière la plus érotique possible sans ôter un seul vêtement. Le DJ opéra ensuite un repli stratégique vers ses consoles et la house music reprit de plus belle, à nous fendre le cerveau. Mélanie s'accrocha à moi comme si elle était sur le point de se noyer.« Putain, on les a tous niqués »,me hurla-t-elle dans les oreilles. Chic, très chic... Puis elle me roula une pelle, comme vous dites en France. Pour tout dire, elle ne me laissa pas vraiment le choix.
J'avais mal à la tête. Qu'est-ce que je foutais ici, au Happy Banana Bar, ce lieu de perdition des îles de la Grande Canarie. Comment se pouvait-il que je sois tombé si bas, héros malgré moi d'un concours de dirty dancing avec Mélanie, une infirmière de Manchester. Qu'est-ce que je foutais au Club 18-30 ? La réponse à toutes ces questions était somme toute simple : je travaillais.
Du soleil pas cher pour oublier la grisaille des banlieues anglaises
À cette époque - nous étions au début des années quatre-vingt-dix-, le Club 18-30 essayait de transformer son image de marque. Depuis les années soixante, ce voyagiste s'était fait un nom en arrivant à persuader les jeunes Britanniques (entre dix-huit et trente ans, évidemment) de troquer la grisaille de leur banlieue anglaise pour du soleil pas cher. Au fil des ans, la réputation du Club était faite. Le 18-30, c'était l'assurance de rentrer bronzé, de picoler et aussi de coucher ! Une réputation finalement pas si éloignée de celle du Club Med à ses débuts... Mais avec l'arrivée du sida, l'entreprise avait décidé de prendre un nouveau virage, plus clean. L'idée consistait alors à persuader la clientèle que le Club 18-30 offrait de l'aventure et de la découverte : sports nautiques, balades en 4 x 4, nouvelles cultures. Rien que du lourd... Le Club avait donc chargé une agence de relations publiques de faire passer le message, laquelle avait eu l'idée lumineuse d'envoyer un petit groupe de journalistes dans un Club 18-30. Comme j'étais le plus jeune de ma rédaction, c'est tout naturellement que je fus désigné volontaire.
Maigre, portant une paire de lunettes à la Harry Potter, un livre sous le bras, je n'avais pas vraiment le look du quidam qui fréquente ce type de lieu quand Gavin est venu me chercher à l'aéroport de Gran Canaria. Gavin était l'un des animateurs du club, l'équivalent d'un GO, gentil organisateur du Club Med, si vous voulez. Il prit ma veste en lin avec d'infinies précautions. La clientèle masculine du Club 18-30 était plutôt du genre maillot de foot, le ventre débordant par-dessous. Ce que Gavin ne savait pas, en revanche, c'est que le livre que j'avais emporté était signé d'un journaliste américain complètement dingue, Hunter S. Thompson, et que côté boisson, je n'étais pas le dernier à lever le coude. Malgré mes vingt-trois ans, je « socialisais » volontiers, le soir, avec les reporters les plus endurcis de mon journal local, comprenez les plus alcoolos... J'avais déjà couvert des meurtres, des incendies, des accidents de voiture et des concours du plus gros mangeur de saucisses... J'étais sûr de pouvoir tout supporter.
« Tu n'auras pas besoin de cette veste,me lança Gavin, en jetant mon sac dans la malle de sa berline.Tu sais, il fait une putain de chaleur ici. »Il avait raison. Les petites maisons blanches qui tranchaient sur le paysage désertique semblaient fumer dans la canicule. N'eussent été la mer et les palmiers, le lieu ressemblait... à une banale banlieue d'Europe de l'Est. Au bar de l'hôtel, je trouvais deux consoeurs, Kim et Patricia, qui écrivaient pour un journal de Liverpool. Drôle de look : le cheveu ras, l'humour quelque peu cynique et la capacité à descendre cul sec une pinte de bière sans cligner des yeux. Elles semblaient encore plus extraterrestres que moi. Je fus vite adopté comme mascotte et soutien moral. Notre intégrité journalistique voulait que nous assistions aux « animations » concoctées par les GO. Si bien que nous avons fini par nous retrouver dans le bus qui faisait la tournée des bars de la ville.« Vous n'avez pas besoin de ces vestes »,ne cessait de répéter Gavin, décidément obsédé. Je pris place près d'une fille aux cheveux blonds peroxydés. Elle portait une minijupe avec un petit haut blanc qui avait bien du mal à contenir son imposante poitrine.« Bonjour,me lança-t-elle.Je m'appelle Mélanie. »Cinq heures, six whiskies Coca, quatre bars et une discothèque plus tard, Mélanie et moi en étions à nous agripper à notre trophée, une bouteille de champagne, tout en rampant dans les jardins de l'hôtel. De fait, et en dépit des efforts méritoires de l'agence de relations publiques, le Club 18-30 n'avait pas changé son image d'un iota.
Chacun son tour !
Au petit matin, Mélanie souffrait d'une belle gueule de bois lorsqu'on nous proposa de prendre place à bord d'un faux galion espagnol pour une « croisière pirate » au départ du port du club. Concrètement, cela consistait à naviguer autour de l'île sous le cagnard, à boire des seaux de bière San Miguel tout en essayant d'éviter le mal de mer ou la noyade. Laissant Mélanie à ses envies de trépanation libératoire, les trois journalistes intrépides que nous étions acceptèrent cette petite croisière, sous réserve toutefois d'être dispensés des petits jeux programmés à bord. Inutile de dire que notre plan foira complètement, Gavin insistant systématiquement pour que ses « amis journalistes » assument leur tour, notamment quand il s'agissait de descendre une bouteille de San Miguel les mains nouées derrière le dos ou lorsqu'il fallait se bombarder de calamars morts. Autant de réjouissances qui nous conduisirent, le jour suivant, à mettre en place un subtil plan d'évasion.
Nous prîmes donc un bus qui nous déposa dans un petit village de pêcheurs, tout à l'autre bout de l'île. Nous y passâmes deux jours merveilleux, lézardant sur les plages, dégustant la nourriture locale et jouant au billard avec les autochtones. De retour au Club 18-30, Gavin nous accueillit d'une simple question :« Mais où étiez-vous ? »Il voulut s'octroyer une revanche le lendemain, à l'occasion d'une sortie en tout-terrain. Une flotte de Land Rover prit la direction de la montagne, Gavin se débrouillant pour nous faire monter à son bord. Installé au volant, il se mit à rouler à une telle vitesse sur les chemins cahoteux que nous dûmes nous rendre à l'évidence : il avait décidé soit de nous faire vomir (ce qu'il n'avait pas réussi sur le galion), soit de nous fracasser le crâne (ce que les calamars de la veille n'avaient pu réaliser). Notre réaction fut professionnelle : nous ne cessâmes de lui demander de s'arrêter, ici pour photographier une fleur rare, là un rocher particulièrement étrange... Cette virée fut bien pire pour lui.
La dernière nuit nous vit rivés au bar de l'hôtel... à tenter d'interviewer quelques-uns des clients du Club. Des gens plutôt sympathiques, au demeurant. Je me souviens de m'être posé la question de savoir pourquoi le Club voulait tant changer son image. Quand vous êtes infirmière à Manchester, mécanicien à Bradford ou ouvrier à Sheffield, et que vous travaillez comme un forcené toute l'année dans des conditions pas toujours faciles, quel mal y a-t-il à dépenser votre argent en bière, fun et sexe au soleil ? Moins de cinq ans plus tard, le voyagiste a fini par tirer la même conclusion que moi. Depuis, ses campagnes publicitaires ont retrouvé un vrai parfum d'obscénité, à l'image des vacances qu'il propose.
Ces derniers temps, les campagnes publicitaires du Club 18-30 ne font pas dans la dentelle. Son spot télévisé le plus récent, lancé l'été dernier, met en scène un chien qui espionne des touristes dans un lit. Sans doute inspiré par leurs exercices physiques sous les draps, ce brave bâtard s'en va batifoler dans les rues d'une station balnéaire espagnole, à la recherche d'une compagne pour imiter les touristes...
Cette publicité, imaginée par Saatchi&Saatchi, a suscité de nombreuses lettres de protestation auprès de l'Advertising Standard Authority, l'équivalent britannique du Bureau de vérification de la publicité (BVP) français, un article au ton outragé dans le très conservateur « Daily Telegraph », sans parler d'une plainte de la société protectrice des animaux. De son côté, l'agence de publicité a fait savoir qu'aucun animal n'avait été blessé pendant le tournage de la campagne et que les bêtes avaient adoré ! James Griffiths, qui était l'un des responsables de l'agence à l'époque, a même cru bon d'ajouter : « Si vous mettez plein de jeunes gens ensemble en vacances, c'est le genre de chose qui arrive logiquement. Les Club 18-30 n'ont pas peur de dire la vérité. »
Cela n'a pas toujours été le cas. De la création de l'entreprise, en 1965, jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, le caractère éminemment sexuel d'un séjour au Club 18-30 a longtemps été un secret de polichinelle dont le public s'amusait souvent. Mais ce thème n'a jamais été abordé dans le marketing de la marque. Il a fallu attendre 1995 pour que le voyagiste, confronté à une concurrence sévère, ne se décide à faire son « outing », arrêtant de passer sous silence son « Unique Selling Point ». Saatchi imagina alors une campagne de presse qui prit le sujet à bras le corps. Dans les annonces, on pouvait lire « The summer 69, It's not only sex, sex, sex - there is some sun and sea as well [À part le sexe, il y a aussi du soleil et la mer] » ou encore : « Ladies, can we interest you in a package holiday », « package » étant en argot britannique le terme désignant les organes masculins. Ces publicités très polémiques firent un tabac auprès des consommateurs.
L'an passé, en même temps que son spot télévisé, le voyagiste a imaginé une affiche qui ressemble à une innocente photo de touristes sur une plage... sauf qu'une deuxième lecture les révèle dans diverses positions à connotation sexuelle. Ces annonces ont reçu le Grand Prix au Festival de la publicité à Cannes. Avec cette stratégie marketing, Le Club 18-30 revendique 110 000 clients par an et 65 % du marché des vacances des jeunes Britanniques. Pour le secteur des voyages, le sexe aussi fait vendre.